^- -^ v^.^ , >^ ■> ^^ T' '.-j^ '^f^ \H) MEMOIRES L'ACADEMTE DE LYON, Tome I. C; l^ V MfiMOIRES I) E /, L'ACADEMFE ROYALE DES SCIENCES, BELLES-LETTRES ET ARTS / DE LYON. SECTION DES SCIENCES. TOME 1. LYON. IMPRIMERIK DE LKON BOITEL, yll,H S ■!■ .A N T O 1 NK . .< 0. MEMOIRES DE L'ACADEMIE DE LYON. SECTION DES SCIENCES. CHIMIE. FAITS POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU PHOSPHORE, M. ALPH. DUPASQDIER. Les fails dont il sera parle dans ce iiieinoire se rapportent : r A la coloration du phosphore par I'arsenic; 2° A la reconnaissance et a la separation de I'ar- senic contenu dans le phosphore ; 3° A la conservation dece dernier corps dansl'eau; 4° A la phosphorescence de I'eau dans laquelle on conserve le phosphore ; 5" A Taction qu'exerce le phosphore sur les so- lutions d'acide arsenieux, d'acide arsenique, el d'acide chromique; fi FAITS POl'R SERVIR 6" A la precipitation, soit a I'etat crislallin on pulverulent, soit a vec adherence et brillantmetalli- que, de plusieurs raetaux par le phosphore, et a la decomposition incomplete par le meme agent, de quelques sels metalliques. COLORATION DU PHOSPHORE PAR L ARSEMC. Dans les traites de chimie, il est dit que le phos- phore est tant6t transparent et sans couleur, tantol d'un aspect come, jaunatre ou un peu brimdtre, differences qu'on atlribue simplemenl a des mo- difications dans I'arrangement des molecules de ce corps (1). Ces modifications de couleur et d'apparence se remarquent en effet dans les phosphores vendus par le commerce, mais je me suis assure qu'elles tiennent a une cause toute differente de celle qui leur a ele assignee. Dans I'etal de purete parfaile, en effet, el lors- (i) II n'est pas question ici de la coloration noire signalee par M. Thenard, oi (jui se manifeste quelquefois quand ou refroidit ce corps siiliitcment, apics ravoir soiimis a plusieurs distillations. J'ai a presenter ])lusieurs observations importantes sur la cause de oette coloration, mais elles seront consignees dans un autre niemoire. A LHISTOIRE DU PHOSPHORE. 7 qu'il n'a pas ete expose au contact de la lumiere solaire (1), le phosphore est i?icoloreet transparent, Toutes les fois que, sans avoir rcQU I'influence des rayons lumineux, ce corps presente un aspect come, jaunatre, verdatre ou brunatre, il doit cette apparence a un etat d'impurete. Voici comment je suis arrive a reconnaitre ce fait et a m'assurer de son exactitude. Depuis longtemps on s'apercevait dans une fa- brique de phosphore que ce produit etait tantot blanc et transparent, tantot colore en jaune verda- tre ou brunatre plus ou nioins intense, et deplusun peu opaque : quelquefois il etait a pen pres inco- lore au moment oii Ton venait del'obtenir; raais, par son sejour dansl'eau, et d'ailleurs parfaitement a Tabri du contact de la lumiere, il acquierait, apresun temps plus ou moins long, un aspect corne ou une coloration rousse brunatre, quelquefois tres prononcee. Ces diverses colorations du phosphore rendaient la vente de ce produit plus difficile ; sou- vent meme cette vente ne pouvait s'operer qu'au moyen d'une diminution assez cconsiderable dans le prix de cette marchandise. Cette circonstance avail porte le chef de I'etablissement a rechercher (i) On sail que la lumiere communique promptemenl au phosphore une nuance rougeatre ; nous ne parlons ici que du phosphore colore in- dependamment du contact des rayons lumineux. 8 FAITS FOl'K SER\IK la cause de celte coloration, inais il n'avait pu par- venir a la reconnaitre. « Consulte a cet egard, je deuiandai des ecban- (illons de chaque produit, je fis I'analyse des dif- ferentes varietes du phospliore, et j'obtins les resul- tats suivants: I" Le phospliore, pail'aitemeiit incolore et transparent, meme apres uue longue couservation 2° Le phospliore Jaunatre ou jauiie verdahe , immediatement apres sa fabrication , 3"Lephosphored'aboidblanc(i) t.t un peu opaque, puis devenu cor- ne, jaunatre ou brunatre pendant sa ronservation a I'abri du contact de la luiniere. elait pur de toule sul)stance nielal- lique et par consequent ne conte- nait pas d'arsenic. contenait une forte proportion d'ar- senic. contenait de I'arsenic niais en pro portion moins considerable que It- precedent. D'apres ces resullats, je conclus que la colora- tion du phospliore, soil pendant sa fabrication, soit quand on le conserve a I'abri du contact de la iumiere, etait due a la presence de I'arsenic. J 'an- non^ai en meme temps que I'arsenic contenu dans le pbospbore provenait sans doule de I'acide sul- hirique employe pour obtenir le phosphate acide de chaux, ce qui ful reconnu exact. On s'assura, en (i) Le bianc, dans ce cas, n'est jamais aussi parfail (|ue lursquc Ic pliosphore est complelemeiit exempt d'arsenic: il preseiite toiijonrs une faible nuance ([ui, jointe an manque de transpaience parfaite, siiflit pour indiquer la presence de I'arsenic, A L'niSTOiRE Dll PUOSPHOKK. 9 effet, que le phosphore etait blanc, et se conservait incolore quand on eniployait pour le preparer de I'acide sulfurique non arsenifere obtenu avec le soufre d'ltalie, et qu'il etait colore ou le devenait apres quelque temps de conservation, quand on s'e- tait servi, pour I'exlraire , d'un acide sulfurique prepare par la calcination des pyrites, acide qui est generalement plus ou moins charge d'arsenic. J'in- diquai alors un procede (que je ferai bientot con- naitre) pour purifier cet acide de son arsenic : em- ploye apres cette epuration, il n'ofFrait plus le meme inconvenient : le phosphore qu'on oblenait par son emploi etait parfaitement transparent, in- colore, etne changeail pas d'aspect par sa conser- vation. La coloration du phosphore pendant sa fabrica- tion tient eviderament a la formation d'un phos- phore d'arsenic lequel comme on sait dans son etat d'isolement est noir. Une petite quantitede ce phos- phore pent done suffire pour determiner la colora- tion du phosphore auquel il se trouve associe. L'arsenic, en s'alliant an phosphore, pent d'ailleurs le rendre cassant, raais seulement quand il est en proportion suffisante pour lui communiquer une coloration jaune-verdatre foncee. La coloration du phosphore conserve dans I'eau (a I'abri du contact de la lumiere) tient a une au- 10 FAITS POUR SERVIR tre cause : elle parait dependre de la formation dune petite quantite d'acide arsenieux, due a Fac- tion qu'exerce sur le phospliure d'arsenic I'oxigene de I'air tenu en solution dans I'eau, et sans doute aussi a la decomposition d'une petite portion de ce liquide par ce meme phospliure. Quand I'acide arsenieux est forme, le phosphore (corame je le de- montrerai bientot), en precipite le metal, qui vient se fixer a sa surface et le colore d'autant plus qu'il est en proportion plus considerable. Quand la pro- portion d'arsenic est tres faible, la coloration est simplement cornee ou un pen roussatre ; elle est brune, brune verdatre ou brune foncee, quand cette proportion est un pen considerable. Souvent, et dans ce dernier cas surtout, la coloration se pro- page de la surface vers le centre et toule la masse de phosphore se trouve coloree. Pour m'assurer de I'exactitude de cette derniere explication, j'ai enleve la croute roussatre d'un phosphore qui s'etait colore sous le contact de la lumiere, puis j'ai chauff'e dans un tube les raclures de ce phosphore avec de Tether. Le phosphore qui n'a pas ete dissous par I'ether est devenu noir en se fondant. Des experiences subsequentes out demon- tre quec'etait alors un phosphure d'arsenic. J'ai fait d'ailleurs une autre experience qui ne pent laisser aucun doui.c a cct egard : j'ai plonge A l'histoire du phosphore. 1 1 plusieurs batons de phosphore non arsenifere par- faitement incolore dans une solution aqueuse d'a- cide arsenieux, abritee du contact de Fair. Au bout de peu de jours, le phosphore s'est colore sensi- blement : peu a peu la nuance s'est foncee. Apres un niois de conservation, le phosphore etait brun fonce : en le coupant en travers, on pouvaitaper- cevoir que la couleur brune s'etait propagee a toute la masse. Ce phosphore, traite par le moyen qui vaetreindiquemaintenant, a fourni beaucoup d'ar- senic. II. MOYEN DE KECONINAITRE ET DE SEPAKER L ARSENIC CONTENU DANS LE PHOSPHORE. On pent reconnaitre et separer I'arsenic contenu dans le phosphore par la dissolution de ce dernier dans I'acide azotique : on forme ainsi de I'acide phosphorique et de I'acide arsenique et Ton preci- pite ensuite I'arsenic a I'etat de sulfure. Mais il est plus siir de proceder de la maniere suivante, com- nie je I'ai fait dans mes recherches sur la coloration du phosphore. On fait bruler en quatre ou cinq fois 25 ou 30 grammes de phosphore dans une petite capsule de 12 FAITS POUR SEKVIR porcelaine placee an milieu d'lin large plat conte- nant de I'eau et recouvert d'une tres grande cloche en verre, disposeede maniere a laisser penetrer peu a pea rairatinospherique. La combustion duphos- phore s'opere ainsi completement, alnsi que celle de I'arsenic qui y est contenu, et les vapeurs arse- nicales melangees aux vapeurs d'acide phosphori- que se disolvent dans I'eau a raesure de leur for- mation. La combustion terrainee, on laisse refroi- dir I'appareil, puis on en retire le liquide qu'on filtre pour separer I'oxide de phosphore qui s'y trouve en etat de suspension. On lave alors avec soin les parties de I'appareil qui peuvent retenir de I'aeide, puis on reunit toutes les liqueurs, et on y fait passer un courant d'acide sulfhydrique, lequel precipite immediatement et completement I'arsenic a I'etatde sulfure. A quel etat se trouve I'arsenic dans la solution d'acide phosphorique ? Tres certainement a I'etat d'acide arsenieux, puisque le metal n'est rendu soluble que par une simple combustion a Fair. A l'histoire du phosphore. 13 IIJ. PH^NOMENES RESULTANT DE LA CONSERVATION DU PHOSPHORE UANS l'eAU. r Quand le phosphore est parfaitement pur, il ne pent se colorer que sous Tinfluence de la lu- miere ; mais sa purete ne I'empeche pas de devenir plus ou moins opaque a la surface, en se couvrant peu a pen d'une croule qui dans ce cas est blan- che sans nuance de jaune ou de brun, et sans as- pect corne. Celte croiite, composee, selon M. Pe- louze, d'hydrate de phosphore se forme constam- ment, d'apres I'observalion de MM. Coignet, fabri- cants de phosphore, dans les eaux de source, de puits ou de riviere, qui conliennent des sels calcaires. Dans I'eau dislillce, au contraire, le phosphore pur parfaitement a I'abri des rayons lu- mineux et de I'air atmospherique parait conserver indefiniment sa transparence avec sa blancheur. Mais il n'en est plus de ineme si I'air qui se trouve en contact avec I'eau pent se renouveler, et surtout si ce liquide, au lieu d'avoir ete distille, contient des sels calcaires. Tels sont du moins les resul- tats d' experiences et d'observations faites par les habiles fabricants que je viens de nommer, et (/} FAITS I'Ol'K SEKVIK donl ils on I bien voulu me donner connaissance. La derniere remarque m'avait porte a croire que riiydrate dans la croute blanchatre du phosphore pouvaitse trouver associe a un sel calcaire; mais les recherches que j'ai faites pour ni'en assurer et qui ont consiste a dissoudre dans I'acide azotique des raclures fournies par la partie opaque d'un phosphore parfaitement blanc, puis a recherchcr par des reactifs la chaux dans cette dissolution, ne m'ont fait decouvrir que quelques traces de cette base. II me serai t done impossible, qiiand a pre- sent, d'expliquer la difference importante que pa- raissent presenter les eaux ordinaires et I'eau dis- tillee, relativement a la formation de la croute opa- que du phosphore qu'on y conserve ; peut-etre ne tient-ellequ'ace que les premieres sont plnft aerees, tiennent plus d'oxigene en solution. Les remarques precedentes ne seront pas toute- fois sans quelque utilite : elles tendent, en effet, a prouver que la conservation du phosphore exige non settlement qu'il soit preserve de Faction de la lumiere solaire, mais encore qu'il soit plonge dans de I'eau diMillee, ahritee autant que possible du contact de Vair attnospherique. 2" Le phosphore plonge dans I'eau a la tempera- lure ordinaire exerce a la longue une action decom- posante sur ce liquide et donne lieu a son acidifi- A l'histoire du phosphore. 15 cation, en meme temps qu'a un degagement lent et insensible de phosphure d'hydiogene. Cette action deconiposante parait s'exercer avec activite sous rinfluencede lalumiere solaire directe ; sous cellede la lumiere diffuse, elle persiste , naais agitavec plus delenteur ; le fait suivant prouvememe qu'elle con- tinue encoredan s I'obscurite la plus complete. Quand on laisse sejourner longtemps le phosphore reconvert d'eau dans les boites de fer-blanc ou on I'enferme d'ordinairepourle transporter, I'air qui est renlern\e dans ces boites en plus ou moins grande quanlite, et qui ne peut se renouveler, la boile etant fer- mee par un couvercle parfaitement sonde, devient explosif. Si alors on tente d'ouvrir la boite en de- soudant son couvercle parle contact d'unfer chauffe settlement un peu an dessous du rouge, le gaz emprisonne dans la boile s'enflamme aussitot et donne lieu a une detonation qui determine la rup- ture de ce vase et quelquefois meme la projection du phosphore a une certaine distance. Ce pheno- mene, bien evidemment, est le resultat du melange dun gaz inflammable avec Fair et ce gaz ne peut etre de I'hydrogene pur, car il ne s'enflamme qua la chaleur rouge; c'est done necessairement un phosphure d'hydrogene , gaz qui ne domande qu'une chaleur bien moindre pour s'enflammer (I). (r) Pour eviter I'accideiit signale dans ce passage, il faiit oiiviir les 10 FAITS POUR SERVir. IV. CAUSE Dli l.\ I'UOSPllORESCENCE 1)E L EAU DAiN.S LAQl'ELLE Oi\ CONSERVE LE PHOSPHORE. G'est par la solution d'nne partie cle ce gaz hy- drogene phosphore qii'on peut expliquer la pro- priete que possede I'eau oii Ion a conserve du phos- phore (dans un vase bien bouche) de devenir lu- mineuse ou phosphorescente, quand on I'agifedans I'obscurite, an contact de I'air, el de cesser de pre- senter ce phenomene, des qu'elle est restee quelque temps en rapport avec I'oxygenc atniosphorique ; piiisensuite de redevenir lumineuse, quand lefla- con qui la contient, ainsi que le phosphore, est resle de nouveau parfaitement bouche pendant quelques jours. .lusqu'a present on n'avait pasdonne I'explication de ce phenomene qui dependrait ainsi de la com- bustion lente d'une petite quantile de phosphnre (Vhydvoiidue tenu en solution dans I'eau, combus- tion qui cesserait avec la decomposition complete de ce phosphurc, pour so reproduire ensuite par hoilcs Ak: |>Ii;':^ qo de cette soude saturaient i gr. 382 d'acide chorhydrique a 16 equivalents d'eau, et par consequent chaque c.c. correspondait . 1,382 , idtS _ _ u- 1 a + ■ ou o, o6o5 d lode. 16 456+t6+ii2,5 (2) Liqueur employee = io6. Solution alcaline consommee pour sa neutralisation = 16 cc^ 7. 43cCj ^ de celle-ci saturaient 0,765 d'acide chlorhydrique sedecidydrati'. (3) Liqueur employee = 106. Sulfate de barite obtenu = o,oi3. Consequemment I'iode correspon- 1 11- o ., "7'' '°° 1 dant est pour lOO gr. de liqueur o,oi3 X v ^^ 0,010. ' 1456 106 DE l'iode et de l'ammoniaque. 31 II. D'autre iodure ayant ele decompose comrae le precedent, 1 decilitre de la liqueur fut traite par de I'azotate d'argent, verse peu a peu avec une burette graduee jusqu'a precipitation totale de l'io- de, et un autre decilitre fut traite par de I'eau de chaux ajoutee goutte a goutte jusqu'a neutralisation. La quantite d'iode accuse par I'azotate d'argent est a celle qu'indiquerait la chaux , en supposant la neutralisation de celle-ci operee par I'acide iodhy- drique seul, comme 17,2 est a 8,8 (1). Le dernier nombre doit etre legerement diminue, a cause de I'acide sulfurique, comme dans I'experieuce I, dont les resultats sont confirmes par ceux-ci : (i) Azotate d'argent necessaire pour precipiter l'iode :zr i5, cc g. Eau de chaux pour la neutralisation = i6,o5. De la comparaison de ces deux reactifs avec un troisieme, qui n'e- lait que de I'acide chlorhydrique pur etendu, il est resulte que r3,o d'azotate d'argent exigeaient pour leur decomposition 14,1 5 de eel acide, et que ao,55 d'eau de chaux en demandaient n,35 pour leur saturation. Or, on a les deux proportions suivantes : i3,o : 14 :: i5, 8 : et 20, 55 : ir,35 :: 16, o5 : Dans d'autres portions de la liqueur essayee, on a reconnu quelques traces d'acide sulfurique, et constate I'ahsence de I'acide azotique. 32 DES PRODUITS FORMIs PAR LA REACTION 111. L'azote fut, d'ailleurs, evaliie dans un autre essai d'une maniere plus directe, en precipitant Tammo- niaquepar Icchlorure de platine. L'iode fut d'abord evalue a I'etal d'iodure d'argent et I'exces de I'azo- tate de ce metal fut transforme en chlorure que je separai par filtration. Pour gr., 558 d'iode, j'ai obtenu gr., 032 d'azote (t); ce qui differe peu du rapport de 2at6mes du 1" a 1 atome du 2" ; enefFet, 1580 : 88:: 0, 558 : 0,031. Les quantites relatives d'azote et d'iode etant etablies, il restait a s'occuper de la determination de I'hydrogene. J'ai d'abord essaye sans succes la decomposition par I'eau, en recueillant le gaz degage. La reaction marcha avec une grande lenteur, car ayant aban- donne 4 gr. 29 du compose iodure, pese apres avoir ete simplement egoutte, en presence d'une grande quantite d'eau, dans une cornue dont le bee plon- geait dans une cuve sous un tube gradue, je n'ob- tins au bout de quatre jours que 22," de gaz, et a cette epoque une explosion soudaine, qui ne fut (i) Iodure d'argent z=: i gr.. o36. Platine du sel ammoniacal 0,228. DE l'iode et de l'ammoniaque. 33 provoque par aucune cause visible, fit voler I'ap- pareil en eclats. IV. La decomposition par le sulfite d'ammonia- que m'a beaucoup mieux reussi. Une dissolu- tion etendue de ce sel , qui detruit facilement I'iodure , fut ajoule peu a peu jusqu'a com- plete disparition de celui-ci. La quantite de li- queur qu'il fallut employer eut converti en hy- dracide 1 gr. 141 d'iode (1), et I'azotate d'argent accusa seulement 0,585 de eel element (2), c'est- a-dire a tres peu pres 1/2 moins. Or, si la matiere analysee pour se changer en acide iodhydrique et en ammoniaque, a besoin de joindre a ses elements une quantite d'hydrogene double de celle qu'exi- gerait l'iode seul pour s'acidifier, sa composition est done representee par I* H' f Az H' — H'* ou I' Az H. Un nouvel iodure detonant ayant ete partage (i) Liqueur sulfureuse ajoutee ;~ Si", 7 de la burette. Elle fut soumise a un essai immediatement avant d'en faire usage et immediatement apres. D'apres le premier essai, 1° detruisait o,oo535 d'iode; il detruisait o,oo52 d'apres la 2". La raoyenne est done 0,00527. (2) Iodure d'argent _rr i gr. 088, Tome 1. 3 * 34 DES PRODDITS FORMES PAR LA REACTION en deux portions, qu'on a encore eprouvees par les menies moyens, la premiere partie a exige pour sa decomposition une quantite de liqueur sulfu- reuse qui eut acidifie gr 352 d'iode , et la pro- portion de cet element deduit du poids de I'iodure d'argent est 0,176, precisemenl egal a ^^ (1). VI. lode contenu dans la seconde partie de la subs- tance =i 0,172. — lode qu'eiit acidifie la liqueur employee = 0,347, dont la moitie est 0,1745 (2). VII. Ayant voulu pouvoir deduire d'un meme trai- tement analy tique , le rapport de I'iode a I'azote, en meme temps que celui de I'hydrogene, j'ai essaye la liqueur provenant de Taction du sulfite d'ammoniaque sur de I'iodhydrure d'azote, d'abord avec une solution alcaline faible, puis avec de I'a- zotate d'argent etendu, verses I'un et I'autre au (i) Volume de la liqueur sulfureuse=6oo. Cette dissolution, essayee sitot apres I'expcrience, detruisaito g.,3i6 d'iode pour 53o,8,soit o gr.,oo537 par chaque degre. lodure d'argent tzz o gr., 326, (a) Volume de la dissolution sulfureiise nii Sg", a. C'ctait la meme ([ue dans I'experience precedente. lodure d'argent =; o gr. 319. DE l'iode et de l'ammoiniaque. 35 inoyen de burettes graduees. Je me suis d'ailleurs rendu compte, non seulement des proportions d'al- cali et d'argent contenus dans ces deux dernieres dissolutions, ainsi que de celle de I'acide sulfureux existant dans le sulfite, mais encore de la propor- tion d'acide qui sc trouvait dans ce sel sans etre neutralisee par Tammoniaque. Voici les resultats obtenus : Sulfite qui a ete necessaire pour la decomposition de la substance =46°, 4. Ces 46'',4, agissant sur de l'iode pur, en auraient detruit 3-g ,37 X 46,4 ou Ogr. 156 (1). Soudequia eiisuite neutralise la liqueur — 27'',9. Or le sulfite verse auparavant avait porte dans le melange une quantite d'acide libre capable de neutraliser 0°,365 x ^t^A, ou 16°,9 de cette son- de (2). La sonde qui s'est employee a neutraliser I'acide iodhydrique libre est done 27,9 — 16,9, (i) En effet, pour detruire o gr. 162 d'iode pur, il fallait un volume ■de dissolution sulfureuse forraant 48°, o de la burette. Done i " en eiit detruil 3 milligr. 37. (2) i" de la solution de sonde canstique dont j'ai fait usage devait neutraliser I'acide forme par 3 milligr. 57 d'iode ; car, d'apres plusieurs essais concordants, il saturait 5 mg, 10 d'acide chlorliydrique sedecihy- drate. D'apres cela, o gr. 162 d'iode devaient exiger 45° 4 pour la neu- tralisation de leur hydiacide. Mais, apres I'addition des 48 ° de sulfite, ils ont donne un produit qui n'a ete neutralise que par 63°, 2 d'alcali. La difference est 17", 8, soil Sg pour chaque degre de sulfite. Une autre experience a doniw o,36. J'ai pris pour les calculs la moyenne o,365. 3G UES t-RODDITS FORMES PAK LA R^ACTIOW ou ir,0 et correspond a S""" ,57 x H ou 0,039 d'iode. Azotate d'argent qu'il a fallu employer pour la precipitation totale de I'iode =48'',0. La quantite d'iode etait done l'"^, 62 x 48=^ 0«% 078(1). Ainsi la matiere analysee exigeait pour sa trans- formation en acide iodhydrique et ammoniaque un volume de liqueur sulfureuse qui eut acidifie 0s%156 d'iode, elle contenait 0,078 decet element, et la portion d'acide iodhydrique que ne pouvait saturer I'ammoniaque formee en merae temps, ren- ferraait 0,039 d'iode. Ces nombres, abstraction faite des decimales in- ferieures aux milligrammes, se trouvent done etre exactement : : 4 : 2 : 1 , et continuent par conse- quent a justifier les conclusions anterieurement etablies. L'epreuve analytique dont les details viennent d'etre donnes a ele la derniere ; mais j'en avais fait auparavant deux autres par des moyens differents. Vlll. J'ai tente d'evaluer I'hydrogene du compose (i) o gr. a65 d'iode, converlis en hydracide par le sulfite d'ammonia- que, ont exige pour leur precipitation iGl" do la dissolulion d'argent, soil pour i"d'azotate, i milligr. 624 d'iode. Ce resultat a ete eontirme par nn autre oblcnu au nioyen de I'aride chloihydriquo. DE l'iode et de l'ammoniaoue. 37 delonant, d'apres la quantite de zinc qii'il trans- forme en iodure ou oxyde au contact de I'eau. La reaction est fort lente, quelques bulles d'azote se degagent , et la separation de I'oxyde de zinc adherant au metal m'a offert des difficultes; j'ai cru devoir renoncer aux agents chimiques, et les raoyens mecaniques n'ont pas permis d'enlever completement I'oxyde fixe sur le metal. Toiitefois les resultats ne presentent pas une grande discor- dance avec les precedents (t). IX. J'ai mis aussi a I'epreuve I'emploi de I'acide ar- senieux titre. La dissolution de cet acide quand elle n'est employee qu'en tres faible exces, n'exerce point sur l'iode une action instantanee comme sur le chlore etlebrome; cependant, apres quelques mo- ments d'attenle, elle finit par etre aussi complete. L'acide arsenieux pent done servir a Viodometrie comme a la chlorometrie, quoique d'une maniere moins commode. D'ailleurs I'iodhydrure d'azote est comme l'iode, il detruit lentement par sa solution (i) Voici les donnees de I'experience. Zinc employe^; i6 g. 6i6. Zinc restant =^ i6,i65 Iodure d'argent ^ i g. 717, correspondant a 0,924 d'iode. Or 99.4 : 16,616 — i6,i65 : ; i58o : 771. Au lieu dc 771, la llicu- rie indique 811, en prenaut I'ancien poids atomique du ziur, et SaS, rn adoptnnt le nouveau, car il faiit 2 eq. de zinc centre i ('(i. criode. 38 DES PHODIJITS FORMES I'AR LA REACTION aqueiise. J'ai employe celle-ci en exces pour acce- lercr la decomposition de Tiodhydrure; ensuite, pour evalueT cet exces, j'ai ajoute a la moitie de la liqueur obtenue, d'abord de I'acide chlorhydri- que, puis une dissolution de chlorure de potasse titree, versee peu a pen jusqu'a apparition perma- nente de la couleur de I'iode. L'autre moitie a servi a la determination de la quantite de cet ele- ment. D'apres les nombres qui decoulenl de I'ex- perience (I), le rapport de la quantite d'iode con- tenu dans le produit analyse a celui de Thydro- gene, que fournit la reaction de I'acide arsenieux, serait ^^^=rCG, II doit etre d'apres la theorie o,ooi8o »■ •^ou 63. La difference provient du petit exces de chlorure de poiasse qui a servi a rendre bien mani- feste la mise en liberte de Tiode. Les diverses el nombreuses experiences que je viens de menlionner mettent completement en evidence la presence de I'hydrogene par mi les (i) Acide arsenieux employe = 48 cc^ 6. 11 elait dissous dans la proporlion de 4 g. 439 par litre, el par consequent sa transformation en acide arsenique devait decomposer une quanlite d'eau capable de fournir a 0° sous o '" 76 un volume d'hydro- };cue egal a celui de la dissolution. Chlorure de potasxc a ro5,5 degres chlorometriques, necessaire pour detruire Texces d'acide arsenieux daiis une moitie de la liqueur— 7,8; Oe qui equivaut a 8 cc, 2 de liqueur cliloree dite normale, et fixe le vo- lume dc la dissolution arsenieuse consommi-e par la reaction primitive a 4S,(i- S,.! X 2 "" ^2 ''■'^ 2, repri'seulunl o, g. 00286 d'hydrogene. DE l'iode et de l'ammoniaqle. 39 principes essentiels de I'iodure delonanl.A la con- sequence semblable basee siir I'iodhydrate ammo- niacal observe apres sa fulminatipn, on eutpu ob- jecter la possibilite que I'hydrogene tirat son ori- gine de la reaction de I'eau pendant la dessication. Acluellenient la question me parait definitivemenl tranchee par des preuves surabondantes. On \oit, d'ailleurs, qu'il faut rejeter la composition suppo- see par MiM. Millon et Marchand, de meme que celle qu'avait admise M. Colin, pour y substituer celle-ci ; Azote. . . I volume on bien i triple eq. = 175(1), 011 5,26. lode . . . 2 volumes de vapeiir 2 eq. :— ■ 3i6o . . . 94,37. Hydrogene i volume i eq. =^12— , 2 0,37 3347 100,00 La formule atomique Az I" H ou Az* P H' qui represente cette composition , se prete aux trois formes systematiques suivantes. Az H t P ; Az| H t Az| I^ ou Az^ H" t 2 Az^ 1" ; Az^ H* V . La r* est le symbole de la theorie qui consi- (i) La science se trouve enrichie maintenant d'un principe generale- ment reconnu auquel doivent se rattacher, ce me semble, les vues que j'ai emises au sujet de I'equivalent de I'azote. On admet, en elTet, pour pour certains corps composes ce qu'on pourrait appeler des t'qiuvalenls condenses, lels que parexemple la quantite d'acide citrique QA H'o O" consideree par beaucoup de clumistes romrae saturant 3 eq. de base, et qui, par consequent, doit representer uo equivalent d'acide. Pourquoi refu- serait-ond'appliquer a I'azote des considerations analogues? 40 DES PRODUITS FORMES PAR LA REACTION dererait le produit detonanl comme une combi- naison d'iode et du compose liypothetique nomme imide par M. Laurent. A.dmettra-t-on ce radical, soit comme un produit qui doit se reveler un jour a I'etat isole entre les mains des chimistes, soit seulement comme un etre d'imagination destine a faciliter I'enonce de la composition de certains corps : alors I'iodure hydrogene d'azote prendra le nom d'iodure d'imide. Toutefois il serait a desirer que la denomination A'imide fut remplaceepar une autre dont la consonnance s'eloignat davantage du mot amide. La 2^ formule a laquelle correspondra le noni d'iodure d'azote ammoniacal, caique sur celui d'a- zoture ammoniacal de potassium, represente un compose forme de 2 at. d'iodure d'azote et 1 at. d'ammoniaque, et analogue a beaucoup d'autres combinaisons admises. Enfin, la 3" formule presente la substance dont il est question comme de I'ammoniaque dans la- quelle aux 2/3 de I'hydrogene s'est substituee la quantite equivalente d'iode, ce qui pourrait etre encore indique par Az* (H* > ^O- ^^ nomenclature de M. Laurent appliquee a ce cas de substitution fournirait le nom d'lodammo/iiaqiie.'ie. Celui d'io- dhydrure d'azote, quoique raoins significatif, puis- qu'il n'indique pas le rapport des elements cons- DE LIODE ET l)E LAMMONIAQUE. 41 titulifs, pourra paraitre preferable a beaiicoup de chimistes, comme plus en harmonie avec les re- gies de la nomenclature habituelle. Dans le cours de mes recherclies sur ce com- pose, j'ai essaye de metlre a profit pour Tanalyse, Tobservatiou faite parmoi, puis par M. Millon, de la disparition de sa grande puissance explosive, apres qu'il a ete desseche dans une atmosphere d'ammoniaque. Mais j'ai trouve que le produit se- che dans cette condition, et traite ensuite par I'a- cide sulfhydrjque, fournissait moins d'acide iodhy- drique libre que d'ordinaire. De plus, ayant une fois abandonne pendant environ six mois dans du gaz ammoniaque, une petite capsule remplied'io- dhydrure d'azote humide, posee a cote de frag- ments de polasse, j'ai remarque des parlies blan- chatres sur les bords du vase, tandis que la por- tion centrale etait legerement humectee d'un li- quide qui m'a semble etre de I'iodure d'ammo- niaque. Ainsi, selon toute apparence, le gaz am- moniaque reagit peua pen sur I'iodhydrurc dazote, en forraant de I'iodhydrate et de I'iodure d'am- moniaque, plus du gaz I'azole. Mouille diodure liquide, le produit se trouve depouille de sa grande tendance explosive comme quand il est humide; mais, si on I'expose a I'air, bientdt I'iodure d'am- moniaque se detruit, et des lors la fulmination redevient imminenle. 42 DES PRODL'ITS FORMES I'AR LA REACTION 2" lODURE d'aMiIIONIAQUE. Depuis que j'ai piiblie la coniposilion de Tio- (lure d'atnmoniaque deduite d'experiences synthe- liques, M. Millon a fait connaitre des rcsultals diftcrents obtenus par liii. D'apres ses propres aveiix, il esl perrais d'opiner que sa niethode d'o- perer devait etre moins sure que la mienne. J'ai voulu ueanmoms repeLer mes anciennes observa- tions en variant le mode d'execution. I. An pied d'un petit flacon a I'enieril conlenant I gr.,633 d'iode fut attache un fil de fer, ct un au- tre fil fut pareillement fixe au bouchon. Avec leur aide le flacon fut aisement inlroduit, puis debou- che au milieu de gaz ammoniaque sur la cuve a mercure ; il y resta environ quatre heures apresles- quelles raugmentation de poids due a I'ammo- niaque absorbee etait de gr., 318. 11. L'operation fut conduite de la meme maniere, mais clle fut continuee pendant 36 heures. 1 gr., 5C5 d'iode absorberent 0,310 d'ammoniaque. 111. Dans Ic 3*" essai, non seulement on sc rendit DE LIODE ET DE LAMMONIAQUE. 43 compte du poids de Fiodure d'ammoniaque, mais de plus on mesura le gaz qui fut mis en contact avec I'iode, ainsi que celui qui resta, lorsqu'au bout de deux jours on eul enleve le flacon. Pour etre retire au travers du mercure, il fut bquche au milieu du gaz amraoniaque, ayec le secours des fds de fer. L'iode pesait 1 gr., 403, et I'iodure, 1 gr., 685. Le volume de I'ammoniaque employee occupait 566"= a 16° sous la pression 0,729, et il resta apres la combinaison 154"degaz a 15", sous la pression 0, 747. On deduitde la des resultats qui coincident tout a fait avec ceux de mes observations anterieures. III. D'spr^s les D'apres les A' n. pesees, volumes." lode : 83,7 83,2 83,3 83,2 I- = r58o on 83,2 Ammoniaque: i6,3 i6,8 16,7 16, S Az3 H9 r= 320 16,8 100,0 100,0 100,0 100,0 lyoo 100, f> Un pen d'ammoniaque est, il est vrai, dicom- posee par l'iode en produisant de i'azote libre; mais la qiianlite en est trop faible pour exercer une influence bien sensible sur les donnees nu- meriques de I'experience. J'ai trouve apres une operation de cette nature pour 100 parties d'anj- moniaque absorbse, environ 2 a 3 parties d'azote degage. Quand on abandonne dans le vide, a cote d'a- cide sulfurique de I'iodure d'ammoniaque en cou- 44 i)E.s pRODurrs formi^s par la ri^action, etc. che mince, le gaz qui avaitete absorbe se separe ne laissant plus que de I'iode cristallin, avec des traces d'iodhydrale ammoniacal. A lair libre il se degage egalenient de ranimoniaque, mais il se forme, outre I'iode librc, de I'iodure detonnanl, sans doute a cause de rhumidite atmospherique, L'iode sature dammoniaque, puis agite avecdu mercure, donne un produit mixte dans lequel des crislaux blancs se deposent au fond dun liquide blanc jaunalre. Celui-ci se solidifie prom p tern ent a Fair en abandonnant 10 a 12 pour 1()() d'am- moniaque ; il ne reprend plus en suite sa liquidile primitivedans une atmosphere aaimoniacale. L'eau en precipite de I'iodure mercuriel rouge. Un cfFet semblable a egalement lieu par Taction de l'eau sur la matiere crislalline, dont une partie reste vraisemblablement dissoute dans la substance li- quide. La crainte de n'operer que sur des me- langes, m'a empeche de tenter sur ces composes des experiences analytiques precises. Une analyse du produit liquide executee sur une Ires petite quantite de matiere a fourni les rapports suivants : Ammoniaque faiblement retenue 12,2 lodure de mercure precipite par l'eau 12,2 lode restant dans la dissolution, 49,5 Mercure, idem, 17,9 Azote, hydrogene, perte, 8,2 " ioo7o QUELS SONT LES AVANTAGES ET LES INCONVENIENTS QUI PEUVENT RESULTER POUR LA VILLE DE LYON UE l'etabhssement DES GHEMINS DE FER , PAR PROSPER CHAPPET, ANCIEN ENTREPRENEDR DE ROUL&GE, tX-JUGE CONSULiIRE ET MEMBRE DE LA CH&MBRE DE COMMERCE DE LYON; ADJOINT SPECIAL AU MAIRE DE LA GUILLOTIERE. Les int^rets de Lyon sont les int^r^ts de tout Ic commerce fraQ9ais. Les a vantages qui doivent resulter pour la France d'un reseau de chemins de fer bien coor- donnes, n'ont cesse de faire le sujet des etudes de nos hommes d'etat et de nos publicistes, depuis que ce moyen de transport nous est connu. La France qui^ par sa position geographique, a ete destinee a elre le pays de transit et I'enlre- pot du commerce de I'Europe avec les autres par- ties du monde, la France doit off'rir les voies de communication les plus accelerees et les plus faci- (i) L'Academie avail mis au coiicours la question traitee daus ce M4moire, qui a obtenu uiie medaille d'encouragement. 46 SIT, LA QUESTION. les; pour la France, les chemins de fer sonl au- jourd'hui une necessite. Lyon est, en France, ce que la France est en Europe, ville de transit et d'entrepot, centre des communications les plus frequenlees et les plus fecondes ; pour Lyon aussi, les perfectionnements que procure la science aux voies et moyens de transport, sont une necessite. Faut-il en conclure que loutes les routes abou- tissant a Lyon doivent etre, sans exception, trans- fbrmees en chemins defer ? que sur tous les points un ohemin de fer n'ofFrira a Lyon que des avan- tages sans inconvenients ? Faut-il en conclure qu'un chemin de fer ne pent nulle part etre sup- plee par un autre moyen de locomotion ? En economic sociale, on u'admet de principe absolu qu'avec une extreme reserve. Les innovations qui doivent operer des change- ments radicaux dans le monde industriel, ne s'eta- blissent pas sans perturbation d'interets et sans inconvenients, dont la permanence pent avoir des resultats plus ou moins prejudiciables a quelqae localite, et meme a quelque grande partie de I'Etat. Quand ces innovations se presentent avec la certitude d'un long avenir, avec la puissance de detruire et de remplacer les moyens usites jus- qu'alors , les exigences de I'interet general, pour SUR LA QUESTION. 47 eLre bien appreciees, doivent etre eclairees par I'e- tude des interets particuliers ; il est sage de ne pas se laisser en trainer par un engouemenl irre- flechi, el de comparer ce qui serai t detruit avec ce qui serail cree; il est prudent de ne pas renverser les interets particuliers tant qu'il n'y a pas evi- dence d'avantages superieurs pour I'interet general. Les chemins de fer, crees ou votes jusqu'a ce jour, ont ete approuves; leurs avantages ont ete proclames, ils n'offrent point d'inconvenients pour Lyon. Mais , a la proposition d'un chemin lateral au Rhone, des inconvenients graves ont ete signales; comme il est le seul dont on ait contesle les avan- tages, le chemin de fer entre Lyon et Avignon peut etre regarde comme etant le seul auquel la question de I'Academie doive etre appliquee, et ce sera aussi le seul dont je m^occuperai dans cet ecrit. Les avantages et les inconvenients d'un chemin de fer a creer, ne peuvent etre juges que par sa comparaison avec un autre moyen de transport assez puissant pour etre ou pour devenir son rival; une telle comparaison n'a pu avoir lieu pour les chemins adoptes jusqu'a present; le trajet lateral au Rhone est une exception unique : le Rhone est le seul fleuve en France qui puisse pretendre a suppleer un chenjin de fer. 48 SUR LA QUESTION. Ainsi notre question sera trailee par I'expose des avaiitages et des inconvenients du cLemin de fer entre Lyon et Avignon , compares a ceux de la navigation a vapeur sur le Rhone. C'est de I'interet de Lyon que j'ai a m'occuper; Je parlerai d'abord des branches de I'induslrie lyon- naise qui sont le plus interessees au cboix des voies et des raoyens de circulation, du transit et de I'en- trepot; des nioyens de transport, de la navigation a vapeur et du chemin de fer; j'exposerai ensuite les avantages et les inconvenients qui resulteraient pour la ville de Lyon de I'etablissemenl du che- min de fer entre Lyon et Avignon. TAON, VILLE DE TRANSIT. Le transit a ete le premier commerce de Lyon ; la colonie commercante qui foncia cette ville, choi- sit la jonction du Rhone et de la Saone comme lieu de passage, reunissant des communications faciles et etendues; les Romains y placerent la tete de leurs quatre grandes routes : sur le Rhin, sur rOcean par la Picardie, sur I'Ouest par I'Auver- gne, et sur la Mediterranee. — Les rayons de la correspondance etant plus nombreux , le transit augmenta, et, dans la suite, quand les progres de la societe ont demande de nouvelles routes, on a suivi pour leur confection la pensee qui avait pre- pare I'avenir de la cite, on les a fait aboutir a Lyon . Ainsi , le cours des deux rivieres et leur con- fluent, le trace des routes et la direction imprimee Tome L i* 50 TRANSIT. des les premiers temps aux vues commerciales de ses habitants, ont fait de Lyon la ville de passage entre Test, lenord, le centre et le midi duroyaume; entre I'ltalie et la France, entre la Mediterranee et les pays avoisinant le lac de Geneve, le Rhin, la Manche et la mer du Nord. L'etendue de ce transit et son influence sur la prosperite de Lyon se sont accrues avec le deve- loppement du commerce en Europe ; pour aider a apprecier son importance, je dirai comment et pourquoi s'opere ce transit par Lyon; j'entrerai dans quelques details qui pourront paraitre minu- tieux, mais ils ne seront point superflus ni etran- gers a la question. COMMENT s'esT OPERJi ET s'oPERE LE TRANSIT PAR LYON? Dans le transit, je comprends ici les marchan- dises qui sont destinees pour I'etranger et celles qui doivent etre expediees dans diverses parties de I'interieur; je comprends tout ce qui entre a Lyon pour en sortir. Prenons pour point de depart I'une des villes qui ont le plus de marchandises a expedier, Mar- seille. Si vingt negociants de Marseille ont im millier TRANSIT. 51 de tonnes a expedier pour di verses destinations, soit a I'interieur, soit a I'etranger, ils reaaeltent ces marchandises a des entrepreneurs de transport par terra et par eau. Comme entre les uns et les autres il j a concur- rence ou rivalite, il n'est pas possible de reunir les marchandises ayantla meme destination, pour les charger sur le meme convoi de voitures ou sur le meme bateau; et quand bien meme il j aurait une parfaite intelligence entre tons les entrepre- neurs de transport, ils ne pourraient reussir a faire rendre les marchandises a leurs destinations par les memes voitures ou par le nieme bateau, soit parce que les bateaux qui desservent le Rhone ne sont pas propresaux autres rivieres ni aux canaux, soit parce qu'il faut des poids determines pour charger les voitures par terre. — Ajoutons que sou- vent la prudence ct la securite veulent que Ton divise les longs parcours entre les vijles interme- diaires et les moyens de transport. 11 s'ensuit que chaque bateau et chaque convoi de voitures se trouvent charges de marchandises pour diverses destinations; et quand les marchan- dises qui composent un chargement ne peuvent avoir un vehicule commun que pour une partie de leur trajet, les expediteurs ou les entrepreneurs de transport prennent pour intermediaire la ville qui 52 TRANSIT. oil're le plus de facilite par le nombre de routes qu'elle dessert et par la multiplicite de ses tnoyens de transport. Cette ville intermediaire a ele et est toujours Lyon, centre des communications principales. Dans les autres villes d'expeditions du Midi : Toulon, Aix, Aries, Avignon, Valence, Grenoble, Cette, Beziers, Montpellier, Nimes, Beaucaire, etc. il en est de meme qu'a Marseille , Lyon est pre- fere pour intermediaire. Les marchandises venant, soil de I'etrangcr, soit des deparlements de Test, du centre et du nord, sont egalement adrcssees a Lyon, et par les memes motifs, pour etre dirigees sur les ports de la Me- diterranee et les diverses villes interieures de la Provence et du Languedoc. En outre des raisons provenant de la diversite des destinations, souvent c'est par motif d'econo- mie que les marchandises sont adressees a des commissionnaires a Lyon , soit parce qu'il con- vient peu aux voituriers de s'eloigner de la route qu'ils parcourent habituellement, si ce n'est pour an prix eleve, soit parce que Lyon est la ville qui offre le plus de moyens de transport , dont les uns sont plus acceleres et les autres plus econo- cniques; c'est a Lyon que Ton a I'avantage de choisir la voie la plus convenable a la nature des TRANSIT. 53 marchandises et aux termes fixes pour leur arri- vee; c'est a Lyon que Ton a loutes les chan- ces de faire transporter aux prix les plus mo- deres. II faut encore ajouter que si quelques voiluriers sont charges pour des villes an dela de Lyon , ils remettent a Lyon leurs chargements a des commis- sionnaires, ils y trouvent un benefice et un autre chargement pour une route qui leur convient mieux. De tout cela 11 resulte qu'il y a tres pen de voi- tures , on pent dire presque point, qui arrivent a Lyon de Test, du nord ou du midi, sans y etre dechargees. Ainsi , pour les marchandises en transit par Lyon, il y a toujours un dechargement et un re- chargement. Je ne saurais dire sur comhien de milliers de tonnes ces operations ontlieu annuellement; certes le nombre en est considerable. L'un de nos hono- rables conseillers municipaux, M. Guerre, dans ses Considerations sur la grande ligne de com- munication^ pag. 59, s'est exprime ainsi: « Dans une ville telle que Lyon, le transit donnc une activite toute speciale an mouvement des af- faires, aux transactions commerciales, aux Iravaux de I'homnie de peine, classe qui se compose ici de 54 TRANSIT. 80 mille ames, dont il ne faut pas trop negliger les besoins. » Ce chiffre ne parailra pas exagere, si Ton pense que le Lyon comraercant ne connait pas de limitcs d'octroi, et qu'il comprend les villes suburbaines, les anciens faubourgs. Le travail et les benefices qui en decoulent pour une si nombreuse partie de la population, ne sont pas les seuls bienfaits que notre ville doive au transit; il a produit d'autres avantages d'une por- tee superieure, et dont Taction continuelle main- tient et assure la preponderance commerciale de Lyon . Le transit a mis Lyon en rapport avec les con- trees qui expedient et celles qui re^oivent; la di- rection donnee aux routes qui arrivent dans ses murs, le cours de ses deux rivieres, et nierae les diJSicultes de la navigation pour la traversee de la ville, tout a concouru a faire de Lyon une station pour les marchandises et les coraraer^ants qui voyagent pour vendre et acheter. Dans ces relations, sans cesse renouvelees, des intermediaires lyonnais avec les pays qui pro- duisent et ceux qui consomment, avec les ache- teurs et les vendeurs, les iins et les autres se con- TRANSIT. 55 naissent et s'apprecient ; les echanges de services et de bons precedes anienent la confiance reci- proque; les producteurs trouvent avanlage a con- fier leurs marchandises a la ville qui a le plus de rapports avec les pays de consommalion, qui les connait le mieux, et qui est la plus frequentee par les commerfants voyageurs. Lyon a mis a profit ces elements de prosperite ; comme les acheteurs accourent aux marches ou se trouve la plus grande quantite de marchandises, de meme que pour la vente on Iransporte les mar- chandises dans le lieu qui reunit le plus grand nombre d'aclieteurs , Lyon a rassemble dans son enceinte les marchandises que le Midi allait cher- cher dans I'Est et le Nord, et celles que I'Est et le Nord demandaient au Midi, et la ville de transit est devenue la ville d'entrepot des produits de toutes les industries. LYON, VILLE D'ENTREPOT Dans les Etats commercants , les grands entre- p6ts sont avec raison regardes comme les colonnes du commerce national. Les ports de mer marchands sont les entrepots intermediaires entre les pays qui bordent les mers; Marseille est le plus heureusement situe et le plus industrieux des ports de la Mediterranee. Outre son commerce de transport maritime , I'embou- chure du Rhone assure a son port Parrivee des marchandises pour I'interieur de la France et pour les pays voisins qui n'ont pas de Irontiere mari- time ou qui en sont trop eloignes. Les grands entrepots interieurs n'ont pas moins d'importance pour la prosperite du commerce frangais. Les enlrep6ts interieurs se sont ctablis dans les ENTREPOT. 57 villes qui ont le plus de transit , parce que le transit s'attache aux villes qui reunissent les voies de communication les plus nombreuses; ces villes ont, par cela meme, des relations plus elendues et plus actives avec les pays de production et ceiix de consommation. Dans ces villes, I'entrepot trouve a sa disposi- tion les premieres facilites pour ses operations en achats et ventes, qui peuvent se developper sur toules les lignes du transit; ces deux industries ayant entr'elles une certaine communaute de cor- respondances, sont interessees a s'entr'aider ; c'est dans les villes qui les reunissent avec le plus de succes, que Ton voit s'augmenter progressivement I'agglomerationdes commercants et des induslriels. En France, les deux villes auxquelles aboutis- sent les plus nombreuses et les plus imporlantes voies de communication, sont Paris et Lyon. Ce sont les deux villes qui ont le plus de tran- sit, elles sont devenues les deux grands entrepots de la France. Paris, pour I'Ocean ; Lyon, pour la Mediterranee. C'est dans ces deux villes que se sont concen- tres les moyens de faire fruclifier le commerce francais et le commerce international. Les operations de Lyon s'etendent sur les mar- 58 EiSTREPOT. cbandises qui aliinentent I'cnlree et la sortie des ports de la Medilcrranee, sur celles que I'ltalie re- 9oit et fournit; sur les productions que le Midi, I'Est et le Nord du royaume se distribuent recipro- quement; Lyon est le raoteur central de leurs grandes industries et de leurs continuels echanges. Ainsi Lyon prospere avec son transit et son en- trepot ; les facilites offertes aux commer^ants voya- geurs par les voies de communication et par la collection de ce qui peutleur convenir, augraentent leur affluence; les succes encouragent I'activite des habitants et araenent I'accroissement de la popu- lation; les depots des productions de divers pays excitent Teraulation pour I'induslrie manufactu- riere ; le developpement de cette Industrie est fa- vorise par la variete des raatieres premieres qui se presentent au cboix des fabricants, el Lyon devient vilie manufacturiere. Des-lors la fortune de Lyon se compose de ces trois branches d'industrie qui se font fructifier muluellement : Le transit interieur et international, qui est la branche mere de cette association. L'entrepot, qui fait de Lyon un bazar universel pour le commerce fran^ais et le commerce etranger. ENTREPOT. 59 Les fabriques de soierie, qui ont place. Lyon au premier rang des villes nianufacturieres dii monde. Ces industries ont un auxiliaire oblige, indispen- sable, — le transport, — dont les moyens ont une influence vitale, principalenient sur le transit et I'entrepot. Nous en jugerons par I'examen suivanl des moyens de transport. MOYENS DE TRANSPORT Des economistes, en comparant les industries de divers pays, ont atlribue I'inferiorite de quelques branches de I'industrie en France a I'inferiorite de nos moyens de transport. Sans chercher jusqu'a quel point cette assertion est fondee, nous reconnaitrons que les moyens de transport sont une partie principale du raecanis- me commercial. II n'y a point de marcliandise qui ne supporte des frais de transport, ou par les matieres pre- mieres, ou par les instruments qui servent a sa production, ou par les voyages des acheteurs et des vendeurs ; les fruits de la terre meme, au mo- ment de la recolte , sont deja charges au moins du transport des instruments aratoires, vient en- suite le transport des denrecs recoltees. MOYENS DE TRAINSPORT. 01 Les frais de transport sont une augmentation de la valeur des marchandises, il faut y ajouter I'interet de cetle valeur pendant la duree du par- cours. Jusqu'a present la celerite et I'economie sont en raison inverse, I'une s'obtient aux depens de I'au- tre ; plus il j a de c^leritC;, plus les larifs sont eleves ; les transports les plus lents sont les moins couteux. Dans les masses de marchandises, les unes recherchent I'economie, soit parce qu'elles ont pen de valeur sous un grand poids, soit parce que leur emploi sera tardif; les autres demandent plus de celerite, vu I'urgence de leur emploi et I'in- teret de leur valeur. Ainsi la diversite de valeurs des marchandises, I'urgence ou la tardivetc de leur emploi, exigent divers moyens de transport, dont les uns plus ou moins acceleres et reguiiers sont plus ou moins chers, et les autres plus lenls et moins reguiiers sont plus ecouomiques. En outre des diifferences de tarifs provenant de I'acceleration ou de la lenteur des vehicules, il y a sur les lignes a grande circulation des varia- tions de prix produites par diverses causes inhe- rentes specialement a chaque ligne ; ces causes seraient faciles a detailler , mais je me borne ici 62 MOYENS 1)K TRANSPORT. a signaler les fails et lenrs consequences; sur la route de Lyon a Marseille les variations sont telles que le prix moyen d'une annee se compose de divers prix en hausse on en baisse d'un quart a moitie. Les inoyens de transport se perfeclionnent par I'exercice et par I'etude des modifications qui peuvent augmenter reconomie et la celerite ; mais afin d'arriver aux grands progres, il faut une ali- mentation assurec et suffisante pour employer les forces qui leur sont appliquees. Cette alimentation indispensable ne pent eire assuree que par la correspondance des routes qui peuvent se faire fructifier reciproquement. Pour reussir, ces correspondances sont interes- sees a se donner un centre commun. Plus il y a de routes et de moyens de trans- port aboulissant a ce centre, pour correspondrc ensemble, plus les voyageurs et les marchandises y affluent, et plus aussi les moyens de transport sont encourages a se perfectionner et a s'accomo- der aux exigences de la diversite des voyageurs et des marchandises. 11 est meme remarquable que les ameliorations des moyens de transport , excitees par I'impul- sion du mouvement central, ou par une heureuse prevision , ont souvent devance les progres de MOYENS DE TRANSPORT. 63 I'induslrie et du commerce ; nous avons \u aug- menter le norabre des voyageurs et la quanlite des marchandises sur les routes qui ont ofFert ces ameliorations; a Lyon, nous avons vu ce mouve- ment s'accroitre successivement par I'acceleration de la marche des diligences, par les services de roulage accelere et par les bateaux a vapeur. II est done vrai que les moyens de transport sont d'une importance considerable et que si le gouvernement d'un grand etat veut en creer ou en favoriser de nouveaux, ou fixer des tarifs, la sagesse exige une etude speciale des localites et de leurs attributions dans I'edificeindustriel; cette etude est necessaire en ce cas, au moins autant que pour les fixations d'impot, tels que les tarifs de douane, les droits d'entree, de navigation, etc. En consequence de ce qui precede , je crois pouvoir etablir deux conditions vital es pour le commerce de Lyon : 1° La conservation de plusieurs moyens de trans- port a divers prix, surtout sur la route du niidi, de maniere que Ton puisse clioisir entre la cele- rite desirable et la plus grande economic ; 2° La centralisation des routes et des moyens 61 MOYENS DE TRANSPORT. de transport avec les operations qui I'ont accom- pagnce jiisqu'a ce jour, c'est-a-dire avec le de- chargenient et la reexpedition des marchandises. C'est a celte double centralisation que Lyon a dii I'avantage d'etre le passage unique, je peux dire force cntre I'ltalie el la France, enlre le Rhin et la Mediterranee, entre Paris et Marseille. C'est grace a cetle centralisation que nos com- raercants ont la faculte d'operer eux-memes le placement des marchandises qui sont envoyees a la vente par les producleurs, ou bien de les re- expedier ailleurs pour leur propre compte ou pour celui des proprietaires ; faculte qui donne aux marches de Lyon la premiere vue et le premier choix des produits de ces divers pays. Cette double centralisation, ce passage force ont ete la source du commerce lyonnais ; s'il est sur- venu quelques deviations, telles que la nouvelle voie suivie par le courrier de Paris a Marseille, et I'embranchement qui, au dessous de Lyon, relie la route de Beaucaire a celle de Paris, ces chan- gements sont a regretter ; toute deviation tend a affaiblir le mouvement du centre commun. Ces deux conditions que j'appelle vitales pour Lyon, nous les voyons soigneusement suivies a Paris, ville dont les progres industriels attestent les bonnes methodes. MOYENS DE TRANSPORT. 65 Paris s'est fait une loi de cette double centra- lisation, il a reuni toutes les routes, il a meme cree un canal dans ses murs. Pour faciliter les relations de tous les instants, qu'exige I'activite du commerce avec les raoyens de transport , il favorise leurs etablissements dans les quartiers les plus raarchands , les plus frequentes , sans craindrc d'encombrer ses rues et ses boulevards, sans s'inquieter si les equipages de luxe sont de- tournes de la ligne droite par des charriots; Paris s'est fait I'aboutissant de tous les chemins de fer, il a eu soin de ne point etablir ses debarcaderes dans un emplacement commun ou s'opererait la translation des vojageurs et des marchandises d'une route a I'autre, il a refuse de les faire com- muniquer ensemble par un chemin ferre passant hors de son enceinte ; Paris a voulu augmenter chez lui I'animation que donne le mouvement des voitures, il a voulu conserver le dechargement et la reexpedition des marchandises : c'est a Paris que nous voyons le principe de la centralisation bicn compris et ses consequences bien appreciees. Je reviens a Lyon. Nous avons vu Lyon prosperer par le transit, rentrep6t , les manufactures , et leur auxiliaire Tome I. 5 * 66 MOYENS DE TRANSPORT. oblige, les inoyens de transport. La centralisation do ces aliments d'activile a encourage I'associa- tion des capitaux, les banques, puissants leviers qui impriment le raouveraent aux grands etablis- sements producteurs et au commerce international; le temps et Icurs propres interets ont forme entre toutes ces branches d'indastrie une union que nous pouvons appelcr solidaire, union qui a fait de Lyon la metropole du midi. Le chemin de fer de Lyon a Avignon nuira-t-il a ce faisceau? Pour juger les resultats d'un clian- gement futur, je vais d'abord faire connaitre I'e- tat present; avant d'arriver au chemin de fer, je vais parler de la navigation a vapeur, ensuile nous pourrons les comparer. NAVIGATION A VAPEUR. Dans les questions d'interet public, si I'appre- ciation des fails doit etre la base principale de nos jugements, nous devons nous appliquer sur- tout a constater la verile des faits passes et pre- sents, pour nous eclairer sur I'avenir. Nous voulons connaitre les avantaaes et les in- convenients d'un chemin de fer, nous ne pouvons que comparer ce moyen de locomotion a celui qui pent seul etre son rival et le suppleer. En cherchant la verite sur les deux termes de comparaison, nous devons nous tenir en garde contre les exagerations en tout genre, qu'elles soient presentees de bonne foi ou en vue d'inte- rets prives. D'un cote, les bateaux a vapeur donnent, pour garantie de leur puissance future , les progres 68 \AVIGATIOiN. quils out fails en quelques anuees; ces progres sont-ils exactemenl vrais ? Les esperances sonl- elles bien fondees? Les eloges ne sont-ils poini dicles par les entrepreneurs interesses a conser- ver leur position ? D'un autre c6te, on prone la celerite et nieme leconomie du cheniin de fer; on dispute sur les progres de la navigation, si on ne peut les nier, pour refuser confiance a son avenir ; le Rh6ne est assimile a un torrent qui tantot n'a pas as- sez d'eau et tant6l est trop iinpetueux pour la na- vigation. N*est-ce point la le langage d'enthousiastes qui placent le plus haut degre de la civilisation dans la faculte de se mouvoir en tous sens comrae la pensee ? Le denigrement du fleuve n'entre-t-il point dans les calculs de specula teurs qui, dans le che- min de fer, voient le chemin le plus court pour arriver a la fortune ? Cherchons ce qui est vrai. Sur la navigation les compte-rendus des bateaux a vapeur peuvent etre suspectes ; heureusement je peux puiser les renseignements nec(;ssairesdans un ecrit a fabri de tout soupcon de partialite. MM. Bouvier, ingenieur en chef, directeur du NAVIGATION. 69 Rhone, el Al. Surell, ingenieur ordinaire de lu 3" division du Ilhone, ont publie, dans le niois d'aout 1843, une Notice sur /'aniclioratiofi du Rhone. — Ext rait du Memoir e presente d Vappui de Vavant projet general des travaux a faire pour arneliorer la navigation du Rhone entre Lyon et Aries. Get ecrit a ete reconnu elre le fruit des etudes consciencieuses d'ingenieurs distingues ; je vais en citer lextnellenienl les passages propres a nous eclairer. EXTKAITS DE LA NOTICE DE MM. BOUVIER ET SURELL. « Page 8. Tels sont les progres de la naviga- tion a vapeur sur le Rhone, a parlir de Lyon, que les paquebots transportent a la descente les marchandises et les voyageurs avec une vitesse pen difFerente de celle d'un chemin de fer, el a des prix beaucoup moindres. A la remonte, leur course est moins rapide, ruais comme ils conser- vent toujours Teconomie, cet avantage leur assure le monopole des denrees. En sorte qu'un chemin de fer n'aurait veritablement d'autre superiorite sur le fleuve que dans la remonte des voyageurs. — Des lors n'est-il pas evident qu'on pent, sans 70 NAVIGATION. inconvenieiK, ajourner le cherain de fer a la con- dition de tirer du fleuve le meilleur parti possible? — Cette pensee a ete nettement forniulee et par le gouvernement dans I'expose des motifs de la loi de 1842, et par M. Dufaure, rapporteur de la nieme loi. P. 15. La navigation a vapeur s'est familiari- see avec les dilRculles du Heme, elle se joue main- tenant de plusieurs obstacles qui Tavaient d'a- bord arretee, tels que les vents, les courants, etc. La remonte d'Arles a Lyon qui exigeait 60 hcures de marclie, n'en demande plus que 35, — Les ba- teaux qui a cette remonte ne portaient que 35 tonnes (1), en chargent aujourd'hui 80. 11 leurfaut done, deux fois moins de temps, pour remonter deux fois plus de poids. » « Un dernier progres est le plus important, — des bateaux marchent de nuit, la longueur de la marclie sera considerablement diminuee. P. 16. « Ce qu'il y a d'admirable dans ces pro- gres, c'est qu'il se sont accomplis sur un fleuve ou I'art n'a presque rien fait pour corriger les imperfections naturelles. Seule el par ses propres efforts, I'industrie privee a triomphe des difficul- tes qui passaient pour insurmontables ; par ce (i) La tonne esl de looo kilogrammes. NAVIGATION. 71 qu'elle a fail, on pent juger de ce qu'elle est ca- pable de faire, si I'etat, venant enfin a son secours, prend a lache de lui ouvrir un fleuve moins rebelle. « La vapeur a transfigure le Rhone, il n'est plus permis de considerer le chemin defercom- rae pouvant se substituer a peu pres complete- ment au Rh6ne et le desheriter de ses transports. Grace a la vapeur, il est plus facile au Rhone de suppleer au chemin de fer, qu'a celui-ci de de- troner le Rhone. P. 20. « Les paquebots laissent peu a desirer du cote de la vilesse, ils descendent de Lyon a Aries en 12 heures... Ala remonte ils font 2 lieues par heure, et cette vitesse serait notablement de- passee , si les compagnies fretaient des bateaux specialement affectes au transport des voyageurs. « Mais la grande imperfection de cette naviga- tion est dans les frequents chomages auxquels elle est assujetie... Les chomages sont dus a quatre causes : « Les brouillards ; « Les glaces ; « Les hautes eaux; « Les basses eaux. « Les forts brouillards regnent toutau plusdouze jours dansl'annee; — leur gene est au nombre de 72 NAVIGATION. celles doiil il est perrais d esperer que la vapeur trioinphera ; — en Amerique, les brumes n'arre- lent pas la luarche des steamers, elles ne les ar- reteronl peut-etre pas davantage sur le Rhone, unc Ibis que la voie du fleuve sera devenue plus sure et la pratique de la navigation mieux connue. « Quant aux glaces, clles n'arrivent moyenne- meut qu'une fois tons ies 10 ans. « Les deux grands el reels inconvenieuls sont dans les chomages causes par les haules eaux ct par les basses eaux. P. 22. « Chose singuliere ! c'est par les liautes eaux que les paquebots pourraient naviguer avec le moins de difficultes et le plus de profits; ilschar- geraient alors davanlage, sans risquer de toucher. — Un seul obstacle s'oppose a cette libre circu- lation, ce sont les ponts suspendus. Des que les eaux montent a plus de 3 metres 50 c. au dessus de Tetiage, ces ponts se transforment en de veri- tables barrieres, sous lesquelles il est impossible aux bateaux de passer; le fleuve est alors barre et le service interrompu. « Quant aux basses eaux, pour rendre la na- vigation facile et assuree en touie saison, il fau- drail donner au fleuve 1 metre 50 de tirant d'eau dans ses plus faiblcs profondeurs. « Ainsi les travaux que sollicile la vapeur con- NAVIGATION. 73 sisleiil dans le relevement des ponts suspendus et dans Fapprofondissement du fleuve. — En les supposant eft'ectues , quels avantages en resulte- raient-il? P. 23. « Les chomages etant suppriraes, le ser- vice des paquebots prendrait enfin cette regularite qui lui manque. La masse des passagers s'accroi- trail, et avec elle les benefices des compagnies. Les benefices s'accroissant, les tarifs s'abaisseraient — on ne saurait evaluer la reduction a raoins de 25 pour °/o' Aujourd'hui le transport d'une tonne de mar- chandises, entre Aries et Lyon, coute en moyenne, 45 fr. pour la remonte, et 25 fr. pour la des- cente; ces prix se reduiraient a 35 fr. pour I'une, et a 20 fr. pour I'autre. « Aujourd'hui le transport des voyageurs revient moyenneraent a I4fr. pour tout le parcours, il s'a- baisserail a 10 fr. « Le Rhone une fois ameliore, il est tres pro- bable que la vapeur naviguera jour et nuit. « Avec un chenal regularise, des maririiers con- naissant parfaitement le fleuve et quelques dispo- sitions de prudence, pourquoi n'arriverait-on pas ici au degre de perfection qu'ont atteint depuis longtemps les paquebots d'Amerique, grace a des rivieres qui se trouvaient tout naturellement dans 74 NAVIGATION. I'etal oil le Rh6ne ne peut elre aiiiene que par les prix moyens ont ete : de Marseille a Lyon, entre 80 fr. et 35 fr., de 43 fr. a 44 fr. la tonne. d'Arles, Beaucaire et Avignon a Lyon, 38 fr. a Sg fr. » tons frais de commissions et d'embarquement compris. Si le Rhone elail ameliore, ces prix s'abaisseraient au moins de aS p. °/o, le prix moyen d'Avignon a Lyon descendrait a 28 ou 29 fr. la tonne. Cependant, je laisse pour terme de comparaison celui de 3i fr. 5o c. Ces points etant fixes, nous arrivons au che- min de fer. CHKMIN DK FEU. Le cheiuiii de fer est etabli entre L^oii et Avi- gnon. Sa longueur est de 240 kilometres. Ses tarifs fixes par la loi sont les menies que ceux d' Avignon a Marseille. Pour les voyageurs, la \ilesse est de 32 kilo- metres ou 8 lieues a I'lieure. Ce qui fait 8 heures pour le trajet. Pour les niarchandises, elle est de 16 kilome- tres ou 4 lieues a I'heure. Ce qui Hiit 15 heures pour le trajet. Le chemin de fer pent abaisser ses tarifs sur une partie de sa ligne ou sur la ligne entiere, quaud et conime il lui convient, a la seule condition de ne les pouvoir relever que trois niois apres. 11 pent de inenic declasscr les marchandiscs de- CHEUrm DE FER. 77 nominees dans ses tarifs, pour en abaisser les taxes. Le Cherain de fer de Lyon a Avignon est lie a celui d' Avignon a Marseille. Les bateaux a vapeur marchent en rivalite. Je dois supposer que le Rhone a enfin Iriomphe de I'incurie ou du raauvais vouloir des pcrsonna- ges qui furent charges de s'occuper de lui ; les ri- verains, si souvent berces de promesses fallacieu- ses, out enfin obtenu le terme de cette deplora- ble inertie trop longtemps entretenue par des in- lerets prives. Je dois supposer que le Rhone a regu toutes les ameliorations reclamees parl'agriculture et le com- merce. La communication avec Marseille est renduc fa- cile en tout temps par un canal a grande section entre I'extremite du fleuve et I'etang de Berre, ou mieux encore, suivant I'ecrit publie par M.J. Bou- louvard, president du Tribunal de commerce d' Ar- ies, par I'amelioration plus facile et moins dispen- dieuse de I'embouchure du Rhone. Les ponts suspendus et les trailles sont rele- vees; la fixation des rives, le barrage des bras se- condaires, le revetement des berges, quelques di- gues submersibles, tout est termine. La navigation n'a plus a suivre qu'un bras du 78 CIIEMirf HE FER. iihone, dans lequcl les Iravaux places parallele- nient au fil du couranl ne presentent auciin obs- tacle saillant; elle n'eprouve plus de chomage par les basses eaux et les hautes eaux. Elle n'est plus raerae interrompue paries nuits sombres et les brouillards; des fanaux sont places sur les ponts et aux rares contours du chenal ; le lit des eaux est large de 200 a 300 metres, leur hauteur est suffisante pour n'avoir plus a craindre les hauts fonds, et les rives sont disposees de ma- niere a ne plus ofFrir de danger en les abordant; ajoutons que des essais ont ete commences des 1844 pour eclairerla raarche.onpeutesperer qu'ils reussiront. En Amerique les hrumes n^arretent pas la mar- che des steamers. II ne reste done d'obstacles que les glaces; jus- qu'a present elles n'arrivent qu'iine fois tons les dix ans, on ne les verra peul-etre pas, ou au moins seront-elles tres faibles sur un couranl dont la ra- pidite sera augmentee par le resserrement des eaux, et, d'ailleurs, dans un froid de quinze a vingt de- gres, qui est de si courte duree en nos climats, on ne voit presque pas de voyageurs. Ainsi la navigation, si elle pent encore eprouver quelque legere interruption, n'offre au moins au- cun des dangers que laisse toujours craindre le CHEMIN DE FER. 79 chemin de fer pendant les glaceSj les nuits soiu- bres et les brouillards epais. De legers bateaux a vapeur, destines seulement aux voyageurs et a leurs bagages, les transportent de Lyon a Avignon en 8 a 9 heures et remontenl en 26 a 28 heures. Les prix des places sont alt francs les premie- res, et 7 francs les deuxiemes: soit 4 cent, et 1|2 et 3 c. par kilometres. Les marcliandises sont transportees sur d'autres bateaux; le service des ports intermediaires, I'em- barquement et le debarquement sur Tune et I'autre rive, exigent quelquefois a la remonte 2 ou 3 heu- res de plus que pour les voyageurs. Les prix sont de 18 fr. la tonne a la descente, 7 c. 1|2 par kilometre et de 31 fr. 50 c. a la re- monte, 13 c. par kilometre. Les voyageurs preferent les bateaux au chemin pour la descente, parce qu'ils y Irouvent la meme celerite et beaucoup plus d'agrement et de con- fort. Les marchandises recherchent le plus has prix , s'il n'y a qu'une legere difference dans la cele- rite » Si les bateaux a vapeur ne trouvent pas une quantite suffisante de marchandises a Avignon, ils vont en chercher a Marseille, d'ou ils les remon- 80 CHEMIN DE FEU. tent a Lyon, en 40 a 45 heures, an prix de 40 a 42 francs la tonne, trajet de 800 kilometres, a II c. 1[2. Libres d'abaisser et de relever leur prix d'nn jour a I'aiitre, les bateaux profitent des variations de prix de transport qui, surtout dans les ports de mer, sont si frequentes, et ont une telle etendue, que le prix moyen de 44 francs dans une an nee a ete compose des prix de 80 francs a 35 francs. Ainsi, tant que le chemin de fer maintient ses tarifs ou ne les abaisse que moderement, les ba- teaux a vapeur se trouvent a peu pres dans la raeme position qu'ils avaient precedemment, sauf pour les voyageurs a la remonte; ils continuent leurs progres, car ils n'ont pas dit leur dernier mot en celerite et en economic, et leurs progres marchent toujours au detriment des chemins de fer. Ces deux moyens de transport ainsi exploites simultanement, seraient, sans contredit ce qu'il pourrait y avoir de plus avantageux pour Lyon, mais peuvent-ils longtemps exister ensemble? Le chemin de fer doit etre assez productif pour satisfaire aux frais d'entretien et de reparation, a I'inter^t des capitaux employes et a leur amortis- sement dans un temps limite ; il est juste aussi que les concessionnaires recueillent un benefice CHEMIIM DE FER. 8 J proportionne aux chances qu'ils ont a courir et aux soins qu'ils y doivent donner. Avec ses tarifs mainlenus au maximum, ou moderement abaisses, ses recettes sont minimes a la descente, et mediocres a la montee. Se trouve-t-il assez produclif ? Je ne chercherai pas a quel point s'arretent ses benefices et commencent ses pertes; ce ne sont pas ces calculs-la qui feront la regie de sa con- duile. Les grands etablissements exploites par I'indus- trie privee, seraient sans avenir, s'ils ne savaient user du droit qu'ils ontd'emplojer tous les moyens licites, pour arriver aux plus grands benefices que puisse procurer leur exploitation. II y a pour eux des conditions de succes qui, tacites ou avouees, n'en sont pas moins imperieuses, c'est d'attirer a eux ce qui profite a leurs rivaux, d'etre envahis- sants autant qu'ils le peuvenl, de maitriser ou de- truire les faibles qui leur nuisent, et daft'aiblir les puissants. Ce sont la pour les grandes entrepri- ses de transport, surtout, non seulement des con- ditions de succes, mais meme des conditions d'exis- tence. Le chemin de fer a pres de lui des concurrents dont les recettes se composent de ce qui pourrait augnienter les siennes, dont les progres croissant Tome 1. 6* 2 CIIEMIIN l)li FER. menacciil son avenir, dont les conibiiiaisons peu- veat Jeter le desordre dans ses reglements d'ex- ploitation. Le chemin de fer doit cLasser ou detruire ces dangereux voisins; il en trouve les moyens dans la loi a sa disposition ; lout ce que la loi lui per- met, lout ce quelle ne lui interdit pas, est dans son droit. 11 n'a pas a s'inquicter de linteret pu- blic, la loi a dii lout prevoir a cet egard, il n'a a consuller que ses propres interets. Ses interets exigent qu'il ne soufFre aupres de lui que dcs veliicules propres a transporter ce qui ne lui conviendra pas ; — enfin, qu'il conslitue a son profit un nionopolc absolu. Si, jusqu'a present il y a quelques lignes sur lesquelles ce nionopolc nexiste pas, c'est que le chemin de fer n'y trouve pas un rival a crain- dre, un rival qui puisse lui faire une concur- rence serieuse, il n'y trouve pas un Rhone a c6le de lui. Mais entre Lyon et Avignon, taut qu'il y aura des bateaux a vapeur, le chemin de fer doit craindre de marcher sans benefices, si ce n'est avec perte. Ainsi le chemin de fer doit chasser les baleaux a vapeur du Rh6ne, — de gre ou de force, — c'est pour lui une necessitc. CHEMIN DE FER. 83 La diiFerence entre de gre ou de force, quoi- qu'elle ne soit pas dime iraporlance concluantt; dans notre question, merite cependant d'etre si- gnalee, vu I'iailuence qu'elle aura sur les tarifs a venir. De gre. Le chemin de fer pent acheter les ba- teaux a vapeur, ce moyen serait le moins couteux, mais il serait le plus dangereux, parce que de nou- veaux bateaux pourraieiit se presenter dans I'es- poir d'etre acheles, il suffirait de trois bateaux pour renouveler une lutte redoulable. De force. Quand deux rivaux se trouvent sur un terrain necessaire a I'existence de chacun d'eux et qui ne peut etre occupe que par un seul, le plus puissant emploie ses forces a detruire ou chasser I'aulre, et a epouvanter lout nouveau ri- val. Le chemin de fer est le plus puissant, il ne peut abandonner la place, il ne peut la partager sans se reduire a une condition inferieure et sans eventualites dangereuses. II est force de combattre son antagoniste jusqu'a sa destruction complete et de maniere a oter tout espoir a un nouveau com- petiteur. Ses moyens sont dans la faculte d abaisser ses tarifs ; il doit flapper de grands coups, quelques soient les pertes a supporter, et, si la lutte me- 84 CHEMIN DE FER, nace d'etre longue et difficile, il est force do redouble! de sacrifices jusqu'a ce qu'il ait atteint son but. Enfin, de gre ou de force, les bateaux a vapenr cessent le combat. Le Rhone est abandonne. II n'y reste que des bateaux ordinaires qui ne peuvent porter ombrage, avec leur marcbe de 30 a 40 jours en nioyenne d'Arles a Lyon. Le chemin de fer a constitue le monopole a son profit. A VANTAGES ET INCONVfiNIENTS LA VILLE DE LYON. J'examinerai d'abord les resultats qui interes- sent plus specialement Lyon, comrne ville de tran- sit et d'entrepot; ensuite ceux qui appartiennent aux interets generaux autant qu'aux interets de Lyon. Le chemin de fer de Lyon a Avignon est lie a celui d'Avignon a Marseille et a celui de Lyon a Paris. Comment s'operera le transit par Lyon avec le chemin de fer sans interruption, de Marseille a Paris. II y aura des stations de wagons dans les loca- lites qui ont des embrancheraents de rails-ways ou d'autres moyens de transport, pour faire par- venir les marchandises a leurs diverses destina- tions ; les principales seront : Marseille, Beaucaire, 86 AVANTAGES ET 1NCONV£n1EISTS. Avignon, Valence, Lyon, Clialon, Dijon, Stras- bourg, Paris. A Marseille, la direction fera le triage des niar- chandises pour charger ensemble, sur les memes wagons ou parle memeconvoi, celles qui doivent etre deposees a la mentie destination ou an meme embrancheraent. II nous iraporte peu que les memes Tvagons char- ges a Marseille se rendent a Paris ou en toute autre ville ou bien que les marchandises soient transvasees en route; le resultat sera le meme pour Lyon qui, dans I'un et I'autrecas, n'aura pas a s'en occuper. Les marchandises pour le Havre, les departemenls du Nord, laBelgique, la Hollande et I'Angleterre se- ront adressees a Paris. Celles pour Strasbourg, I'Allemagne ct les depar- tements de Test et du centre seront adressees a Chalon, Dijon et Strasbourg. Ces masses de marchandises qui, jusqu'a pre- sent sont dechargees a Lyon et y sont rechargees pour etre reexpediees, traverseront nos murs, bien closes dans des v^'agons. Ainsi, Chalon, Dijon, Paris, Strasbourg et quel- ques autres villes intermediaires auront le travail que fait aujourd'hui Lyon ; iis recevront et reex- pedieront les marchandises sur les diverses routes auxquelles elles appartiendront. AVANTAGES ET INCOISVl^INIENTS. 87 Pourlesmarchandises partantcV Aries, Beaucairc, Avignon, etc, la direction du chemin de fer devra operer com me a Marseille. Que restera-t-il pour Lyon ? — La Suisse. Mais le transit de Marseille pour la Suisse nous est dispute par un etat voisin qui en a deja line grande partie On pent dire qu'il ne reslera rien pour Lyon du transit venant du Midi. Lyon sera-t-il plus heureux pour les marchan- dises venant du Nord, de I'Est et de I'Ouest? Les villes qui, aujourd'hui fournissent des mas- ses considerables au transit de Lyon, le Havre, Orleans, Rouen, Elbeuf, Calais, Lille, Roubaix, Reims, Amiens et les autres villes de fabriques du Nord, n'auront plus a entretenir de correspon- dance avec Lyon pour leurs expeditions dans le Midi ; leurs marchandises arriveronta Paris par un chemin de fer ou par une autre voie. Paris enverra directement a Marseille les v\ agons charges pour ce port, pour Toulon et les environs et pour I'Algerie. Les wagons pour le Languedoc scront adresses aBeaucaire. Ceux pour I'ioterieur de la Provence a Avignon, et ceux pour le Dauphine a Valence. Que restera-t-il pour Lyon? — Rien. 8^ ANAISTAGES ET liNCOINV^NiElNTS. Le transit sera perdu entierement pour Lyon, il ne lui restera que I'embarras du passage des wa- gons. Et voici quelles en seront les suites. Les villes a embranchements et qui devront de- charger les wagons pour recevoir et reexpedier les marchandises hors du parcours du cherain de fer, feront valoir leur nouvelle position. La reception et la reexpedition des marchandises, les correspondances et les relations qui les acconi- pagnent, auront sur une petite echelle les memes consequences qu'elles ont cues pour Lyon. Dans chaque ville a embranchement, il se Ibr- inera un entrep6t partiel des marchandises propres a la consommation des pays qu'elle aura a desser- vir en transit. Chaque entrepot partiel se formera aux depens de I'entrepot general de Lyon, don I I'aliment et la clientelle seront diminues de tout ce qui arrivera dans les rayons des nouveaux pe- tits entrepots. Les marchandises seront disseniinees; Lyon ces- sera d'etre le centre commun des echanges, des achats et des ventes; et, comme pour le succes des associations de capitaux, il faut que leur action puisse se developper sur le plus grand nombre d'operatious ei sur la plus grande quantite de AVANTAGES ET l^CONVENIEI^TS. 89 iiiarchandises, la dissemination des affaires com- raerciales entraine celle des capitaux. Ainsi, Lyon, en perdant son transit, verra son entrepot, ses moyens d'echanges et ses marches diminuer, les avantages de la centralisation s'affai- blir; il verra une parlie de sa population cher- cher un autre travail. Et ce ne sera pas a I'interet general que Lyon sera sacrifie; ce cliangement ne pourra pas etre regarde comme une distribution de richesses qui donnerait de I'aisance a un grand nombre, en pri- vant un fortune du superflu; ces petils entrepots favoriseraient un peu les localites qui sauraienl les former et les conserver, mais ce nouvel etat de choses, loin d'etre utile aux interets generaux, sa- perait les fondements de leur plus solide appui, en detruisanl une centralisation qui seule pent assurer lesprogres de I'industrie manufacturiere el du com- merce international. La creation de plusieurs entrepots partiels ne pent compenser I'affaiblissement dun entrepot de premier ordre, de meme que la construction de quelques canots avec les debris d'un naufrage, ne compenserait pas la perte d'un batiment de pre- mier rang. J'ai dit que nous avons en France deux grands entrepots intcrieurs, Paris et Lyon. 00 AVANTAGES ET mCONVJ^NlEISTS. On pourra observer que Paris ne s'est point pre- occupe de la perte de son transit; c'est qu'il y a de grandes differences dans les conditions de ces deux villes. Paris, avec les prerogatives dont il jouit conimc capilale et siege du gouvernement, etc, etc., con- servera toujours la source la plus abondante de prosperite pour son entrepot, ses cent mille visi- teurs qui se renouvellent chaque jour avec de nou- veaux besoins et de nouveaux capitaux ; Paris est trop favorise sous une infinite de rapports pour que la perte du transit influat sar aucune autre branche d'industrie ; mais. d'ailleurs, Paris ne perdra point son transit, il est le centre auquel aboutissent tous les cberains de fer et toules les routes de terre, les marchandises y seront dechar- gees pour y recevoir leur destination ; Paris, au lieu de perdre son transit, y gagnera un nouveau moyen de transport. Le sort de Lyon sera bien different. II perdra le transit; son entrepot et ses mar- ches s'affaibliront, et ce sera sans compensation. Lyon, sans doute, restera la premiere ville ma- nufacturiere, .ivec la difference toutefois que ses fa- briques n'auront pas autant de matieres premieres a leur choix. AVANTAGES ET INCONVilViEnTS. 91 Mais noublious pas que si I'ardeur des concur- rences etrangeres venait a ravir une partie des fleurons ajoutes a la couronne lyonnaise, depuis deux a trois siecles, par la fabrique de soieries, cette couronne serait solidement soulenue par le transit et I'entrepot ; ces industries qui n'ont cesse d'etre en progres pendant dix-liuit siecles, niarche- ront toujours de progres en progres, tanl qu'elles conserveront les sources qui leurdonnent la vie, la centralisation des voiesde communication, la diver- site des moyens de transport, les correspondances et les relations qui les accompagnent ; ces indus- tries releveraient Ljon, si Lyon pouvait tomber. AVANTAGES ET INCONV^NIENTS POUR LES INT^RETS GJ&NERAUX ET POUR LES INTERETS DE LYON. La necessite pour le chemin de fer de chasser les bateaux a vapeur du Rhone, sera certainement prevue par toute compagnie qui en demandera I'exploitation. Pour les eventualites inherentes a ce parcours, une compensation sera indispensable. L'Etat ne pourra accorder une subvention plus forte que sur d'autres lignes; ce serait payer le monopole. 92 AVANTAGES ET INCOINV^NIENTS. Le gouvernement ne consentira pas a des tarifs plus eleves , ils sonl deja regardes comme trop chers. II ne pourra y avoir de compensation que dans la duree de la concession. line longue concession, c'est I'inconvenient dont les resullats seront les plus funestes. Accorder de longues concessions, c'est dire an commerce : « Voila les tarifs de tes transports, ils sont fixes pour 30, 50, 99 ans; il y aura des perfectionne- ments dans la locomotion, car I'industrie et la science ne sont pas a leur apogee, elles ne sont pas stationnaires, leurs progres s'enchainent et se suc- cedent; il paraitra des decouvertes, des moyens nouveaux qui pourront changer les rails-vrays en lingots d'or, heureux seront les concessionnai- res, mais toi, commerce fran^ais, tu n'en profi- leras pas; les bonnes lignes , celles que tu fre- quentes le plus, sont concedees a de longs termes avec des tarifs dont tu ne pourras obtenir I'abais- sement ; tons les progres possibles en economic ne seront d'aucun avantage pour toi; au contraire, les pays voisins, tes rivaux, jouiront des bienfaits des innovations, et ce sera a ton prejudice; — dans ton pays, les exploilants ne le doivent pas de faveur, ils sont intercsses a ne point en faire; la AVANTAGES ET INCOINV^INIENTS. 93 loi est immuable et leurs tarifs sont dans la loi. » Telles sont les menaces de I'avenir, voyez les suites de la concession des canaux. Les longues concessions seront les fleaux du commerce et les vampires de I'Etat, qui un jour ne pourra se dispenser de les racheter. Des que le chemin de fer de Lyon a Avignon sera en possession du monopole, il devra recupe- rer ce qu'il lui aura coiite ; il elevera ses tarifs au maximum, il les maintiendra avec d'autant plus de rigidite que la lutte aura ete plus longue et plus coiiteuse; il u'aura que ses propres interets a con- suiter, aucune puissance ne pourra le forcer a baisser ses prix. En voici le tableau compare a ceux des bateaux a vapeur, en admettant que toutes les ameliora- tions promises au Rhone soient parfaites : Chemin de Fer. — Moniee et descente. Voyageuis : 24 f. — 18 f. et 12 f. e" 9 lieiires. Maichandises : 43 f. 20. — 38 f. 40. — 33 I'. 60, en i5 lieiires. .le dis pour les voyageurs, 9 heures y compris le temps d'un repas 94 AVANTAGES ET INCONVI^INIEINTS. Bateaux d Vapeur. Voyagcurs a la desceiitu : it C. el 7 t'. eii 9 lieures. — a la remonte : « .1 en 26 a 28 heures. Marcliandises a la descente : ifj f. en 10 heures. — a la remonte : 3i f. 5o c. en 3o heures. Voyons maintenant les avantap;es et les incon- venients. AVANTAGES DU CHEMIN DE FER. A la remonte, ne coniptons ni les minutes ni les heures, disons qu'il gagnera un jour. II aura une regular! te plus assuree dans les mau- vais jours de I'hiver; sa marche sera peut etre moins ralentie par les brouillards epais, les nuits sombres et les glaces ; il ne faut pourtant pas ou- hlier que dans les memes circonstances, il offrira plus de dangers. INCO^v£NIENTS DU CHEMIN DE FER. 1° Une longue concession obligee par I'achat ou la concurrence des bateaux a vapeur. 2" Pour les voyageurs, moins d'agrements et de confort. 3" Les augmentations de prix pour les voya- AVAINTAGES ET INCOlNVENtElNTS. 95 geurs, 13, 1 1 et 5 fr. par place, ceux qui ferorit I'allee et le relour gagneronl un jour a la remonte, mais ils payeront ce jour 26, 22 et 10 fr. par place. Pour les marchandises a la descente, raugmen- talion sera de fr. . . . 25, 20 el 15 par tonne. Et a la remonte de fr. 12, 7 et 2 » » 4° Les habitants de la rive opposes au rail-way n'auront plus a leur service que les bateaux ordi- naires; ils devront traverser le lleuve pour avoir un moyen de transport plus accelere. 5" La jfixite des tarifs. — J'ai dit qu'a Marseille, par suite de I'abondance on de la rarete des mar- chandises, de la diversite de leurs valeurs, du plus ou moins d'urgence des expeditions a faire, les prix de transport pour Lyon varient a tel point que le prix moyen de 44 francs dans une annee se compose de divers prix, en divers mois, enlre 80 francs et 35 francs. Le commerce profite des epoques de baisse pour expedier les marchandises de peu de valeur, celles qui ne sont pas pressees, etc. Ces grandes variations de prix out une impor- tance considerable pour le transit, pour I'alimen- tation de I'enlrepot de Lyon, pour le commerce de speculations et d'echanges, surtoul avec I'etranger. La fixite des tarifs mettrait fin a ces conibinai- 96 AVAINTAGES ET IMCOlNViiNlEiNTS, SOUS, et cc serai t les marchandises usuelles, les denrees les luoins cheres qui en eprouveraient la plus sensible augmentation de valeur. 6° Marseille qui, alnsi que Lyon, doit sa for- tune a noire beau fleuve; qui rec^'oit les denrees de la nier Noire, dc la Medilerranee et de I'Ocean , parce que, pour les distribuer, il dispose d'une voie plus economique et plus prompte que les autres ports ses rivaux, Marseille n'aura plus a choisir qu'entre la cherle inexorable du cbeniin de fer ou la lenteur desesperante des bateaux ordi- naires. 7° Suivant les ingenieurs du Rhone, la depense lotale des travaux pour son amelioration s'eleve- rait a 25 millions; on sait a quel nombre de voya- geurs, a quelle quantite de marchandises s'appli- queraient les reductions de tarifs qui en resulteraient pour les bateaux a vapeur; les frais annuels de transport seraient reduits de deux milUons el detni. En outre, le perfectionnement du Rhone sauve- rait une grando surface de proprietes, et en cree- rait de nouvelles par la fermeture des bras secon- daires. Le chemin de fer, au contraire, qui coiiterail bien 72 millions, enleverait au moins 4 hectares de terrain par kilometre, 960 hectares, et greve- AVANTAGES ET INCONVIEINIENTS. 97 rait les departements traverses dun impot de cin- quante mille francs par kilometre, douze millions, d'apres les dispositions de la loi de 1842. Je termine ici I'enumeration des inconvenieats; peuvenl-ils etre corapenses par racceleration d'un jour a la reraonte, et une regularite un peu phis independante des elements ? Sans doute, un jour est bien precieux pour les voyageurs, raais ce jour n'est-il pas paye trop cher, s'il est gagne au prix de tant d'inconvenients ? Une acceleration d'un jour serai t-elle avanta- geuse pour les marchandises ? La gravite de la question merite que nous exa- minions en detail les convenances des personnes et des choses qui sont transportecs. Nous avons : L'armee; Les voyageurs; Les marchandises. L'armee. — M. le comte Daru, dans son remar- quahle ecrit : des Chemins deFer, 1843, a demontre que les chemins de fer ne peuvent pas se preter, / sans des difficultes extremes, au transport de la cavalerie. Que le transport de I'artillerie rencontrerait Tome 1 . 7 ' 98 AVANTAGES ET INCONVENIENTS. moins d'entraves, nioins d'obstacles, mais que ses moiivements exigeraieni un materiel de wagons immense et special. Ainsi, pour la cavalerie et I'artillerie le chemin de fer ne pent remplacer les bateaux a vapeur. L'infanteric , ainsi que tons autres voyageurs, gagnerait un jour a la remonte , mais nous avons vu qu'en comprenant Taller e( le retour, un jour coulerait fort cher. Les marchandises. — lei je dois faire observer que les wagons, a quatre lieues a I'lieure, vien- draient d' Avignon a Lyon en quinze heures, et les bateaux en Irente heures ; difference, quinze heures. Cependant je compte un jour. Pour les marchandises il se presente des dis- tinctions a faire : je les distribue en trois classes : 1° Les marchandises qui servent a la consom- mation dans I'inlerieur; quelques objets recher- ches par le luxe pourraient payer la celerite du chemin de fer, mais ils forment un poids minime en regard des marchandises a I'usage des fortunes raediocres et des populations vivant de leur tra- vail, auxquelles il ne peut convenir de payer cher une difference d'un jour. 2" Les marchandises necessaircs a I'agricuburc, AVANTAGES ET INCONV^NIENTS. 90 ii I'industrie et aux professions qui leur sont adhe- rentes et aident a leiirs progres. Les matieres premieres, ces elements du com- merce, qui ont a recevoir des perfectionnements, des modifications dans nos manufactures. Les marchandises qui doivent se presenter sur nos marches, en concurrence avec les produits etrangers; celles qui, provenant de notre sol ou de notre industrie doivent etre exportees. J'y comprends encore ce qui est a I'usage des ouvriers de nos fabriques, car le prix de la main d'ceuvre est en raison directe du prix des objets ne- cessaires a I'ouvrier. Get expose suffit, je pense, pour fairejuger que, dans cette classe de marchandises, I'economie est une condition a laquelle on ne deroge que pru- demment et par des motifs imperieux ; les frais de transport augmentant le prix de revient, il ue pent y avoir que des circonstances tres rares ou il convienne, meme pour de petites quantites, de payer cher une acceleration d'unjour; et surtoul dans le siecle de la plus grande lutte industrielle, ou chaque peuple, voulant se suffire a lui-meme, etmaitriser les marches etrangers, fait appel a tons les moyens economiques pour oiFrir ses produits au plus bas prix. 3° La troisierae classe comprend le transit par 100 AVAiNTAGES ET liNCO^Vl^NIEiSTS. Lyon des oiarchandises clrangeres pour les pays eirangers. 11 importe non seiilcment de conserver le transit que nous avons, mais encore de nous assurer lu possession de celui qui proviendra de I'augnienta- fion du commerce dans les mers du Sud et du Le- vant. Que faut-il pour cela ? 11 faut que Lyon offre plus de celerile et d'eco- noraie que toute autre voie. Pour le transit qui descend dans les ports du Midi, nous avons vu que le cheniin de fer n'aurait pas plus de celerile, et qu'il aurail beaucoup nioins d'economie que les bateaux a vapeur. Pour le transit venanl du Midi pour I'Est et le Nord, le chemin de fer gagnerait un jour, mais il serait bien moins economique; voyons si les ba- teaux a vapeur ofFrent une celerite suffisanle. Nous avons le transit pour la Suisse, TAllemagne, les Pays-Bas, I'Angleterre et le Havre. Pour la Suisse, si nous perdons une grande partie de ce transit, il faut I'attribuer ace que le parcours de Lyon a Geneve est trop long et trop couteux. Une vilesse qui ne gagnera qu'un jour n'en aug- mentera pas la quantile, quand I'augmentation de frais qui en sera le resultat, tendra plus fortemcni a la faire diminuer. AVANTAGES ET LNCOINVENIElNtS. 10 1 Ce n'est pas dans le Rhone inferieur qu'il fauJ chercher le remede. Le Rli6ne superienr, snivanl les projets pre- serites par divers ingenieurs pourrait fournir un transport en moins de deux jours; ce serait i[ua- tre jours de Marseille a Geneve. — Les pays voi- sins n'ofFriraient pas a la Suisse une voie aussi ac~ celeree. Si les ameliorations du Rhone superieur ne peu- Nent procurer cetle celerite, un cheniin de fer de Lyon a Geneve n'offrirait a notre ville que des avantages sans inconvenients. Pour les autres pays, en comptanl de Marseille aux frontieres les plus eloignees deux cent vingt lieues en cliemin de fer a quatre lieues a I'licure et soixante .lieues par le Rhone en trente heures, nous trouvons trois ou quatre jours de marche. Les march audi ses seraient rendues le quatrieme et le cinquieme jour hors du royaume; jusqu'a present aucune autre voie, partant de la Mediter- ranee, ne fait esperer la meme celerite aux pavs que nous pouvons desservir. Ainsi pour les deux premieres classe des mar- chandises qui doivent se presenter en grands ap- provisionnements, dont I'arrivee a Tenlrepot de- vance necessairenient les besoins des consonnna- i02 AVANTAGES ET INCONVENIENTS. leurs el des industriels, la celerited'un jour est sans importance, et I'economie est une diminution de valeurouun benefice. Pour la troisieme classe, le transit, tant que nous avons la superiorite, tant que le Rhone nous con- serve la preference, un chemin de fer serait une enorme depense sans interet, etne fut-il memc nul- leraent prejudiciable, ce serait du luxe, de la pro- digalite sans profit; reduire I'ulilile du plus beau fleuve de France a la fourniture de I'eau que de- mandent des locomotives ; anniliiler ainsi le Rhone qui lui soul roule deux fois autant d'eau que la Seine, la Loire et la Garonne reunies, ce serait une etrange erreur en economic publique. Si I'avenir menace de nous placer dans une con- dition inferieure, nous aurons alors au moins I'a- vantage de profiler des perfectionnemenls acquis dans I'industrie des chemins de fer, industrie, qui, on ne pent endisconvenir, est encore dans I'enfauce surtout pour Feconomie. CONCLUONS. Le chemin de fer entre Lyon et Avignon serait force de chasser les bateaux a vapeur du Rhone, et de constituer a son profit le monopole absolu. AVANTAGES ET INCONV^NIENTS. 103 Ce chemin de fer aneantirait les avantages du transit pour Lyon, afFaiblirait son entrepot et di- minuerait le mouvement d'hommes, de marchan- dises et de capitaux qui a fait de Lyon la seconde \ille du royaume. N'oublions pas que Ics villes appelees a tenir le premier rang dans le raonde industriel, ne conser- vent et n'afferraissent leur suprematie que par une succession continue de progres; sont-elles slation- naires? I'emulation s'eteint, I'activite s'amollit, la force d'inertie les pousse a la decadence; perdent- elles quelques branches de leur Industrie? la ja- louse et vigilante rivalite travaille a les demolir conipletement. N'abandonnons pas ce qui a fait la fortune des temps passes, ce qui n'a cesse d'etre en progres, et repetons : II resulterait des inconvenients funestcs, sans avantages pour la ville de Lyon,de I'etablissement du chemin de fer entre Lyon et Avignon, et ces re- sultats ne seraient pas moins deplorables pour les inlerets generaux. RAPPORT PRESENTE EN SEANCE PUBLIQUE DE l'ACADEMIE DES SCIENCES, nELLES-LETTRES ET ARTS DE LYON, SUR LA QUESTION SUIVANTE MISE AU CONCOURS POUR l'annee 1844 : QUELS SONT LES AVANTAGES ET LES INCONVENIENTS QOI PEUVENT RKSULTER, POUR LA VILLE DE LYON, DE L'ETABLISSEMENT DES CHEMINS DE FER, PAR M. L. UONNARDET, RAFFORTEUR. II faul, a ce qu'il parait, que le monde soit loujours engoue de quelque chose, ou de quel- qiie idee qui Ic domine et I'absorbe. Nous avons eu le siecle rlieteur, le siecle philosophe, le siecle soldat; nous en sommes maintenant au siecle in- genieur. L'industrialisme est le caractere special de noire epoque, et les chemins de fer notre ma- nic. II n'est pas de localite qui ne veuillc avoir le sien ; il n'est pas d'individu qui ne reve d'aclions, de primes, de liausse ou de baisse. Les chemins de fer sont en mcme temps, pour nous, une ocuvrc RAPPORT DE M. BONNARDET. 105 sociale et une oeiivre de bourse, un jeu et unc af- faire. On a dit que les gouvernements represenlatifs ctaientd'cxcellentes machines a inipot; c'est vrai; mais il y a encore quelquc chose de mieux main- tenant que la machine representative, c'est la ma- chine Compagnie! La premiere court apres les ecus, tandis que ce sont les ecus qui courent apres la secondc;, ce qui est mieux. C'est, en fait de finan- ces, la conscription coraparee a I'enrolement vo- lontaire. Aussi ne comptons-nous plus que par millions et milliards; aussi les capitaux, que les plus puissants gouvernements essayeraient en vain de se procurer, vicnnent-ils s'ofFrir d'eux-memes aux Compagnies (1). Un gouvernement qui e.vi- gerait la dixieme partie des sommes qu'on lui apporte par leur entremise, n'aurait pas pour six moisde vie et se mettrait sur le dos plusde revolu- tions que nous n'en avons deja vu, ce qui n'est pas (i) Le moyen est bien simple. Prenez deux ou Irois deputes, deux ou trois pairs de France, chose indispensable , attendu que le meil- leur moyen de se rendre la loi propice est bien evidemmeut de s'as- socier ceux qui la font. Joignez-y une quinzaine d'adminislrateurs plus ou nioius comtes, ou marquis, plus ou nioius litres, parce que la no- blesse n'a jamais eu plus de prestige que depuis qu'elle n'a plus de privilege. Louez aux journaux un coin dans la (pialricme page de leur feuille, parce que c'est la page d'argent, celle quo tout le niondi: lit, celle (|ui resume le mieux la pliilosophie du siecle ; puis ouvrez une souscriptiou, cl Ton se battra a voire porte, et vous aurez cent, deux rents, Ircis cent millions, lanl qu'il \uus plaira ! iOG RAPPOnt I)E 31. BONNARDET. peu dire ! Done, pour avoir notre argent, un gou- vernement n'a vraiment qu'a savoir le prendre. Si loutes ces choses ne se passaient pas a la face du soleil et sous les jeux de tout le monde, nous n'oserions pas les dire, car nous aurions I'air de nous moquer, ce qui serait mal en matiere si grave. Mais s'il est des temps oii I'histoire res- semble a la satyre, est-ce la faute de I'historien? Grace done a la loute puissance des ecus el de la Bourse, I'industrie est devenue toute puissante a son lour. Rien ne I'elfraye, rien ne I'arrete. Des travaux qui auraient exige des siecles s'exe- cutent a present en quelques annees; les aque- ducs romains qui excitaient la naive admiration de nos peres, ne sont que jeux d'enfanls compa- res a nos entreprises. Une montagne se presente, qu'on la perce; une vallee, qu'on la comble; I'liom- me veut passer, il est presse, il faul qu'il aille vite, plus vite encore, car il s'ennuie ! Son premier be- soin n'est pas de vivre, c'est de courir; le dernier mot, le criterium de la civilisation, c'est la vitesse. Qu'on ne nous parle plus de travaux de longue haleine, on n'en enlreprendrait pas main tenant qui dusscnt durer plus de six ou liuil annees. Notre generation batit pour elle et non pour celles a venir; elle est pressee de vivre, de jouir, et no- tre existence n'est plus, a vrai dire, qu'une course RAPPORT DE M. BONNARDET. 107 au clocher. Le che va piano dcs Italiens est comme le classique, comme nos mceurs, comme nos croyan- ces, comme la galanterie francaise, comme toutes les clioses qui s'en vont! 11 faiit qu'on nous fasse bien vite d'autres lois, d'autres moeurs, d'autres usages, d'autres proverbes meme; je dirai presque d'autres organes ; car toutes ces choses ne peuvent plus s'adapter a la nouvelle existence qui nous est faite. La civilisation grecque et la civilisation romaine consistaient dans la recherche du beau; la notre consistedans la recherche du vite, qu'on nous passe cemotdevenunecessaire. Le monde se hate comme s'il allait finir. Je ne suis meme pas bien siir qu'il ne tourne pas plus vite, et, a vrai dire, les jours me semblent plus courts et la vie aussi. II faut vrai- raent que nous ayons ete piques de la tarentule, ou qu'on nous ait infillre dans les veines quelque chose comme du vif-argent, tant est ardent ce be- soin d'agitation et de locomotion qui s'est empare de nous. Les chevaux de chair et d'os que Dieu nous avait donnes pour auxiliaires, sont desorraais chose vieil- lie et usee; I'homme fait raieux que cela mainte- nant. AUez visiter ses haras a lui, ses haras de New- castle, de Londres, de Birmingham, ou bien ceux de Liege et du Crcuzot; la, vous trouverez, par mil- 108 KAPPOUr OE .11. BONiNAKDET, licrs, des chevaux de fer ct de bronze, des chevaux qui mangent ducharbon etle digerent; qui boivent de I'eau bouillante et la voinissent en vapeur et en fumee;dcs chevaux qui loussenl, sifflent et heu- nissent; des chevaux qui courent sans treve ni repos, et qui en crevent quelquefois; des chevaux phis dociles a Ihomme que le coursier le phis doux, et qui pressent ou ralenlissent leur course, ail moindre signal, an plus leger mouvement du frein que fait niouvoir la main qui Ics dirige. Et lout ceci est vrai, poiirtant; car dites si une locomotive avec son ame de feu, n'est pas vrai- menten vie; dites si elle n'est pas un etre organise, anime, done des facultes essentielles, des organes principaux que Dieu a donnes aux animaux qui nous entourent? En connaissez-vous un plus puis- sant ou qui aille plus vite que cette bele de fer en- gendree par I'homme ? Voyez-la fendre I'espace avec la rapiditc de la foudre, emportant sur son dos qui reluit cet etrange cornac noirci de suie et de fuinee, ce cavalier a bride de fer, ce machinisle enfin qui la maitrise et I'inspire. Enteiidez; elle souflle comme un cheval; elle boit, mange el di- gerecomme lui; et, comme lui, mieux que lui peut- etre, elle obeit a leur maitre commun. Or, est-il possible que I'cmploi d'un agent pareil laissc au milieu de nous <£uelque chose deboul ? RAPrORT nF, II. BONNARDET. 109 La vapeur, qu'on en soil bien certain, c'esi nn naonde nouvcau, line societe nouvelle; c'est une puissance qui vient changer nos rapports, nos moeurs, notre raaniere d'etre, et qui, en deplacant tous les interets, en modifiant toules les habitudes, affectera la vie sociale jusque dans son essence la plus intime. Adieu les moeurs, les usages, la phy- sionomie, le caractere qui distinguaient les divers peuples, ces grandes families de la nation univer- selle; adieu surtout la religion du foyer, les habi- tudes sedentaires, la simplicite des gouts, I'amour de son village ! Pour I'homme, pourl'homme du peuple surtout, pour le travailleur enfin, la facilite de voyager, c'est la facilite de vivre hors de chez soi, de fuir sa maison, son travail, sa femme, ses enfants ; d'e- tendre son horizon, de donner a I'inquiete curiositc qui nous ronge, un moyen de se satisfaire. Or, coni- ment une institution qui lend a surexciter une pa- reille tendance ne preoccuperait-elle pas profonde- ment tous ceux qui ont quelque souci de I'avenir et des destinees de I'liumanite ! Les chemins de fer font, dit-on, des voyageurs, c'est vrai; c'est-a-dire qu'au lieu de faire gagner du temps, ils en font perdre; car, pour un jour de moins, il y a dix voyageurs de plus, et on ne tra- vaille pas en voyageant ! Le travail fait I'epargne, 1 10 RAPPORT DE M. BONNARDET. lepargne I'aisancc, I'aisance le repos, espoir et re- compense tlu travailleur. Or, le voyage detniii re que faitle travail; il en est le pole oppose; loin d'amasser, il dissipe, il hriVe, pour employer un proverbe populaire, la chandelle paries deux houts. Les Corapagnies coraptent sur des recetles enormes, et I'experience justifie ces esperances. Ceci veut dire que la sorame actuellement em- ployee au transport des liommes et des marchandi- ses sera considerablement augmentee. Ainsi, d'un cote, cette partie du service public exigera une depense deux ou trois fois plus forle; d'un autre cote, la sorame qui y etait employee ces- sera d'alimenter le travail, car, au lieu de se repar- tir en salaires, elle se repartira en dividendes ; au lieu d'aller nourrir les deux ou trois millions d'hommes qui en vivent aujourd'hui, elle ira direc- tement reraplir les caisses des banquiers et specu- lateurs appeles, grace aux cbemins de fer, a rem- placer a I'avenir, nos rouliers, hoteliers, portefaix, commissionnaires, postilions et tons autres, vivant de routes, de roulage et de transports. Les classes aisees voyageaient au profit des clas- ses pauvres; maintenant, les classes pauvres voya- geront au profit des classes aisees ; et desormais le salaire, ainsi que nous venons de le dire, fera place au dividende. Ces deux mots peignent, dans toute RAPPORT nE M. RONNARDET. I I I son energie, la revolution qui s'opere, et Ton peul a bon droit les considerer comme le bilan de not re epoque. Les societes commencent parraristocralio du sabre, elles passent par I'aristocratie de nais- sance, et finissent par I'aristocratie d'argent! Ce sont les chemins de fer qui constitueront definiti- vement cette aristocratie des derniers jours. Maintenanl, si, des considerations propres aux individus, nous passons aux considerations relati- ves aux villes, nous nous trouverons amenes a des reflexions qui ne sont guere plus rassurantes. Ge- neralement placees conime des etapes a des dis- tances calculees sur notre ancien mode de locomo- tion, la plupart de nos villes intermediairesdevien- dront des superfluites dont le temps aura bien- t6t fait justice, car, les distances effacees, a quoi bon les etapes? Celles qui etaient a un ou deux jours de marche, ne se trouvant plus qu'a une ou deux beures les unes des autres, disparai trout comme des contre-sens qu'elles sont , comme doi- vent disparaitre des relais devenus inutiles. Aussi, que toutes ces villes le sachent bien, leur mort est certaine; et celles qui sollicitent comme une faveur d'etre traversees par un chemin de fer, font preuve d'un aveuglement dont de funestes experiences auraient du les garantir. Qu'on demande a Col- mar^, a Schelestadt, et autres villes placees sur la i 12 RAPPORT DE M. BONNARDET. ligne de Bale a Strasbourg, ce que leur a valu I'e- tablissement clu cliemin dc fer. Qii'on aille voir ce que devient Versailles; qu'on demande a Or- leans nicme ce qu'il a gagne a son cliemin, qui pourtant n'a pas encore de prolongement en acti- vite; qu'on examine ce que le chemin de Saint- Etienne a fait de Saint-Chamond, malgre sa fabri que; de Rive-de-Gier, malgre ses houillcs et ses verreries ? Macon verra a son tour ce qui lui en ad- viendra. Les bateaux a vapeur Font tue a moitie, le chemin de fer I'achcvera. Les proprietes territo- riales rapprochees des centres par les cliemins de fer gagneront en valeur, et nous comprenons leur interet; mais pour les villes intermediaires, nous le repetons, elles seront aneanlies, car les chemins de fer sont destines a faire, de la terre, des deserts et quelques grandes fourmilieres. Quant aux Empires, il en arrivera de meme. Trop prcs les uns des autres, el par suite, beaucoup trop nombreux, ils seront obliges de se doubler, et la raison qui fera que lespetites villes seront don- nees en palure aux grandes fera aussi que les petits etats seront absorbes par les grands; ainsi le veut la force des choses. Quatre ou cinq jours sont necessaires en ce mo- ment pour parcourirla France, dans saplus grande longueur. Lorsque les chemins de fer auronl rcduit RAPPORT DE M. BONNARDET. 113 cette distance a 25 ou 30 heures, qu'en resullera-t- il autre chose, si ce n'est que la France sera deux ou trois foisplus petite quelle ne I'etait, car il est bien evident que la distance n'a de sens et de valeur, qu'en raison du temps necessaire pour la parcou- rir ? Et que sera-ce quand nous ferons, corame I'a fait I'ingenieur Brunei, sur le chemin de Londres a Birmingham, 128 kilometres a I'heure ! 128 kilo- metres a riieure! Quand le faucon, celui de tous les oiseaux dont le vol est le plus rapide, n'en fait pas 70; quand le vent a I'etat de lempete, n'en fait pas plus de 120! A ce compte, on mettra moins de temps a traverser la France qu'il n'en faut aujour- d'hui pour faire le tour de la plus petite de toules les principautes allemandes ! N'est-il pas evident des-lors que les proportions mises par Dieu entre le temps et I'espace, se trou- veront rompues, et que la terre desormais sera trop petite pour nous , ou notre vie trop longue ! Ad- mettez des etres munis de moyens de locomotion qui leur permissent de faire, en qualre enjambees, le lour du globe; la terre leur suffirait-elle? Nous nous attendons bien a entendre crier au paradoxe. On ne citerait pas une verite qui n'ait ete niee et combattue ! Lejouroule soleil parut, il dut etre maudit par les tenebres. Les hommes, Tome I. 8 * J 14 RAPPORT DE M. BONNARDET. cela se con^^oil, no consenteul pas volontiers a se dejuger. Entre I'erreur qui torabe et la verite qui s'eleve, il existe un point de transition qu'on appelle le doute. C'est le moment de la lutle, et elle est acharnee, car I'erreur ne meurt jamais de sa bonne mort ; il faut la luer, et pour la tuer il faut combattre, parce qu'elle aussi est une puis- sance redoutable et vivace qui a souvent tenu le monde entier sous ses lois. Mais la difference qu'il y a entre I'une et I'autre, c'est que la verite est la puissance du ciel, et I'erreur la puissance de la terre, ce qui fait que le triomphe, s'il est difficile, n'est jamais douteux. La societe est dans un etat de malaise et dc souffrance que personne ne peut definir, mais que chacun avoue. Ou est le remede a un pareil etat de choses? C'est le probleme cherclie. La solution de ce probleme est-elle dans I'organisation du tra- vail qui est une negation de la liberte commercialc, ou bien dans I'industrialisme qui en est I'exage- ration? Ces questions, d'une effrayante profondeur resistent aux raisonnements et ne sont pas de cel- les qu'on parvient a eclairer avec des deductions et des arguments; ce n'est qu'a I'experience et aux faits qu'il est possible d'en demander la solution. Or voyez I'Angleterre. C'est la qu'on fait le plus de chemins de fer; c'est la que I'industrialisme a at- RAPPOKT DE M. BONNARDET. 115 leint le plus haut degre de puissance et de perfec- tion, et pourtant c'est le pays ou la misere fait Ic plus de ravages (1). Cette nation a, dans les Indes, 200 millions de travailleurs tributaires, veri tables esclaves, moins les charges que I'esclavage impose au raaitre, car elle a le droit de les laisser mourir de faim et de miserie lorsquc, devenusYieux ou in- firmes, ils nepeuvent plus travailler. L'Angleterre a de plus des machines qui representent aujourd'hui le travail de 250 millions d'hommes; etsa population meurt defaim, de sorte que le travail de470 mil- lions d'hommes n'en pent nourrir vingt ! mys- tere ! Et n'est-il pas bien permis en presence de pa- reils faits, des'inquieter et de se demander ounous allons, et s'il ne vaudrait pas mieux naitre pasteur Berbere ou Bedouin, qu'ouvrier anglais ? Faut-il conclure de tout ce qui precede, que (i) L'Angleterre est le pays par excelleuce des haillons et de la faim ! La, le salaire se distribue sous le nom de faxe des pauvres, et le travail se paye en aumone. La, ainsi que I'a dit nagiieres M. Ch. Dupin, on voit des peres et des meres obliges, pour ne pas mourir de faim , d'outrepasser de leurs personnes , les forces de la nature , hebeter, abrutir leurs malheureux enfanis en leur administraiil des nar- coliques dont la base est la morphine, pour qu'ils restent eniprisonnes, pendant I'absence de leurs parents, non seulement dans leurs cliam- bres, mais dars leur lit !! Aussi la moftalite est-clle, dans certains comtes, telle, que, d'apres le dernier rapport fail a sir James Graham, minis- tre de I'interieur, 26 enfants sur 100 meurent a Liverpool, pendant les treize premiers mois ; tandis que nos colonies, sur lou enfants esclaves, n'en perdent que 26, pendant 14 ans ! 1 IG RAPPORT DE M. BONNAUDET. nous soyons opposes a retablissemenl des chemins de fcr ? He! mon Dieu non. — La philosophie et la politique sont deux sciences bien dislinctes; I'une a ses lois, I'autre ses exigences; Tune, toujours pla- cee dans les regions unies et faciles de la tlieoric, juge les clioses d'une maniere fatale et absoluc, comme nous venons de le faire, commelefontrop- position et le journalisme ; I'autre qui marche sur le terrain inegal et accidente de la pratique et de la realite, est moins exclusive, moins bardie dans ses jugements; elle compte avec les hommes et les faits, a\'ec les passions et les idees; elle transige et doute, quand I'autre trancbe et condamne. Le gou- verueraent ne se fait pas comme un livre. Aussi reconnaissons-nous que si les tbeories peuvent etre jugees avec la plus inflexible severite, il ne saurait en etre de meme des actes de la puissance publique qu'on ne pent separer, lorsqu'on veut les apprecier, des difficultes de loutes sortes inheren- tes a la pratique des affaires. Ne sail-on pas d'ailleurs que, dans le domaine de la politique, il n'y a rien de complelement ab- solu, et que chaque chose y a son bon et son mau- vais cote? La, en eft'et, il n'est jamais de bien qui ne produise un pen de mal, presque jamais de raal qui ne fasse un peu de bien (t). (1 ) Ces venles uc sont pas aussi oiseuses qu'on pourrait le croire ; elles RAPPORT DE M. BONNARDET. 117 Quant aux chemins de fer, comme nos voisins en ont, il faut bien que nous en ayons, parcc que celte institution, de quelque fa^on qu'on I'envisage, est cerlainement le plus puissant moyen d'action sociale et de gouvernemenl. La France ne doit Tes- ter en arriere de rien, ni de personne, en tant du nioins que cela peutdependre d'elle. Qu'une arme soit bonne ou mauvaise, il sufRt qu'elle soil enlre les mains des autres nations, pour que ce soit unc necessite pour elle de s'en einparer. D'ailleurs si, a certains egards^ les chemins de fer peuvent exercer une influence funeste sur nos moeurs; s'ils doivent etre suivis d'une perturbation generale dans nos idees; s'ils sont appeles a depla- coniluiraient, si elles etaient suffisammeut repandues, au dogme si inal coiiipris de la tolerance politique, et nous habitueraientau respect de tou- tes les opinions sinceres, au mepiis de toutes les liypocrisies. Qui oseiaif soulenir, en ell'et, d'une manicie generale, absolue, et comme regie a sui\resur la terre enticre, que la monarchie, par exemple, vaut mieux ou nioins que la republique, ou que telle autre forme de gouverueraenl? Les preferences a accorder a ces divers syslemes ne sont-elles pas sujettes ;i niille appreciations de lieux, de temps, de circonstances, sur lesquelles les nieilleurs esprits peuvent varier? De sorte que, a vrai dire, les moyeus seuls, en politique, devraient donner lieu a controverse, a blame ou ap- probation ; car, quant aux formes sociales, comprises comme nous ve- nous de le dire, on pent soutenir qu'clles sont toutes egalenient bonnes ou egalement niauvaises, et que tout depend de I'application plus ou nioins intelligente ([ui en est faite; car, on ne connait jusqu'a present, au- cuii gouvernemenl principe, aucune formule au moyen de laquelle on puissc di'monlicr a priori, parmi toutes ces opinions gouvernementales, quelles sonl les meilleures, quelles sont les plus mauvaises. 118 RAPPORT DE IM. BONNARDET. cer tous les intercts, et a changer toutes les situa- tions; si leur effet necessaire vsemble etre de sacri- fier le travail au jeu, ct les classes pauvres aux classes riches, par la raison bien simple que les transports qui elaient un travail deviennent une speculation, etpassentdes travailleursaux joueurs; s'ils doivent ruiner certaines parties du territoire et en enrichir d'autres ; s'ils soht destines a ensevelir les petiles villes dans les grandes ; ii n'en serait pas inoins injuste do meconnaitre les bienfails qu'en echange ils devront nous apporter. On a dit que tout ce qui tend a rapprocher les hommes, tend a les aineliorer, et surtoul a les unir. Si cela est vrai des hommes, cela est bien plus vrai des peuples; de sorte qu'en les rapprochant, les che- mins de fer contribueront infailliblement a faire tomber les homicides et folles preventions qui les armaient les uns centre les autres. 11 en resultera que les guerres seront plus rares, et que les hom- mes comprendront mieux qu'ilya place, pour cha- cun, sur la terre que Dieu leur a donnee. Les chemins de fer sont encore appeles a delivrer le pays etThumanite de la lepre douaniere, service immense et bien propre a leur faire beaucoup par- donner. En effet, destinees a restreindre les echan- ges, les doiianes sonl les ennemies nalurclles des chemins de fer qui cherrhcnt a les mu/li/>lier, oi RAPPORT I)E M. BOi^NARDET. 1 19 qui n'attendent leur prosperite que de leur accrois- sement. Les douanes sont la consecration du prin- cipe : Chacun chez soi, chacun pour soi. Les che- mins de fer sont la personnification du principe de fusion et d'alliance uniyerselles; du principe: aide- Tnoi,je t'aiderai. Et conime les chemins de fer ne tarderont pas a etre investis de la toute-puissance gouverneraentale (1) ; leur Irioinphe sur le systeine des douanes ne saurait etre douteux. (i) Le pouvoir qui, des ministres, etait passe, uon pas aux Chambies, mais bien aux deputes agissant isolement ou par deputations, car, ainsi que chacun le sait, les ministres ne nomment plus guere que les deputes ; le pouvoir, dis-je, passe aux chemins de fer et le gouvemeraent aux compa- gnies qui le tiennent deja aux trois quarts. Ce fail, d'une si immense gra- vite frappe tons les yeux. La simple presidence de la societe d'un cheriiin defer de second ordre, a fait de celui qui I'occupe une puissance qui tient deja en echec eel homme si eirangenient celebre, qu'on a pu nommer, sans trop d'exageration, le roi du raonde financier. Une autre pre>idence du meme ordre a donne a celui qui en est investi le pouvoir d'entrer a la Chambre malgre elle. Les deputes, les pairs de France, la Cour et la ville, tout maintenant se met a la suite des corapagnies finan- cieres. Et comme le pouvoir appartient a ([ui tient les cordons de la bourse, rien ne se fait deja que de leur consentement, je dirai presque de leur or- dre. Et cependant ce pouvoir ne fait que de naitre! Qu'on le laisse grandir; qu'on atlende qu'il y ail cincjuanle presidences comme celle que nous avoiis citee, et que le budget annuel des chemins de fer ait depassc celui de I'Etat, el on verra ! Quanta moi, je crois quesi j'etais ministre, j'aime- rais mieux gratter la terre avec les ongles, el faire faire les chemins de fer par corvees, que de livrcr et vcndrc de la sorte I'avenir et la lil)erle de raon pays. L'argent est un instrument parfait, maisun maitre detestable, et malheur aux nations qui le font roi. Puis, voyez comme les compagnics se grellent et s'engendreni ; c'esl absolument comme dans la geuealogie de I'Evangile. Abiud engendra Eliacim, Eliacim engendra Azor, Azor engendra Sadoc, Sadoc engendra je 120 RAPPORT DE M. BONNARDET. Et qu'a ce propos on veuille bien nous permed tre de dire quelques mots sur cette importante ques- tion qui se rattache de si pres d'ailleurs a notre sujet; qu'on nous permette de deraontrer, en pas- sant, tout ce que cette institution des douanes en- visagee sous ses rapports philosophiques et so^ ciaux, a de funeste pour i'humanile. La nature a dote les difFerents pays des differents moyens de production, afin de les placer dans I'heureuse necessite de creer et d'entretenir, par des echanges reciproques, des rapports qui lient le monde. La societe n'aura done atteint toute la som- me de bien-etre qui lui est reservee que lorsque chaque pays, appliquant toute la capacite dont il est pourvu a mettre en oeuvre tons les materiaux que la providence a places sous sa main, aura, de cette fa^on, contribue au plus grand accroisse- ment possible de la richesse generale. II arrivera Desais plus qui. De meme Orleans a engendre Vierzon ; Vierzon a engen- tlreLyon; Lyon a engendre Avignon. Une action donne droit a quatre; qualre a seize, et ainsi de suite. Les compagnies sont une excellente chose dont on fait un mauvais usage, et si le gouvernement s'en servait, au lieu de se mettre a leur ser- vice, il serait digne d<- tout eloge et de tout encouragement. Mais a quoi bon ces reflexions ? les digues sont levees, le torrent est parti, et cc ne sont pas quelques paroles tombees d'une bouche obscure qui I'arrete- ront. Les destinees des empires sont ecrites, et leur liberie, a eux, a ce qu'il parait, c'est la falalile! RAPPORT DE M. BONNARDET. 121 necessaireraent alors, dans le monde entier, ce qui arrive dans une ville oii chacun exeryant une In- dustrie speciale, obtient de cetle fa^on, pour son bien-etre, le concours de loutes les industries, en pretant a toutes le concours de la sienne. Or, c'est ce que les douanes ne veulent pas. Pla- fant le commerce, I'industrie et I'agriculture dans un etatde contre-sens perpeluel, elles forcent une nation qui pourraitproduire du bon vin, a produire du mauvais fer, et celle qui pourrait produire du bon fer, a faire de mauvais vins ; systeme qui met le monde industriel et commercial dans la situation d'un ferraier qui se verrait contraint par un maitre stupide, a cultiver le ble oii viendrait la vigne, la vi- gne ou viendraient les fourrages, les fourrages ou prospereraienl des forets, et qui ne ferait, dela sorte, quede detestables recoltes la ou, avec la liberie de demander a chaque parcelle de terre ce qu'ellepeut produire, il en eiit pu faire d'excellentes. Les douanes ne valent pas mieux de nation a nation, qu'elles ne vaudraient de province a pro- vince, de ville a ville, de quartier a quartier; et si I'industrie Irouve a se nivelerela semouvoir avec aisance et avantage dans les limites d'un empire, sans redouter les effets de la concurrence qui y est entiere, on ne comprendrait pas qu'il en fut autrcment, parce que cette concurrence s'etendrait 122 RAPPORT DE M. BONNAKDET. au-dela deslimites que les nations sesont imposees, limiles de leur nature fort arbitraires d'ailleurs et fort changeantes! Les douanes sont le renipart du privilege et les cnnemies naturelles de la liberie; elles ecartent le producteur intelligent qui fait et vend a bon mar- che, et protegent le producteur inhabile qui produit nial et vend clier. A ces etranges fins, on emploie une armee noiu- breuse de douaniers qu'on fait payer non par ceux qu'elle protege, mais par les consonimateurs contre lesquels elle est employee. A cette armee du privilege, la liberie oppose la sienne, plus nombreuse encore, c'est celle des cou- trebandiers. La loi, en couvrant de son egide les douaniers et en frappant les contrebandiers, fait deux choses contre nature, deux choses surtout contraires a la justice; elle legitime le privilege, qui est un mal; elle punit lu liberie qui est un bien; elle lend a corrompre les populations fronlieres qu'elle habi- tue au mepris des lois et du pouvoir, et a une vie avenlureuse qui leur rend le travail odieux. Ainsi, grace a cc systeme, le pays perd le Ira- vail de tons les hoinmes employes aux douanes, le travail de tous les hoinmes adonnes a la contre- bande, et de plus, loul ce que le privilege, cl la KAPPORT DE M. BONNARDET. 123 production a conlre-sens qu'elles favorisent, im- posent de sacrifices aux consomniateurs. Que lui font-elles gagner en ecbange ? Rien. Tel est le bilan exact de cette funeste institution que le pouvoir nous senable inipardonnable de perpetuer. Nous ne parlous pas des infamies et des vexations de la visite personnelle, visite pour laquelle le voyageur est souniis, suivant le caprice du dernier employe, aux investigations les plus revoltantes, et telles qu'on ne pourrait faire pire, alors qu'il s'agirait des ani- maux les plus immondes! Les doUanes sont encore un obstacle a la paix et a la bonne harmonic. Deux peuples ne sont pas parfaitement amis qui sont separes par une ligne de douanes. Si la prohibition n'est pas la guerre, elle y mene ; si les douaniers ne sont pas des com- battants, ce sont encore moins des amis. L'interet est presque toujours la cause des guerres que se font les peuples. Ce serait done en tarir la source que de revenir a un systeme propre a faciliter une fusion bien entendue des interets, et une alliance intelligente des industries; alliance dont la conse- quence serait de multiplier les echanges au grand m'ofit de tous. Si les hommes sont freres, les na- tions sont soeurs; et les douanes, en en faisant des ennemies, vont contre le but que doit se proposer tout veritable ami de I'humanilc. En porJant done 124 RAPPORT DE HI. BONNARDET. a cetle funeste institulion son dernier coup, les cherains de fer auront rendu un immense service qui peut, nous I'uvons dil, leur faire pardonner bien des torts. Et comment les douanes pourraient- elles resisteraux contacts multiplies, aux rapports nombreux, aux echanges de clioses et d'idees aux- quels Yont donner lieu les chemins de fer? Ces mo- des nouveaux de communication auront bientol fait sentir a tons, I'inconvenient et I'absurdite de ce systeme de negation ; de cette pen see d'eunu- que; de celte institution sterilisante ; de ce revol- lant contre-sens, que defendent encore quelques situations privilegiees dont la puissance ne saurait se perpetiier. En efFet, on conserve les douanes dans I'in- teret de diverses industries, ou plutot de divers industriels qui font payer a nos cultivateurs, par exemple, six francs la beche que d'autres lui ven- draient trois! ou bien vingtfrancS;, un vetement que des fabriques etrangeres lui donneraient pour dix ! C'est-a-dire que ces industriels frappenl le pays a leur profit du plus lourd des impots! Et on appelle cela des industries nationaIes\ C'est bien evidem- ment anti-national es qu'il faudrait dire. Cetle monstruosite est toleree sous pretexte que la li- berie comnierciale mcttrait un terme aux profits que cet impot fait faire a quarante ou cinquante RAPPORT DE HI. BONNARDET. 125 iiiaitrcs de forges, a deux on trois cents manufaclu- riers, et priverait de leur travail actuel les oii- vriers employes par ces industries a contre-sens! Mais les honimes qui reculent devant de pareilles consequences ne songent done pas que les chemins de fer dont ils couvrent la France, sans la plus legere inquietude, bouleverseront cent fois plus d'existences que n'en atteindrait la suppression im- mediate et complete des douanes! Les chemins de fer, en efFet , priveront de leur travail actuel , deux on trois millions d'individus; ils ruineront des myriades d'entreprises de toule sorte, et lais- seront sans valeur des proprietes nombreuses, telles que les auberges, par exemple, et autres etablissements consacres au service des routes. Pourquoi done d'un cote tant de sollicitude et de I'autre si peu? Est-ce que la qiialiU vaudrait mieux que la quantite, comme on I'a dit un jour a la tribune, et aurait-on depasse I'ecole de Malthus qui veut bien qu'on abandonne a leur sort les miserables, mais qui ne demande pas qu'on les ruine et qu'on leur enleve le travail qui les fait vivre? Le gouvernement ne saurait done se preva- loir, pour conserver les douanes, d'une objection qui ne Tempeche pas de creer les chemins de fer. L'abolition des douanes, c'est la liberte com- 126 RAPPORT DE M. BONNAKDET. merciale, et la liberie commerciale est le comple- ment indispensable des libertes civile, politique •et religieuse; elle est, a vrai dire, la liberte prati- que, la liberte productive, la liberte du pauvre, ainsi que nous I'avons dit dans une autre circons- tance; c'est celle qui permet d'aclieter a qui vend a meilleur marclie; c'est celle qui, en facilitant la production, facilite en meme temps la consomma- tion, et tend ainsi a salisfaire les besoins des mas- ses, a augmenter ieur bien etre et a ameliorer Icur sort et Ieur condition. Que les chemins de fer, malgre leurs dangers, soient done les bien-venus, s'ils doivent nous apporter, nous rend re cette pre- miere de toutes les libertes ! Les chemins de fer auront encore cela d'avanta- geux qu'ils donneront aux proprietes territoriales une valeur dont les termes se rapprocheront beau- coup plus. Les environs des grands centres perdront considerablement et les autres proprietes gagneront d'autant. La classe moyenne et riche se repartira mieux sur chaque point du terriloire, et on verra moins desormais de proprietaires in partihus. Les champs seront plus frequentes I'ete, mais plus de- serts I'hiver; les emigrations annuelles de la ville aux champs, et des champs a la ville seront plus nombreuses, et tout porte a esperer qu'on trouvera, dans ce rapprochement de la ville et de la cam- RAPPORT DE M. BONNARDET. 127 pagne, dans cetle fusion dcs classes, un element d'harinonie et d'action morale reciproque qui de- vra pro liter aux unes et aux autres. Mais laissons la nos previsions auxquelles la Pro- vidence viendra sans doute donner son dementi aCcoutume, et venons enfin a notre concours dont nous nous sommes trop longtemps eloigne. 128 RAPPORT DE M. BONNARDET* Quels sont les avantages et les mcoNV^NiEWTS qui PEUVENT R^SULTER POUR LA VILLE DE LYON DE l'^TA- BLISSEMENT DES CHEMINS DE FER ? Gette question qui est I'un des sujets de prix que I'Acaderaie de Lyon avail mis au concours pour I'annee 1843, a ete traitee dans trois meraoires dont aucun ne vous a parudigne d'etre couronne. Reproduite au concours de 1844, cette question a donne lieu a la production de trois nouveaux rae- moires diis, tout semble I'annoncer, aux memes auteurs. Ce sont de ces memoires que je viens vous entre- tenir, au nom et par I'ordre de la Commission a laquelle vous en avez renvoye I'examen (1). Votre Commission auraiteteheureuse, Messieurs, de n'avoir que des eloges a distribuer et des cou- ronnes a decerner. J'ai toujours plaint un critique a I'egal d'un chirurgien condamne a faire subir a un malade qu'il aime, une operation douloureuse et pourtant necessaire. Mais votre Commission n'a pu oublier qu'elle (i) Cette commission se composait de MM. Soulacroix, Fournet, Bottcx, Rougier et L. Bonnardet, lapporteur. ItAPPORT 1)E II. BONNARDET. 129 avail line mission seriense a remplir, unc veritable jutlicatnre a exercer ; ellen'a pn oublier que niieux vaul encore pour un auleur, une critique bienveil- lantfi qui eclaire, qu'une indulgence aveugle qui irompe et endort. Troismemoires,je vous lai dit, ont ete produits. L'auteur du numero 3 eut pu, sans doute, faire beaucoup mieux. Ce travail qui parait avoir ete re- dige a la hate, est probablement du a un ecrivain pen familier avec ces matieres, el qui n'aura pas eu le temps de les etudier suffisamment. Suivant cet auteur, les chemins de fer ne pre- senteraient aucun avantage pour le transport des marchandises, mais seulement pour Ic transport des voyageurs, des voyageurs de commerce sur- lout! Leur inconvenient est d'afFaiblir les liens de fa- mille, d'efFacer les types primitifs, de diminuer I'amour du sol, d'enlever des bras a I'agriculture. lis presentenl, par centre, I'avantage d'agrandir les idees, de melanger les races, de renouveller celles qui, comme les notres, sonl nppauvrics, d'augmentcr I'amour de la palrie, et surtout de favoriser la centralisation, seule unite capable, sui- vant l'auteur, de suppleer a I'unile religieuse et a I'unite morale, si deplorablemenl perdues. Ce resume rapide suffil a faire voir ce que laisse Tome I. 9* 130 KAPPOKT I)E M. BONNARDET. a desirer ce travail, et ce qu'il eut du ctre, pour incriter a uii plus haul point voire atlenlion. Le Meiuoire niiniero ( a ete redige avec plus de soin ; mais son autcur nous a paru pecher par I'exces contraire a celui que nous avons reproche a I'auteur du Memoire n" 3. Dans le premier, la question avail etc traitee iroplegerenient, trop cavalierenient peut-etre; a ce point que nous nous etions demande plusieurs fois si I'auteur I'avait bien prise au serieux. Dans le second^ au contraire, cette question a perdu considerablement a se trouver, pour ainsi dire, etouffee sous I'amas de details don I re iNIe- nioire est renipli. Ce ne sont pas les idees qui y manqueni, mais I'ordre et la methode ; les documents 3 abondent, mais ils sont mal classes. C'est une oeuvre sans synthese, un batimeut sans plans. C'est le laby- rinthe de Crete, sans le fil d'Ariane. L'auteur y approfondit tout, exceptela question. .S*il est amene a parler de la houillc a propos de chemin de fer, il fait I'histoire de tons les bassins houilliers francais et autres, et com pic les siecles au bout dcsquels ces bassins seront epuises. S'il veut prouver que nous sommes devances dans I'oeuvre des cliemins de fer, il ne se bornera pas a faire I'enumeration sommairc de ceux qui RAPPORT 1)E 11. ISONWARDET. 131 ont ete etablis a I'etranger, il fera i'histoire el la description de chacun de ces chemins. Avec moins de travail, I'auteur eiit mieux fait! Ce reproche est presqu'un eloge. En invitant les concurrents a examiner quels etaient les avantages et les inconvenients qui de- vaient resulter pour Lyon de I'etablissement des chemins de fer, FAcademie n'a certes pas eu I'in- lenlion de les engager a plaider successivement le pour et le contre, comme semble I'avoir cru I'au- teur de ce IMemoire. En effet, sa premiere partie est consacree a de- montrerles inconvenients des chemins de fer, ce qui I'amene a conclure contre. La seconde partie, au contraire, est employee a soutenir leurs avantages, ce qui le determine a conclure pour. Ce sont deux memoires, deux plaidoiries; une attaque et une replique ; de sorte que, lorsqu'on est au bout, on ne sait pas si I'auteur blame ou ap- prouve. Ce n'est pas a un pareil jeu d'esprit que vous avez entendu condamner ceux qui ont repondu a votre appel. Vous avez pense que les auteurs, apres avoir expose leur opinion sur la question, se bor- neraient a coinbattre I'opinion contraire a la leur. Votre Commission ne lerminera pas cequi a rap- i32 RAPPORT DE M. RONNARDET. port a cc menioire,sans exprimer le rcgrel qu'ellc eprouve que son auteuraitconipromis, par iin exces de details oiseux, et par le defaut d'ordre qui en esl resulle, une oeuvre qui eut pu etre excellente et qui accuse uri travailinlelligenl etconsciencieux, de lon- gues et utiles recherches, des vues sages et une sa- gacite souvent remarquable. Mais, helas ! avec le meilleur grain, si on a neglige de le cribler, on nc fait que de mauvais pain; il en est de meme du pain de la science. L'auteurdumemoire n*'2,donlilnousreslea vous cntretenir, a ete plus heureux. Get auteur admet en fait, (etdisonsde suite que c'est une erreur), que tous les chemins de ferqui doivent aboutir a Lyon out recu une approbation unaninie, a I'exceptionde celui qui serait etabli lateralement au Rhone, de Lyon a Avignon, et il en conclut que ce nest qu'a ce der- nier chemin que doit s'appliquer la question posee par I'Academie. Cette conclusion qui repose sur une proposition inexacte, le conduit a examiner exclusivement les consequences utiles on facheuses qui rcsulleraient pour notre ville, de la creation non pas des che- mins de fer en general, mais de cc chemin seule- ment. En circonscrivant ainsi la question mise au con- cours; en faisant de cette memo question, de sa na- 133 RAPPORT DE M. BONNARDET. ture dogmatique et generale, une question spe- ciale el d'une application immediate, I'auteur du memoire a pu envisager plus commodement et plus litilement peul-etre aussi ce qu'elle a de pratique et d'actuel, et d'unconcours academique faire ainsi une discussion presque administrative, ce qui a bien son bon cote. Cependant, juges impartiaux, il nous sera im- possible d'oublier queles obligations du programme out ete eludees en partie, et que, s'il est permis a un coureur de serrer la corde, il ne peul se dispen- ser de fournir en entier la carriere ouverte devant lui. Voici a peu pres I'argumentation de I'auteur. Lyon est une ville de transit, une ville d'entre- pot, une ville de fabrique. Ces Irois causes de notre grandeur, ces trois sources de notre vie sont solidaires se prelenl un mutuel secours; ce qui profite ou nuit a I'une, profile ou nuit a toutes les autres. Or, le transit est perdu, I'entrepot amoindri, et, par suite, notre fabrique compromise, si, a la voie d'eau qui force la marchandise a sejourner dans notre ville, et qui a fail de Lyon I'enlrepot oblige de la Mediterranee, comme Paris est Fenlrepot de rOcean, on subslitue, de Lyon a Avignon, la voie ferree qui, portant a destination les marcbandises, RAPPORT DE .11. BONNARDET. 134 nous privera de I'avantage seculaire que nous de- vons a nos fleuves. Done Lyon a un interet immense, un interet de vie et de mort a la conservation de sa voie d'cau exclusivement a la voie ferree. II estvrai qu'on comprendpeu quel'auteurn'ap- plique pas au chemin lateral a la Saone les argu- ments qu'il fail valoir contre le chemin de Lyon a Avignon, arguments qui ont, dans les deux cas, une egale force, une egale application. Mais sui- vons I'auteur dans le developperaent de son opi- nion. Lyon est le point de passage entre Test, le nord, le centre et le midi du royaume, entre Fltalie et la France, entre la Meditcrranee etles pays avoisinant le lac de Geneve, le Rliin, la Manche et la mer du Nord. C'est a Lyon que vient sedechargeret se trier tout ce qui s'expedie du nord pour le midi, du midi pour le nord ; cette ville est I'un des deux grands centres vers lesquels rayonnent les mar- chandises arrivant de tons les points de la circon- ference. , Cette branche du roulage a une importance dont on se doute pen et qui justifie les efforts que les na- tions rivales font pour se le disputer. Le transit, a vrai dire, seme For et la vie sur sa route; il nour- rit en passant 80,000 ouvriers soit de Lyon, soit RAPPOliT 1>E M. BONINAKUET. (35 des villes qui rentourent, etne sonl et iie devraicnl etre que ses faubourgs (1). Si Lyon est une ville de transit, il est aussi, et pour les memes causes, une ville d'entrepot, un marche oi'i vendeurs et acheteurs se donnent ren- dez-vous pour venir consoramer ces perpetuels cchanges qu'on appelle le coninierce. Si la inar- cliandise seme Tor en passant, a plus forte raison en sejournant, a plus forte raison quand elle donne lieu a des transactions^ a des traites toujours ac- compagnes de profits comnierciaux, et de profits de main-d'oeuvre plus ou nioins considerables. Quant a notre grande industrie manufacturiere, elle se forlifie de tout ce qui donne force an com- merce en coramunaute duquel elle vit; elle pros- pere dc sa prosperite, et profite du raouvement et des relations crees par le commerce de la marclian- dise, et reciproquement. Dans une foire, dans un bazar, toutes les marchandises s'aident, tons les (i) Coniprcnd-on, cii diet, iiti'a une epoqiie de centralisalioii coiiiiiic la notre, on n'ait pas crainl de sepaier ainsi les niembres du corps aiiquel ils appartiennent, et qu'on hrise I'Hnilc lyonnaise qui aurail du, qui deviail elre respectce a lant de tides, et cela pour substituer a une pvecieuse communaute d'interets, cette facheuse rivalile <|ui luill aussi l)ien a la ville mere, (pi'a ses lilies I'mancipees. Nous eoiiqiicn- iliions a la rigueur la division adminislialivc eomnic a Paris, niais non la deplorable amputation que nos cliiruii^iens polili(|ues onl Tail suliir ;i notre cite. Les villes ont une unite de souvenirs, de puissance, dc vie ; une personnalite , ((u'ou n'a [las le droit de leur enlcver ! Mais passons. i;j() UAPPOUT 1)E M. BOISNAUDET. iiiarchands sunt solidaircs, ot la aussi la reunion lait la force ou la valeur. Notre ville toiil enlierc est done interessee a soutenir chacune des bran- ches de son commerce, chacune des sources de sa vie commune. Or, les chemins de fer, ou plulot, suivant I'au- teur, le chemin de fer de Lyon a Avignon, en changeant le mode actuel des transports, nuirait essenticllemeut au commerce de transit et d'entre- pot dont Lyon est en possession. Dans I'etat actuel des choses, les transports de Lyon a Avignon et d' Avignon a Lyon, se font en presque totalite par la voie d'eau,el donnent lieu, a leur arrivee a. Lyon, a un dechargenicnl et a un rechargement necessaires. Si la voie ferree etait substituee a la voie d'eau, c'est le contraire qui arriverait, et chaque wagon emporterait les marchandises a leur destination definitive, ou au moins jusqu'au point de bifurca- tion le plus rapproche de cette destination ; et coranie I'entrepot suit le transit avec lequel il se confond, il s'en suit que, sans avantage pour les in- terets generaux, le grand entrepot de Lyon se Irou- verait aneanti au profit de quinze ou vingt petils entrepots places a tons les embranchcments, et qui seraient loin d'off'rir au commerce general el au pays, les avanlages du grand marche qu'on aurait RAPPORT I)E M. BONNARDET. 137 detruit. Si quelqiie chose a par-dessus tout besoin de centralisation, c'est assurement le commerce. Suivant I'auteur, le gouvernement en depensant pour ranielioration du Rhone, le quart de ce que couterait le chemin de fcr, doterait le pays dune voie de communication de beaucoup preferable. En efFet, les chomages actuels de la navigation du Rhone tiennent a des causes qu'on ferait dis- paraitre en grande partie, en executant les travaux proposes par les ingenieurs auxquels I'etude en a ete confiee. Ces travaux, en favorisant I'industrie des transports, rendraient en outre d'immenses services a Tagriculture et aux populations rive- raines. Ces ameliorations aidees des progres successivc- ment introduils dans la navigation fluviale, pro- gres qui paraissent permettre aux bateaux a vapenr de marcherlanuit et malgrelesbrouillards, feraient descendre les prix de transports bien audessous des tarils des cliemins de fer. L'aneantissement de la voie d'eau et son rempla- cement par la voie ferree aurait done I'inimense inconvenient de greyer les marchandises de frais de transport plus considerables, et d'en reduire d'autant la consommation. Cette substitution pre- senterait I'inconvenient non moins grave de placer hi France vis-a-vis des puissances qui nous dispu- 138 KAPI'OKT l)E If. BOISNAHDET. tent le transit, dans une situation del"avoral)le, et nuirait essenticllement au port de Marseille, an profit de ceux deGenes, de Trieste, et de Rotterdam; et tout cela pourquoi? Pour I'insignifiant avantage de gagner unjour a la renionte, car la vitesse a la descenteest a peu pros la nienie sur le Rhone qu'elle le *crait par le clieniin de fer. Or, ce gain d'un jour a la remonte, n'a de prix reel que pour les voyageurs; car pour lesmarchan- dises, c'est chose completement indifterente. Pour les marchandises, ce n'est pas la vitesse qu'il s'a- git d'augmenter, niais les frais qu'il convient do diminuer. Toute cette partie de la question a ete traitee dans le Memoire dont nous nous occupons, avec une incontestable superiorite de vues, avec une par- faite nettete dans 1' exposition des fails et des chif- fres; mais votre Commission est dans la neces- site de vous dire que Tauleur a ete puissammcnt aide dans son travail, par un excellent rapport du a M. Bouvier, ingenieur en chef, charge par le gou- vernement d'etudicr les ameliorations depuis si longtcmps reclamees par la navigation a vapeur; rapport que I'auteur du Memoire a reproduit avec une etendue qui depasse peul-etre les bornes dans lesquelles il semble, en ce cas, convenable de ren- fcrraer les citations et les emprunts permis. RAPPORT DE M. BONiVARDET. 139 L'auteur abordant ensuite la question de syste- me, ctablit que TEtat aurait dii se reserver la cons- iruction des chemins de fer, sauf a en confier Sex- ploitation a des compagnies, avec baux a courts termes. Nous ne reviendrons pas sur ce debat qui a occupe naguere la presse el la tribune. Qu'il nous soit perniis seulement de vous faire reniarquer que tout ce qui est arrive depuis est venu justifier les calculs et les previsions des partisans de la cons- truction par I'Etat. 11 est douloureux de voir ainsi le gouvernement abdiquer le pouvoir, el encbainer notre commerce et notre Industrie qui, rives aux tarifs seculaires qu'on va leur imposer, et ne pou- vant profiler d'aucune des ameliorations, d'aucun des progres qu'un avenirprocbain lient sans doute en reserve, se trouveront dans un deplorable etat d'inferiorite vis-a-vis des nations voisines qui, plus sages et plus prevoyanles, se seront reserve, comme I'a fait le gouvernement sarde, les raoyens d'abais- ser ou de relever les tarifs, et d'introduire dans le mode et les prix de transport loutes les modifica- tions que les circonstances pourronl rendrc succes- sivement necessaires. Si la Belgique avail aliene ses rails- w^ays, pour- rait-elle soutenir aujourd'hui la guerre de tarifs que lui fait la Hollande, qui lui dispute, on le sail, le transit considerable qui s'eftectue entre les provin- 140 RAPPORT I)E n. BOMNARDET. ces rhenaiies et la mer du Nord? Ce transit qui suivait autrefois la voie du Rhin, prend en grande panic, a la remonle surtout, le chemin d'Anvers a Cologne; mais, pour le conserver, la Belgique a dii successivement abaisser ses tarifs, qu'elle vient encore de reduire de vint-cinq pour cent, afin de pouvoir, de la sorte, lutter contre la voie flu- viale si peu couteuse, a la descente surtout, et dont le gouvernement neerlandais a abaisse successi- vement les droits. [1 y a raieux, les tarifs des cheinins de fer sont, entre les mains du gouvernement de la Belgique, un instrument qu'il employe avec le plus grand succes pour encourager I'exportation des produits du sol et des manufactures de ce pays. C'est ainsi qu'il vient, tout recemment, de faciliter I'iniro- duction de ses fers, pour la Prusse, en abaissant considerablement les droits de transport, sur eel article. Supposez les tarifs beiges entre les mains des Compagnies; tout cela aurait-il pu se faire ? Cer- tainement non,et ce pays verrait deja ses elements de vie et de prosperite lui echapper au profit des nations rivales qui I'environnent. Les tarifs sont les veritables ponderateurs du commerce, et la ba- lance commerciale penchera toujours en faveur du pays qui aura eu la sagesse d'en rester maitre. RAPPORT DE M. BONNARDET. 141 En resume, Messieurs, le memoire n ' '2, que les reflexions qui precedent, nous onl fail perdre un instant de vue , a paru a voire Commission di- gne, sinon lout-a-fait du prix propose, au moins d'un encouragement Ires legitimement raerite. Du probablement a un homme special, si ce memoire ne se distingue pas par une grande elevation de pensees, il renferme au moins des vues saines el bien exprimees, el annonce dc la part de I'auteur une intelligence parfaite du su- jet qu'il a Iraite. II est ecrit sagement, sans preten- tion, avec ordre, clartc et precision, et nous n'au- rions pas hesite a vous proposer de lui decerner le prix entier, si on n'avait pas a lui reprocher d'une part, de n'avoir traite que dune maniere incom- plete la question mise au concours, et d'autre part, d'avoir trop largement associe M. I'ingenieur Bou- vier, a son succes. Voire Commission vous propose, en conse- quence, de decerner a I'auteur du memoire n" 2, une medaille d'or de 500 fr., et de retirer le sur- plus du prix. 142 UAIM'OliT 1)K II. liOiNARnET. Voire Commission, Messieurs, a rcgrelle que les concurrents qui ont repondu j"i votre appel, n'aient pas songe a traiterla question, si capitale pour Lyon , des debarcaderes. C'etait cependant le point le plus essentiel peut-etre, car c'est la surtout que peuvent se rencontrer les avanlages et les inconvenients de I'etablissement des chemins de fer pour la villd de Lyon. Get etablissement, suivant que cette grave question sera tranchee pour ou contre les interets lyonnais, exercera, en bien ou en raal, surl'avenir de notre ville, une influence capitale et decisive qui ne parait pas avoir ete suffisamment comprise et prevue. On raisonne, ecrivait, il y a peu de temps, celui qui a I'honneur de porter la parole devant cette as- semblee, on raisonne comme si le cherain de fer de rOcean a la Mediterranee, devait traverser Paris eJ Lyon en ligne droite et sans interruption, il n'en sauraitetre ainsi. Si, au lieu d'aboutir a Lyon, nos chemins de fer se bornaienta le traverser; si, au lieu de faire de notre ville un point de station obligee, ils en faisaient un simple point de passage, ces chemins seraientpour nous une cause certaine de ruine el de mort. Lyon est au confluent de ses rivie- res, il doit etre au confluent deses chemins defer. Si RAPPOKT l)E M. BONNAROET. US noussollicitonsretablissemeni de ces voies noiivel- les, c'est a la condition qu'on les fera pour nons el non contre nous. Nos fleuves ont fait Lyon, comme la mer a fait Marseille; nous en enlever le benefice sans le reniplacer par un systeme de chemins de fer combine de maniere a nous laisspr I'avantage de la position except ionnelle, a laquelle notrevilledoit son existence et sa prosperite, c'est nous enlever notre raison d'etre, la cause de notre grandeur, le plus solide fondement de nos esperances et de notre avenir; c'est absolument comme si on enlevait a Marseille la mer qui I'a creee et qui la fait vivre; c'est enfin nous tuer au profit de cette reine de la Mediterranee, a qui onvient de donner I'Afrique, et qui voudrait encore qu'on lui sacrifiat, par les che- mins de fer, tout ce que les entrepots interieurs et no- tamment celui de Lyon peuvent renfermer de ri- chesses et d'a vantages! Aussi se vante-t-ellc-deja hautement de pouvoir bientot nous ravir le titre de seconde ville du royaume, et il faut convenir que notre apathie et notre imprevoyance sont cerlesbien de nature a legitimer ses esperances, car pour peu que les choses marclient de la sorte, on nous aura bientot vus descendre au rang des villes de second on troisicme ordre. On s'en va disant qu'il faut se resigner, parce 144 RAPPORT 1)R M. RONNARDET. qu'on presence de rinteret general Ions nos eft'orls scraienl iinpiiissanls a conjurer Ic danger. . Nous commcncerons par dire quil n'en sera a ce sujel, que ce que Lyon voudra bien qu'il en soil, el que si le coup qui nous menace doil nous frapper, c'est que nousl'aurons bien voulu.Cen'est pas unc ville de 200,000 aiues qu'on iuimole de la sorte, lorsqu'elle a pour elle la volonle ferme qui fait le succes, et le droit qui le legitime. On a fait faire au clieniin de Paris a Lyon, un detour considerable, pour le faire passer par Dijon, tant le Gouvernement a compris que ce qu'on ap- pelle Tin teret general, n'esl autre chose qu'une sage conciliation de lous les inlerets qui doivent s'unir et se confondre par de mutuelles el intelligentes concessions. Or, Lyon demande moins, beaucou]> moins que ce que Ton a fait pour Dijon, el on refu- serait! Ccla n'est pas possible. Et, d'ailleurs, qui a refuse, si personne n'a demande ? si aucune voix ne s'estfait entendre, aucune! Ne nous faisons pas meilleurs que nous ne sommes, et disons toule la verite. De Iristes et mesquinesrivalitesde quarliers nous aveuglenl. On dlrait requi[)age d'un navire en peril qui, au lieu de lui porter secours, s'en disputeraitla cargaison. Si nous faisions, pour sau- verla ville du danger qui la menace, le quart de ce que nous faisons pour nous arracher ses depouilles, RAPPORT OE ,11. BONNARUET. 145 jamais ellene serait traversee par un chemin de fer. Mais loin de la, chacun agit pour lui et an gre de ce qii'il croit son interet ; chacun est de son quarder, personne n'est de la ville ! Nous nous faisons pelits, etroitSj mesquins; nous nous combattons les uns les autres et nous livrons nous-niemes. C'est une vraie guerre civile, une guerre derue a rue, de place a place, de paroisse a paroisse. L'interet general n'est pour nous qu'un pretexte derriere lequel nous cachons nos petites passions de localites, et si nous ne conjurons pas le danger, c'est bien plutot parce que nos rivalites nous empeclient de I'apercevoir, que par resignation; car ce n'esJ pas la notre vertu ordinaire (1). (i; L'abbe Terray avail fait convoquer les Elals provinciaux, pour les consulter sur le mode tl'assiette et ile perccplion d'uu impotnou- vellement decrete. Les notables consultes repondirent qu'avant de s'occuper du mode de perception, il fallait s'orciiper de I'impot hii- meme, a quoi l'abbe Terray leur repondit qu'ils a'dcariaiem de la ques- tion ! Le Charivari d'alors pulilia, a re snjet, une caricature qui (it du bruil. Celte caricature representait I'interieur d'uue ferine. On y voyait le fermier entoure de ses poulets, canards, dindons, et aiilres conlribiiable.i de cctte nature. « Mes bons amis, leur disait le fermier, a quelle sauce voulez-vous que je voiis mange ? Mais nous ne voulons pas que vous nous mangiez. — Vous vous ccartez de la question. » Ceci n'est pas sans rapport avec nous. On nous dit : On voulez-vous ([ue se place voire ombarcadere general ? Et au lieu de repondre : niais nous ne voidons point d'enibarcaderc general, parce que nous ne voulons pas que Lyon soit traverse ; nous nous empressons a <)ui mieux mieux de le demandcr ; ceu\-ci pour Vaisc, cciix-la poui- Periache, d'autres pour Tome 1. 10* 1 1(3 KAPPORT l»E II. BONNARnET. Nous (lirons, en second lieu, que I'interel general a sesorganesel ses defenscurs, et que nous n'avons, nous, a nous prcoccuper que de celui denotre cite. Lorsque les nioindrcs localites s'agitent, soUicitenl et obtiennent, il serait vraiment ridicule que nous ^ inssions gravement nous ofFriren liolocauste a des ambitions qu'on decore du titre menteur de I'inte- ret general, espece de drap mortuaire banal qu'on jette sur tons ceux qu'on veut enterrer. Notre de- voir a nous, celui de notre Conseil municipal, celui de tous les citoyens, c'est de nous defendre et de repousser ce role de Curtius qu'on cherche a nous faire jouer. Le gouvernement ne voulait pas faire le chemin de Chalon a Lyon; il pensait que Vinie- ret general ne permettait pas qu'on placat ainsi, sur cette ligne, trois voies paralelles et contigiies; la voie de terre, la voie d'eauetla voie de fer. Lyon s'est leve .n tort ou a raison ; la presse, la place publique, I'opinion out parle ; nos deputations se sont emues, et le chemin de fer dont on nc voulait pas a ete vote sans la plus legere o})positioTi de la part du ministere. Ce fait recent contient deux enseignenients. II prouvc, d'une part, que le gouvernement ne consi- la Oiiillotioio, sans songor (ju'll iloil aim-iior la niiiic do noire villi'. T.cs nolal)les cle l'al)l)e de Terray el les dindons du IViniicr, I'liri'iil, comme on voil, mienv avisrs. RAPPORT DE M. BONNARUET. 147 derail pas qu'il fat de I'interet general de faire tra- verser Lyon par le cliemin de fer, puisqu'il voulait I'arreter a Chalon ; ct d' autre part, que notre ville n'a qii'avouloir serieusement pour se faire ecouter, lorsque surlout elle a pour elle, comme aujour- d'hui, la justice et la raison. Le cliemin de Chalon a Lyon sera pour nous un bienfait, s'il s'arrete dans notre ville; raais si le projet conlraire prevalait, ce chemin serait pour nous une calamite, el nous devrions raeltre, a le repousser, plus d'energie encore que nous n'en avons mis a le solliciter. El dans quel dessein le gouvernement liendrait- il a ce que notre ville fut traversee par le che- min de fer? Serait-ce une lecon qu'il voudrail nous donner, une revanche qu'il voudrail pren- dre? Chercherait-il a nous prouver qu'il entendait mieux que nous nos inlercls, lorsqu'il voulait in- lerrompre la ligne a Chalon ; el, en poussant au- jourd'hui, jusqu'a I'extreme, le principe siir lequel nous nous sommes appuyes pour le combattre, songerait-il a demonlrer que ce qu'on appelle I'inleret general est une arme a deux tranchants, dont il est plus dangereux qu'on ne le pense de se servir? Non, le ministere a pu se voir avec peine gene dans sa liberie d'action, mais il n'a pu penser a por- 118 RAPPOr.i DE ,11. BONNAKDET. ter un coup mortel a une ville comme la noire; car lout ce qui la louche louche le pays, etce serai t singulierement entendre I'interel general que de le voir dans linimolation d'une cite que la France coraptc avec raison au nombre de ses principaux elements de prosper! te. Puis, vraiment, nous ne pouvons apercevoir, avec la meilleure yolonte du monde, en quoi I'inte- rel general se trouve interesse a ce que les choses s'etablissent de maniere a nous faire franchir la France sans respirer. Une station, un lieu de repos oblige de Paris a Marseille, sont-ils done de Irop? Est-ce un bien grand malheur que la niarchandise nourrisse, en passant, quelques travailleurs ! Si on inventaitune machine qui fit tout, qui transportat tout, sans travail, sans que I'liomme eut a s'en me- ler, serai t-ce un bienfait ; et qu'en adviendrait-il de nous? Tuer le travail ne serait-ce pas tuer le monde? La facilile, la rapiditc des communica- lions, sont un avantage, nous I'accordons, mais ne (ombons-nous pas, comme presque toujours, dans I'exageration ? Si le commerce paie a notre ville Vimpot du de- barqueraenl,ne trouve-l-ilpas en echange un avan- tage considerable a avoir des intermediaircs charges de repartir les expeditions; un entrepot, un marche conslamment approvisionnes, ou vendeurs et ache- RAPPORT 1)E HI. r.ONNARDET. 149 tears puissent toujours etre certains de consoinmer avantageusement leurs ecbanges ? Supprimer, dans un grand pays, tout entrepot interieiir, c'est sup- primer, dans le corps humain, le coeur charge de distribuer le sang dans toutes les parties de notrc organisation, et de le faire refluer du centre aux extremites el des extremites au centre. Or, si on veut conserver les entrepots, il ne faut pas agir comme si on voulait les supprimer. Qui veut la fin doit sans doute vouloir les moyens. Pour ali- menter et faire prosperer un entrepot, il faut que les routes y aboutissent et y convergenl, de ma- niere a y rcndre necessaires le stationnement, le triage et la reexpedition des marchandises. Que nous parle-t-on de vitesse ? Ne sait-on pas que la production devance toujours la consonimation, et que par suite la marcliandise arrive toujours Irop tot, et va des-lors toujours trop vite. Les ballots de coton, les ballots de soie meme, n'ont pas besoin de voyager en poste, et ce n'est pas la peine de Icur faire bruler a grands frais I'espace pour les venir enfouir, pendant des mois en tiers, dans les maga- sins. 11 y a en tout une mesure qu'il faut savoir garder; et sacrifier une ville comme Lyon a je no sais quelle manie de vitesse exageree, et sans uli- lite, serait non seulement un acte de vandalismc, mais encore un acte de la plus insigne folio. 150 RAPPOKT l)E M. BONNARDET. La science qui n'apas charge des interels dc lo- calite, avait propose I'etablissement aulour de Pa- ris, d'un rail-way circulaire qui eiit relie tous ses chemins de fer; on invoquaii aussi alors rinleret general , ce qui n'a pas empeche Paris de s'y oppo- ser, et Paris a eu grandement raison. U en est de meme de nous. Point done de traversee dans Lyon; point de chemin de fer nous laissant sa fumee, et empor- tant au loin ses marchandises et ses voyageurs. Que ces voies nouvelles convergent sur nous et que leurs debarcaderes, places d'une maniere commode a chacune des extremites de notre ville, nous ver- sent les tresors de ces voies nouvelles. Lyon, ce nous semble, vaut bien qu'on s'y arrele, et quand on dote les villes de la mer de mille elements nou- veaux de prosperite, qu'on s'abstienne au moins de multiplier autour de nous les causes de ruine. Si on nefait rien pour, est-ce trop de deniander qu'on ne fasse rien contre ? Qu'ainsi done le debarcadere du chemin de Paris a Lyon reste a Vaise, c'est nalurel, et de plus c'est juste. Que celui du midi soit a Perrache; que celui de Test el de Geneve soit aux Brotteaux. En un mot, qu'il y ait a Lyon, solution de contimiite; et que notre ville demeure ce qu'elle est, nous le re- petons, une station obligee pour les voyageurs, un KAri'OKT 1)E M. BOiNINARUET. 151 point d'entrepot et de triage pour les inarchaiidises; ce n'est qu'a cette condition que les chemins de fer nous profiteront; car ils sont destines a aneau- lir (out ce qu'ils ne vivifieront pas. Parioul ou it y ades privilcgies, il faul en etre, a dil un jour, et dans I'intimite du caljinet, celui de nos hommes d'etat qui a le plus ecrit en faveur de la deniocra- tie. Si cela a pu se dire des individus, a plus forte raison des villes. Nos fleuves nous versaient les tresors des deux mers , tout ie commerce interieur d'entrepot se partageait enire Lyon et Paris; tout ce qui s'expc- diait du nord pour le midi, et du midi pour le nord, etait dirige sur Lyon; il en etait de nieme de ce qui s'expediait de lest et de I'ltalie, pour les de- partements du centre, etreciproquement. Si Lyon se laisse traverser par la ligne de Paris a Marseille, s'il n'y a pas ici, conuue a Paris, solu- tion de continuite et point oblige de stationnement; tons ces avantages disparaissent. Marseille, qui en- voyait lout a Lyon, expediera directement a Paris tout ce qui se dirigera sur le nord ; a Dijon et Cha- lon, tout ce qui sera a la destination des departe- ments du centre; a Strasbourg, ce qui sera destine a r Alsace et a rAlleniagne. D'un autre cote, Paris expediera a Valence pour le Dauphine; a Avignon pour la Provence; a IJau- 152 RAPPORT DK M. BONNARDET. caire pour le Languedoc; a Marseille pour le litto- ral et la mer. Mais ce n'est pas lout. Macon veut nous prendre au nord le transit de la Suisse et de I'ltalie, et Va- lence au niidi. D'un autre cote, Saint-Eticnne sol- licite un cliemin de fer qui conduirait ses houillcs et les prodiiits de sa manufacture a Trevoux, sans passer par Lyon ; et les departements du centre deniandent la continuation du cheniin d'Orleans el de Vierzon qu'on cherche a nouer a celui de Roan- ne, pour echapper Lyon, ainsi qu'on n'a pas craint de le faire pour la route postale de Paris a Mar- seille. La conspiration, on le voit, est generale; et quand cliacun se dispute nos depouilles, quand chacun travaille a la mine de noire cite, on la voit dormir insouciante etpaisible, et peut-etre quecetle voix qui lui crie de s'eveiller, lui sera impor- tune. Nous avons, disait naguere la meme voix, nous avons quelque chose du fatalisme oriental; nous nous reposons sur noire etoile, ouhlianl que toute etoile peut filer; sur notre force, oubliant que le ge- ant qui dort ne vaut pas le pygniee qui veille ; ou- bliant enfin que si on a fait une premiere revolution avecune chanson, la Marseillaise, on en a fait une seconde avec un proverbe, Aide-toi le del t'aidera! RAPPOKT l)E n. BONNARDET. 153 Aidons-nous done ; le danger presse ; A a^ Jeru- salem! et malheur a la generation sous laquelle la plus ancienne cite des Gaules succomberait, par sa faute et son incurie ! Lyon a le droit de rester ce qu'il est, ce qu'il doit etre ; ce droit est fonde sur sa possession seculaire, sur les services rendus par son com- merce, par safabrique, qui portent au loin la gloire et la renommee induslrielle de la France, et le gouvernement n'oubliera pas, a son egard, que si la force est le droit de la guerre, le droit, a son tour, est la force de la paix ! Son industrie n'esl pas de celles qui font payer impot a la France, de celles qui n'osent se mesu- rer a leurs rivales, de celles qui vivent sous la protection des douanes, comme ces arbrisseaux nains qui, pour porter quelques fruits, ont besoin de s'abriter derriere le mur qui les cache et les de- fend. Que si jamais les ileuves qui ont fait la prospe- rite de Lyon, etaienl destitues; si notre ville no devenait pas la tete de tousles chemins qui doivent y aboutir; le coeur on viendront affluer les arteres a creer; si ces chemins au lieu de lui amener les voyageurs et les marcliandises, se bornant a le traverser comme le dernier des villages de France, lui enlevaienl ainsi son transit et son entrepot; si (.51 UAPPOUT 1>E M. BONINARDET. les tetes du clieiiiin de f'er de Geneve et de la Suisse etaienl placees, a Macon et a Valence, comrne le demandent ces villes; si Saint-Etienne passail a cote de Lyon ; si Paris I'evitait pour aller a Marseille par la vallee de la Loire ; que nous resterait-il? A mourir sans doute ; et on verrait I'arret conventionnel recevoir son execution ; et les chemins de fer feraient ce que n'a pu faire le raarteau de Couthon ; et, commcles gladia- teurs romains, nous pourrions, en voyaut les wa- gons traverser nos rues desertes, leur crier : Cesar morituri te salidant 1 Out Cesar, car n'est-ce pas la vapeur, le cliemin de fer, Tindustrialisnie qui sont rois aujourd'hui ! Mais il n'en sera pas ainsi; Lyon ne laissera tomber de sa tete aucune des perles de sa triple couronne. II a encore du sang genereux dans les veines, et dans son sein des enfants qui I'airaent c( sauront le defendre ! Lyon, conime Paris, coniuie FSiordeaux, conime Marseille, sera tele de ligne ; il serale coeur de la France meridionale, comme Paris est le coeur de la France du nord. On I'a nomine la seconde capitale du royaunie, il continuera a por- ter et surtout a meriter ce titre ; sa voix sera ecou- tee, ses interets respectes, parcc que scs interets sont ceux du pays tout en tier; parce que sa voix est cellc de la justice et de la raison. RAPPORT SUR UTS MEMOIRE RELATIF A LA GEOLOGIE DU CANTON D'ANSE, ET d'unE PARTIE I)E CEUX DE l'aRBEESLE, DU BOIS-d'oINGT ET I)E VILLEFRANCIIE, PAR MM. FOURNET ET BINEAU. M ESSIEURS. Un bieu petit nombre d'annees nous separe des temps oil la geologic, incertainedela marche qu'elle devait siiivre, et ayant tout au plus le sentiment de ses futures destinees, divaguait en chercliant la voie dans laquelle elle devait s'elancer. Celle-ci fut enfintrouvee, et, des ce moment, I'ardeur qui jus- qu'alors s'epuisail a produire d'ephemeres theories, se tourna en en tier vers I'observation assidue des fails; ils s'accumulerent avec une telle rapidite que I'importance des etudes geologiques, desormais a I'abri de toule contestation, determina Ics gouver- nements eux-iuemes a se mettre a la tete de ce 1 5C RAPPORT mouvement scientifique, en ordonnanl la coufec- tion de cartes gcologiques. 11 s'agissait de raettre en evidence la nature et la valeur du sol ainsi que les gites des raincraux utiles, principales bases des industries nationales, et, sous ce rapport, la France a ete richement dotee par les travaux de MM. Elie de Beaumont et Dufrenoy. Cependant leur grande carte geologiquc ne pent naturellement representer que des ensembles, et c'est aux localites, aux corps savants qui les diri- gent, a achever cette oeuvre si dignement coramen- cee, en activant les recherches partielles destinees a donner toute la precision desirable aux plus me- nus details. C'est dans ce but que I'Academie de Ljon a propose annuellemcnt des prix pour les raeilleurs travaux concernant la geologic d'un ou de plusieurs cantons du departement du Rhone. Jusqu'a present aucun concurrent ne s'elait rendu completement digne de son approbation, mais cette fois voire Commission a le bonlieur de vous faire connaitre la substance d'un memoire a la fois sa- vant et consciencieux portant pour epigraphe : Attentioti et bonne foi. Ce travail est relatif a la geologic du canton d'Anse et d'une partie de ceux de I'Arbresle, du Bois-d'Oingt et de Villcfranchc, ensemble qui cm- brasse quarante-cinq communes, rcpandues sur DE MM. FOURNET ET BINEAU. 157 line superficie de Irente mille hectares. Les limites adoptees par I'auteur sont la Saone a Test, le Mor- gon au nord, les montagnes de Chatou a rouest,et, au sud, une ligne menee de Limonest a la Brevenne vers Sain-Bel. Get encaissement est assez nalurel, et Ton comprendra d'ailleurs facilementla necessite de cette extension, car la delimitation des roches n'a aucun rapport avec le perimetre des circonscrip- tions adminislralives. Ceci pose, voyons de quelle maniere I'auteur a traite son sujet. Supposant a ses lecteurs la con- naissance des elements de la science, et se souve- nant, d'ailleurs, que rAcademie ne pouvait pas encourager un travail superficiel, il est entre im- mediatement au fond des questions. Cette circons- tance, precieuse pour riiomme deja instruit, en ce qu'elle lui evite de fastidieux retours sur des objets familiers, rend naturellement la tache de la Com- mission penible ; elle I'assujettit a une secheresse dont il serait si facile de faire bon marche , s'il ne s'agissait que de ces apercus generaux sur lesquels il est toujours possible de repandre un cer- tain cliarme, quand on est en presence des grandes oeuvres de la nature, sans cherclier a en sender les difficultes ; nous reclamons done un pen d'indul- gence vu noire difficile position, entre un devoir a remplir et la necessite de faire connaitre la subs- i 58 RAPPORT tance d'un travail d'une minulieusc exactitude. L'autcur decrit d'abord la configuvation du sol dont il a entrepris I'etude; il nous lemontre decou- pe par la Brevenne, la Turdine, I'Azerguo et leurs affluents; nous le suivonsensuite, au milieu de ces digitations, sur les differents gradinsqui conduisent lobservateur d'etage en etage jiisqu'aux sommites de la chaine beaujolaise. A leur occasion, il fait observer qu'un plan horisontal qui se maintiendrait a trois cents metres environ au dessus du niveau de la mer, aurait le plus grand nombre de points de contact possible avec la surface de cette region. End'autrestermes, si,parune cause quelconque, la mer s'elevait au niveau de ce bas plateau, on ne verrait surgir au dessus de sa surface, en forme d'iles, que les montagnes de Charnej, d'Oncin, de Sarcey et du Mont-d'Or, tandis que les chaines d'l- zeron, de Tarare et de Chatou, lui constitueraicnt, vers le sud-ouest et I'ouesl, un littoral accidente, decoupe par un golfe profondement articule et do- mine par les proniontoires de la Roche-Guillon, d'Arjoux et de Saint-Bonnet-le-Froid. Ceux d'entrc vous qui connaissent la grande rade de Toulon, entre le cap de Sicie et la prcsqu'ile de Gien, pour- ront se faire une idee approcliee du magnifiquc ensemble qu'oifrirait alors le pays: mais est-il ne- cessairc d'appeler ainsi la mer au secours pour DE MM. FOURNET ET BINEAU. 159 rembellir. L'observateur place sur la montagnc dc Charney a sous ses yeux iin spectacle bien gran- diose ; car la plus belle lieue de France se developpe sous ses pieds, les ondulations beaujolaises la do- minent, et le tout est niajestueusement couronne par les longs rideaux des montagnes lyonnaises. Ajoutons encore que Icgolfe profond del'Arbresle a Tarare, place au milieu meme d'une chaine, forme une de ces exceptions qui ne se rencontrent que rarement, et, seul, il suffit pour indiquer un grand centre de phenomenes geologiques qu'il s'agit de faire ressortir. Ces notions generales posees, I'auteur subdivise ses descriptions en indiquant la disposition el I'orientation de cliacun des chainons; mais le re- sume que I'un de nous a deja publie sur les revo- lutions qui ont successivement modi fie le relief de nos contrees, dispense la Commission de le suivre dans ses recherches dont il serait d'ailleiirs impos- sible de saisir le fil sansle secours d'une carte. Apres ces details purement topographiques, il entarae les discussions sur la nature et la disposi- tion des roches tant eruptives que sedimentaires. II place avec raison en tete la formation des gneuss et micascliistes qu'il considere comme le resultal combine du feu et de I'eau. Le globe terrestre, jus- qu'alors incandescent el fondu, so solidifiait, et 1 60 RAPPORT I'eau vaporisee se condensait sur une croute qu'elle contribuait a fa^onner. De la, la production de la roche de Van premier du mondc , de celle sur laquelle la ville de Lyon est en quelque sortc assise. II est presque impossible de raccorder aujour- dhui les lambeaux de cette formation; remaniee, dissoule, dechiree ou alieree parlant de revolutions du globe dont elle a ete lemoin, par lant de nappes d'eau dout elle a supporte le poids, et par I'in- fluence non moins active de I'atmospliere dont elle a subi les efFets, elle ne presente plus que des mem- bres epars qui encore disparaissent pour la plu- part sous des depots plus modernes places dans la partie orientale du pays. Cependant une limite est encore perceptible et de plus elle est netlement dc- terminee par une ligne qui, menee de Bellegarde pres de Saint-Galmier, en Forez, longerait les bords de la Brevenne, passerait au Pont-Buvet vers La- tour-de-Salvagny,puis a Lozanne, et se terminerait dans le canton d'Anse. Des secousses survinrent, les eaux furent refou- lees et deposerent de nouvelles roches sur I'cmpla- cementd'une partie des cantons de I'Arbresle, de Saint-Laurent, de Tarare, du Bois-d'Oingt, d'Anse, de Villefranche et de Belleville. Ces roches se com- posent de schisles argileux, especes d'ardoises qui 1)E MM. FOURNET ET BINEAU. 1G1 representent dans nos pays la parlie la plus aii- cienne dcs terrains dits de transition; et comme elles ne s'etendent pas sur le sol des chaines du Pi- lal, de Riverie, d'Izeron, ni sur les collines lyon- naises et du Mont-d'Or, il faut bien en conclure que deja, a cette epoque si reculee, les parties orien tales et meridionales du departement etaient exhaussees au dessus du niveau des mers, Un autre mouvenient du sol vint encore faire emerger les schistes argileux, et, des ce moment, il ne restait plus sous les eaux que les cantons places dans Tangle nord-ouest du departement, c'est-a- dire ceux de Tarare, Thizy, Saint-Nizier et Beau- jeu. Jusqu'alors les mers avaient probablement ete trop chaudes pour nourrir des etres organises, car les recherches les plus minutieuses n'en ont fait decouvrir aucune trace dans les depots precedents; mais, des ce moment, elles commencerent a se peu- pler de zoophytes, de crinoides et de brachiopo- des; c'est dans les calcaires noirs et bitumineux de Thisy, Regny et Saint-Germain-Laval, que les debris de cette premiere faune ont ete ensevelis, et les trois groupes d'animaux qu'ils representent, assujettis par la nature a demeurer fixes aux parois des bassins, semblent nous apprendre qu'une grande agitation regnait encore dans les eaux. Un fait bien aulrement essentiel surgit encore de Tome 1. U* i 62 RAPPORT leur etude faite par noire cullegue, M. Jourdaii ; en effel, les memes especes n'ayant jusqu'alors etc signalees que dans les terrains carboniferes del'An- gleterre, de la Belgique et des bords du Rhin, on en avail conclu que les mers de cette pcriode se trouvaient refoulees vers Ic nord de la France ct de i'Angleterre, sans avoir penetre dans le centre de notre pays. Cependant I'un de vos coraniissaires s'etait deja eleve centre cette idee a la suite des explorations qu'il ent occasion de faire, en 1842, dans le Lan- guedoc, el maintenant, la presence des fossiles en question dans nos environs^ indiquant un jalon in- termediaire entre les parties extremes de notre pa- trie, tend a donner quelque consistance a son opinion, tout en rectifiant une erreur sur la cons- titution de notre sol. Mais, avanl d'aller plus loin, jelons un coup- d'oeil relrospectif. Les mers, avons-nous dit, ont eprouve des depla- cemenls successifs; ceux-ci ont dii naturellenienl avoir des causes, et ces causes les voici : Tandis que I'ecorce du globe se refroidissait, la chaleur primitive, conservee a I'intcrieur, reagis- sait, determinait des mouvements violents, des de- chirures par lesquelles s'eftectuait remission des matieres fondues, phenomenes dont nos volcans DE MM. FOURNET ET BINEAU. 163 actuels n'offrent plus qu'un tres faible equivalent. Les masses ejaculees onl ele successivement : les granits anciens, les roclies du groupe des pegma- tites, et enfin les porpliyres quarziferes; telles sont du moins celles qui out ete observees par I'auteur. U attribue aux premieres deux directions, sa- voir : une tres ancienne dirigee du nord au sud, et par laquelle la vallee du Rhone et de la Saone fut ebauchee; puis une seconde un peu plus recente dont I'influence se manifesta sur les deux rives du Gier, en s'etendant du nord-est au sud-ouest; toutes deux eurent encore pour resultat de renverser vers I'ouest les couches du gneuss et du micaschiste. Comme on le voit, ses etudes I'amenent a indiquer deux nouveaux systemes parnii les axes de soule- vement sans tenir corapte d'une partie des idees de M.Eliede Beaumont a cetegard.Or,dans une ques- tion aussi ardue, tout fait nouveau merite de I'at- tention et nous ne pouvons qu'approuver I'auteur de n'avoir pas hesite a formuler sa pensee tout en lui recommandant un redoublementd'activite pour meltre ses vues a I'abri de toute contestation. Vinrent ensuite les eruptions des roches du groupe des pegmatites qui amenerent I'exhausse- ment de la partie sud-orientale du bassin des schis- tes argileux, en tracant la vallee de la Brevenne, aiusi que la cassure ou faille qui etablit la demar- I ()^l RAPPORT caliuii entrc les tieux roches anciennes, depuis Sainl-Galmier jusqu'aux environs d'Ansc. Enfin, line troisieme ou quatrieme periode de bouleversements amena un jour la serie des roches porphyroi'des ; mais alors la croule oxidee de notre planete n'etait deja plus cette pellicule mince et a peine figee des temps primordiaux; elle avail ac- quis de I'epaisseur, inlericurement par les progres du refroidissement , exterieuremont par les de- pots raarins, en sorte que les efforts pour en ope- rer le dechirement durent etre violents, et de la cette multitude de directions particlles dans les- quelles on ne pent que difficilement entrevoir des allures generates; cependant nous signalerons en passant celle du nord-nord-ouest au sud-sud-est, deja indiquee par M. Gruner, ingenicur au corps royal des mines, et celle du nord-sud propre aux chaines qui bordent les deux cotes de la vallee de la Loire. Cette apparition des porphyres a evidemment precede I'epoque de la formation houilliere, el une preuve concluanle du fait a ete don nee par M. Drian, auquel I'Academie a deja decerne une men- tion honorable pour ses premiers aper^us sur la geologic lyonnaise. Cette preuve irrefragable con- siste dans les cailloux roules de cette roche qui fi- gurent parmi les poudingues entre lesquels les DE Mil. FOURNET ET BINEAIJ. 165 houilles de Rive-de-Gier sont eacaissees. L'auleur a corrobore cetle decouverte en faisant voir que les porphyres ne traversent nuUe part les terrains bouilliers, bien qu'ils soient souvent en contact im- niediat avec eux; il cite, a cette occasion, le bassin de Sainte-Paule et celui du Sornin dans le Charol- lais, exemples aiixquels nous pouvons ajouter celui de Rive-de-Gier, ou existent le meme voisinage et lameme absence de penetration reciproque. Le por- pliyre quarzifere avail done deja surgi et etait meme solidifie quand les depots bouilliers com- mencerent a se former, et si nous insistons sur cette particularite, c'est quelle conduit a cette conclu- sion capitale que les porpbyres quarzi feres tres re- cents dansquelques contrees, sont tres anciens cbcz nous, et qu'il y a la une loi de succession dont la decouverte donnera, selon toute apparence, encore quelques fatigues aux geologues. Ces incertitudes pourront sans doute cboquer quelques-uns d'entre vous. Quoi, diront-ils, on vient nous faire Teloge d'un travail en le sigualant pour sa minutieuse exactitude, et voila encore des doutes? Quelle est done cetle science qui a toujours un point d'inter- rogation a placer a cote dun point d'affirmation. Qui, Messieurs, la verite avant tout ! Ce n'est pas a des auditeurs, pour la pluparl niuris dans les dis- cussions scicntifiques, qu'il faut dissimuler la vo- 1 6G KAPPORT rite sous de values paroles. Toutes les sciences oiii leur partie vague et leur partie positive, et peut-on croire que celle qui opere sur la masse entiere de la terre ne laissera pas loujours quelques desirs a I'active curiosite de rhomme. Quoiqu'il en soit, le calme qui suivit les boule- versements occasionnes par les eruptions porphy- riques^ permit a la flore houilliere dese developper et de se renouveller a mesure que les eaux descen- dantes des parties elevees du sol, en enfouissaient les produits dans des lits de graviers. Dans les mo- ments de stagnation, des bassins lacustresvoyaient se developper dans leur sein de gran des masses de tourbes produites d'une maniere analogue a celles de nos marais actuels, mais par des plantes proba- blemenl difFerentes. D'ailleurs, les rives fournis- saient leur contingent de vegetaux que cbarriaient les affluents, et, selon toute apparence, c'est de cette maniere qu'ont ele formes ces vastes depots de combustibles dans lesquels on reconnail, au milieu de magmas informes, bituminises par la fermentation, aidee de la compression, des fougeres gigantesques dont la forme indique qu'alors nos regions etaient donees d'un climat insulaire et tro- pical, c'est-a-dire essentiellement chaud et hu- mide. Cette periode fut longue, si Ion en jugc par la DE MM. rOlRNET ET BINEAU. 167 masse de ces prodiiits. U fallait du temps a la na- ture pour preparer a Thomme ces depots de com- bustibles dont il jouit maintenant, qu'il use pour le progres de la civilisation, et dont il abuse par la cupidile, car le mal est toujours place a cote du bien.Cependant cette periode eut son terme, et tons les lambeaux de la formation houilliere da Beaujo- lais et du Charollais, aiusi qu'un grand nombre de dislocations marquees dans les depots de Rive- de-Gier et de Saint-Etienne, montrent que les bou- leversements survinrent alors par suite d'une im- pulsion dirigeedu nord au sud. Mais aucune cause incontestable ne precise la cause de ce mouvement du sol ; on pent tout au plus entrevoir Taction des diorites et des serpentines ; en outre, des ce mo- ment, nous allons decouvrir de nouvelles lois dans ces grandes perturbations. En effet, et surtout dans nos contrees, les soule- vements anciens ont etc accompagnes d'emissions plutoniques qui se distinguent, tant par leur mul- tipliciteque par leur action metamorphique sur les rochcs sedimentaires ; tandis qu'a partir de I'epoque houilliere, les dislocations s'eff'ectuent sans aucune de ces penetrations intimes. En second lieu, les ren- versements des couches s'etaient jusqu'alors operes generalement vers lest, tandis qu'a I'avenir ils auront lieu vers I'ouest, disparite dans les resultats 168 RAPPORT qui en indique une correspondaiile dans les causes locales, mais dont la cause generale est encore a trouver. Peut-etre celle-ci est-elle cachee dans les grands massifs montagneux de la France centrale et des Alpes, et, dans ce cas, ce serait a I'etude de ces vasles ensembles que serait reservee la solution du probleme. Mais contentons-nous d'avoir emis ces aper9Us,etreprenons,avec I'auteurdu Memoire, la suite de nos formations. Une serie de gres, dits arkoses, detritus des ro- ches feldsphatiques et des schistes de nos pays, ci- mente par des sues tantot calcaires, lantot siliceux, succede a la formation houilliere. Mais que sont ces arkoses, car, remarquons le bien, le mot arkose a tout au plus une valeur mineralogique et nullement geologique ; il n'est autre chose qu'une de ces ex- pressions banales dont on se sert en geologic quand on est dans I'ignorance et que Ton desire ne pas compromettre son infaillibilite. II y a une certainc diplomatic scientifique, comme il y en a une com- mercialeou administrative, mais, auboutducomptc il faut arriveraune solution, etl'un de voscommis- saires a ete du nombre de ceux qui ont propose de ranger ces arkoses parmi les gres bigarres du Trias. 11 sebasait en cela sur des etudes faites entre le nord et le midi de la France, I'/Vlsace et le Langucdoc, el I'identite des caracteres mincralogiques I'a porle a DE MM. FOURNET ET BINEAU. 169 ne faire qu'un seul membre dc cette longuc bande tantot amplifiee comrae elle Test dans le Rouergue, le LanguedoCjOU I'Alsace etla Cote-d'Or, tantot etri- quee et amaigrie comnie elle Test generalement au- tour de Lyon. L'auteur fait observer a ce sujet que ces gres Ijonnais n'ayant jusqu'a present ofFert au- cun de ces fossiles qui permettenl de decider les questions, on pourrait demeurer provisoirenient dans le doute; cependant, gagne par la valeur des caracteres mineralogiques, il se range du cote de I'opinion sus-mentionnee. 4ii dessus de ces gres viennent des calcaires va- ries, quelquefois compacts, qui offrent prise aux inemes discussions, et I'un de vos conimissaires a cru devoir aussi prendre, a leur egard, une deter- mination analogue a la precedente; il les a assimi- les au muschelkalk des AUemands, idee contraire a celle des savants geologues auxquels on est rede- vable de la carte geologique de France, et qui veulent en faire un membre de la grande formation jurassique. L'auteur s'est mele a la discussion; apres de minutieuses etudes, il a reconnu que les fossiles ne sont pas les memes que ceux du mus- chelkalk, mais ils ne sont pas non plus tons les memes que ceux du terrain jurassique, en sorte qui] pense que ces calcaires doivent constitucr une subdivision nouvclle dans nos formations. Ce serait 170 RAPPORT (lone, en faisant I'applieation dune denomination recerament inlroduite dans la science a I'occasion de la craie, par un de nos anciens collegues, M. Leymerie, ce serait, dirons-nous, une formation epi-triasique ou hypo-jurassique, c'est-a-dire un melange des deux formations contigiies, et I'un de vos commissaires etait deja arrive a une idee a pen pres analogue quand il a dit, dans un de ses Me- moires, que 1 intercalation des fossiles jurassiques dans les roches a physionomie de muschelkalk, n'etait autre cliose qu'un de ces passages si fre- quents entre deux formations contigiies, qu'aucun bouleversement n'a disjointes et entre lesquelles la nature procedait a de nouvelles creations organi- ques. Cependant, partant de I'idee que les causes constantes doivent produire des effets constants, et se basant surl'identite des resultats, il se croit tou- jours fonde a rattacher la formation problematique au muschelkalk, et non au jurassique, en laissant toutefois a I'avenir le soin d'eclaircir cette diffi- culte. Sur le muschelkalk ou sur I'cpi-muschelkalk repose le calcaire a gryphees, plus solide, mieux stratifie et plus puissant dans leLyonnais et autour (le la chaine beaujolaise que dans la plupart des autres contrees ; aussi de nombreux ouvriers trou- vent-ils a gagner leur vie dans les carrieres qui DE MM. FOURNET ET BlISEAU. 171 fournissent une partie essentielle des maleriaux de construction de nos edifices. Independamment dii point de vue industriel, ce calcaire off're un interel special au paleontologistea cause de ses noinbreux fossiles, et I'etude de leur distribution dans les diverses assises, a conduit Fauteur a en subdiviser I'ensemble en plusieurs groupes qu'il specific avec tons les details neces- saires dans son Memoire. Nous nous contenterons done de faire observer que jusqu'ici on n'avait point etabli les rapports precis de ces subdivisions qui etaient meme parfiDis confondues, car elles ii'existent pas toutes ensemble dans les memes localites. II a done fallu , pour arriver a une distinction nette, les etudier successivement non seulement dans le departement du Rhone, mais encore dans le Charollais, dans la Franche-Corate et dans le Bugey. Ces explorations ont aussi con- vaincu I'auteur que c'etait, par une suite d'erreurs d'observation, qu'onavaitvoulureduire lelias a son ctage inferieur et placer les deux autres divisions principales dans les parties subsequentes de I'ooli- the. Se trouvantd'ailleurs en desaccord surce point avec les auteurs de la carte geologiquc de France, il exprime son etonnement de ce que ces savants reduisent le lias aux couches qui nc contiennent presqu'aucune beleninite, tandis que Ton sait que (72 BAPFUKT c'est la decouverte de ces memes fossiles dans cer- tains calcaires des Alpes qui a donnc a Tun d'eux la rernarquable idee de ranger ces calcaires dans la fbriuation du lias. Ceux d'entre vous qui connaissent nos carrieres de Couzon, savent qu'au dessus du calcaire jaune oolithique, s'eleve une assise de calcaire blancjau- natre marneux, designee par les carriers sous le nom de ciret. Celle-ci fail aussi naitre plusieurs conjectures, et I'auleur a du s'occuper, d'unc ma- niere speciale, de la determination de son rang geologique, question d'autant plus difficile, que cette assise manque, sous celte forme, dans les par- ties voisines du Bugey et de I'lsere, et que, d'ail- leurs, ses fossiles etaient parfaitement inconnus avant ses recherches. 11 a done encore fallu recou- rir a des excursions loinlaines dans la Bourgogne; ct, du parallele entre les formations de ce pays et le notre, est resulte, d'abord la fixation definitive de I'age du depot, puis la confirmation des vues de M. Eliede Beaumont qui avait soutenu que tous les calcaires, decrits par M. de Bonnard dans la Bourgogne, appartenaienten propre au meme ensem- ble oolithique inferieur. L'auteura cnsuite reconnu,le premier, la super- position du calcaire oolithique de Luccnay sur Ic ciret, ct Vexaraen attentif des divers gites de celte DE MM. FOIJRINET ET BINEAU. 173 nouvelle roche I'amene a des considerations inle- ressantes sur les curieux changements qu'elle a eproiives dans sa texture et dans sa composi- tion, par suite de I'infiltration dun liquide si- liceux. Nous pourrions encore augraenler la lisle des documents qu'il nous fournit a I'occasion dc ces memes formations, en detaillant ses aper^ us sur Faction dissolvante de I'atmosphere. Elle a cor- rode le sol au point que la superficie en est restec jonchee de silex contournes, perfores, semblables a des ornementsblanchis etconnus dans le pays sous le nom de charveyrons. Comme les chirats des som- mites du Pilat et de Saint-Bonnet-le-Froid , ces amoncellements se composent aussi de fragments provenanl des roches qui forment I'ossature de ces monlagnes, la difference ne roulant que sur la nature des terrains respectifs. De part et d'autre il y a eu fragmentation, puis dissolution de toutes les parties attaquables par les eaux pluviales, ou par I'acide carbonique atmospherique ; et de la cette destruction, cette mine des aretes, des pics, qui immediatement apres le passage des forces soulevantes, dentelaient les profils necessairement plus ou moins aigus de toutes nos montagnes. Mais vouloir entrer dans de plus amples de- veloppements a ce sujet, ce serait abuser des instants que vous voulez bien nous accorder ; aussi 1 74 RAPPORT allons-nous abreger autant que possible la revue des derniercs formations comprises dans les limites que I'auteur a embrassees. A I'etage oolithique devrail succeder une enorme epaisseur de terrains divers comprenant le jurassi- que moyen et superieur, le neocomien, les gres verts el la partie inferieure des terrains tertiaires ; raais ceux-ci manquent dans la circonscriplion adoptee pour le Meraoire, car quatre soulevements successifs du nord-nord-ouest, du nord au sud, du nord-est, et du nord-nord-est, ont refoule les mers du cote du Jura et des Alpes, et elles ne se retabli- rent sur notre sol qu'a une epoque tres recente ; les traces de leur sejour sont d'ailleurs manifestes en- tre Trevoux et Neuville, et entre Saint-Fons et Ter- nay, ou elles ont laisse des lambeaux dechiquetes de molasses marines. Les eaux dela mer furentremplacees ensuite par celles dun grand lac d'eau douce qui couvrait la Bresse entiere, le Bas-Dauphine, le Bas-Beaujolais et le bas plateau lyonnais. Des lignites, des argiles et les cailloux alpins dont nous pavons nos rues, caracterisent cette derniere formation. Enfin, cette longue suite d'alternatives derepos et de mouvements se terinina par I'immense catas- trophe diluvienne. Les torrents descendus des Al- pes apporterent alors, sur les collinesqui dominent DE MM. FOURNET ET BINEAU. 175 Lyon, les blocs airaclies aux cimes d'oi'i ils par- taient; les eaux du lac bressan deverserent dans Ic meme moment, et, ace flux prodigieux, succeda un reflux qui vint deboucher par toutes les vallees du Haut-Lyonnais et du Beaujolais. On con^oit facile- ment que le passage de ces eaux dut laisser de pro- fondes erapreintes sur le sol, soit en I'ensablanl, soil en le corrodant, et I'auteur indique encore les traces principales de ces courants, ainsi que qucl- ques-uns des pbenomenes les plus remarquables qui caracterisent leurs depots. Comme vousle voyez. Messieurs, noire pays qui excite deja I'admiration a un si haut degre, par les ayantages de sa position commerciale et industrielle, par la beaute de sa nature, par la ricbesse de son sol, notre pays, disons-nous, est encore appele a de nobles destinees scientifiques. Son terrain sera le champ-closou se decideront, selon toute apparence, une foule de questions dont il ne nous a ele permis d'indiquer en ce moment que les plus saillantes, et deja il commence a prendre son rang parmi ces localites adoptees comme centres d'ehtdes ; I'auteur en repondant a yotre appel aura contribue a ce pro- gres, car il aete fidele a sa devise afteniioti et bonne foi. II lui a fallu une attention soutenue pendant deux annees pour accumuler tant de fails; il lui a fallu de la bonne foi pour enoncer netlement sa 170 KAPPORT DE MW. FOIJRNET ET BINEAU. pensee, lors meme qu'elle etait en opposition avec des opinions accreditees. La Commission croit done devoir vous proposer de lui decern er le prix stiptile par le programme. L'Academie se rappellera en outre que deux de ses membres, MM. Terme et Monfalcon, ont con^u le projet de publier, sous ses auspices, une statis- tique du departement du Rhone. Les encourage- ments qu'elle voudra bien donneral'auteur, auroni sans doute pour resultat de le determiner a com- pleter son oeuvre, en sorte qu'une des parties ca- pitales de lentreprise^ savoir celle de la partie geo- logique, se trouverait bientot en voie d'acheve- ment. CAUSES LOCALES QLI NDISENT A LA FABRIOUE DE LYON, ET MOYEKS DE LES FAIRE CESSER, OtI AU MOtNS d'eN ATTEMJER I.ES EIFETS, RAPPORT DU CONCOURS OUVERT SUR CETTE QUESTION, EN 1844, PAR JI. GREGORY. Messieurs, Un de nos honorables collegues, M. Fulchiron, dont le nom se trouve deja lie a ime foule d'amelio- rations utiles, nous a donne, I'annee derniere, une nouvelie preuve de I'interet qu'il porte a notre ville, en faisant les fonds d'un prix dont il nous a laisse le soin de determiner le programme. Pour repondre a sa pensee genereuse, vous avez mis au concours la question suivante qui touche a la prosperite du present et de I'avenir de cette cite: Determiner les causes locales qui nuisent d la fahrique lyonnaise^ et indiqiier les moyens de les Tome 1. 12 * 178 RAPPORT DE M. GRECJORY. faire cesser, ou au moins d'e?i attenuerles eff'ets. » La plus riche de nos industries est aujourd'hui menacee: d'une part,lesfabriquesnationalesetablis- sent avec elle une concurrence qui s'accroit lous les jours ;d'autre part, les manufactures etrangeres, for- mees anosexemples,s'effbrcentde Importer alleinte dans les marches ou elle n'avait point de rivale. Interroger les economistes, faire un appel aux fabricants eclaires de la cite, lei a ete votre but. Deux personnes ont repondu a votre appel. Mais, avant de vous faire connaitre I'expose des memoires confies al'exanien de votre Commission, et de soumettre a voire approbation le jugement qu'elle a porte, permettez-nous. Messieurs, de re- tracer iciavecrapidite I'histoire du commerce dela soie, sujet plein d'interel pour cette ville, si fiere, a juste titre, d'avoir dole la France de cette riche In- dustrie, et d'avoir apporte, dans la fabrication des etoffes de soie, un perfectionnement que le monde entier se plait a reconnaitre. L'Asie est la premiere contree dans laquelle a ete connu I'usage de la soie. La culture du murier et I'education des versa soie a commence des I'anti- quite la plus reculee, dans les vastes regions qui re(;urent, environ trois siecles avant Jesus-Christ, le nom de royaurae de Tsin, la Chine. De la le murier s'estrepandudansd'autres provinces limitrophesde RAPPORT OE !H. GREGORY. 179 ce vaste empire. II est parle de la sole dansleChou- king (1) et dans les lois deManoii, c'es(-a-dire 1000 ans environ avanll'ere cliredenne (2). Un passage d'Ezecliiel(3)siir la paruredesfemmes, rapproche du mot schesch, employe par la Genese et d'autres livres de Moise, pour designer de riches vetements, constalerait I'usage des etoftes de soie dans FEgypte et la Palestine, plus de dix-neuf siecles avant Jesus-Christ. Les habits mediques mentionnes par Herodote, et, apres lui, par Xenophon, n'auraient ete, selon Procope, que des habits de soie (4). Chez les anciens peuples de I'Asie, la soie for- mait une des branches les plus considerables de leur commerce. Les Tyrienset les autres trafiquants des bords de la Medi terra nee, la rechercherent d'a- bord sur les marches des peuples situes dans les contrees au-dela du Tigre jusqu'a la Bactriane, et, plus tard, dans leroyaumedesParthes et dans celui des Persans. Les Juifs de la Medie et de I'Assyrie etaient, a cette epoque, les intermediaires les plus actifs et les plus utiles de ce commerce (5). Les Pheniciens (1) CHOU-KING, chap. XI, § 8. (2) LOIS DE MANOu, 1. V, § I20 ; 1. XI, § 1 68 J I. XII, § 64. (3) chap. XVI, vers. lo et r3. (4) Procop. DE BEixo vAKDAi.ico, lib. II, cap. 6. (5) De Guigiies, mem, de l'acad. des iNscRirnoNs, t. 48 p. 703. 180 RAPPORT l)K M. GREGORY. recevaient la sole a travers la Syrieetils la traiispor- taient en lissus dans les regions occidentales qu'ils frequentaient (1). Les Grecs d'Europe el de I'Asie-Mineure se sont, plus tard, adonnes a ce merae commerce. lis de- signerent d'abord la sole sous le nom generique de homhyus , bomhylicius , homhylia ('2) ; mais depuisilsemployerent le nom de ser sericon, deno- mination qu'ils apprirent des comraer^ants chinois dans les marches de la Tapobrane et dela prcsqu'ile de Malacca. See, sir, sirghe etait le nom que don- naient a la soie les peuplos de I'Orient. 11 en lut de meme chez les occidenlaux dans les lemps qui sui- virent. Ce mot a traverse les siecles jusqu'a nous, sans presque rien perdre de son caractere origi- nel (3). Le pa3's des Seres ou de la Serique, sur lequel on a tant disserte, n'a jamais existe. Les Anciens designaient parce nom, non pasune nation en par- lie wlier, mais bien la pluparl des lieux ou la soie etait un produit indigene, et meme ceux qui n'en faisaient que le commerce. Les marchandsde la Grece et les Tyrrheniens de (t) F.zechiel, chap, xxtii. (2) Hesychius, suidas. (3) MIM. SUR LES CHINOIS, I. II, p. 5o2 ; Klapi'Oth, TABLEAUX DE l'aSI*, p. 58 ; ASIA roi.YGLOTTA, p. 367. RAPPORT UE M. GREGORY. 181 ritalie, ont repandu les etofFes de sole dans les entrepots de Tempi re roraain. Dii temps des AntoninSjdit un annaliste chinois, les sujets remains s'adonnaient avec succes ala tein- tureet ala fabrication des etofFes de cette matiere; et il ajoQte qu'elles etaient meilleures qu'en Chine (1). Les manufactures les plus estimees etaient a Be- ryte eta Tyr(2). La fabrication des tissus de soie avait pris un grand developpement aux IF et IIP siecles de no- tre ere. On melait deja ces fils precieux au coton et au lin. Les etofFes qu'on confectionnait a cette epoque etaient appelees subsericoti, quandla chaine clait de soie et la trame de lin ou de coton ; tramo- sericon, quand c'etait le conlraire; holosericon, quand elles etaient uniquement de soie (3). Ilfaut bien se garder de confondre ces tissus avec ceux de File de Cos, dont parlent les auteurs de I'antiquite et notamment Pline I'Ancien. Ces der- niers, fabriques avec une espece de soie recoltee dans cette ile, etaient bien inferieurs sousle rapport deVeclat, delabeaute,etsurtout du prix, aux etofl'es de soie de I'Orient. L'usage de ces produits de I'ile (r) NOUVEAUX MEMOIRES PE l'aCAD. DES INSCRTPT., t. Vni,]!. X20. (2) PrOCOp., HIST. ARCtNA, Cap. XXV. (3) Saiimaise, ad tertoll. de paliio, p. 196 ; forster, nt bysso as- iiQt'o, p. 27 et 28. 182 RAPPORT I)E M. GREGOKY. de Cos, legers et presque diaphanes, signale la de- cadence etla corruption des mamrsdesRomains(t). La culture du miirier comrnenca au VF siecle de notre ere dans les provinces qui entourent Cons- tantinople. Des oeufs de vers a soie furent alors transportes dans cette capitale par deux moines dont la prudence avail reussi a troraper la vigilance des Asiatiques (2). Ces Religieux apprirent aux Ro- mains de I'orienta elever cesinsectes et a employer le filqu'onen tire. De Constantinople, cette Industrie se repandit dans la Grece et dans ses iles (3). Des manufactures etablies a Thebes, a Corinthe, et raeme a Athenes, travaillerent sans repos pour la cour de I'empereur, possesseur exclusif des produits de cette precieuse industrie. Ce monopole fut la veritable cause du retard qu'eprouva ce commerce a se propager dans les autres provinces de I'empire. Pendant plusicurs siecles, les sujets romains et les Barba- res furent tributaires de la cour de Constantinople pour I'acquisition des tissus dont nous venous de parler (4). (i) Arist., HIST. ANiM., 1. V, c. XIX. Pliiic, wisr. nat., 1. XI, c. xxvi. Tacil. ANN. 1. II, c. xxxiu. (a) PrOCOp. DE DELLO GOTBICO, 1. IV, § '7- (3) Muratori, antiq., ital. dissert. aS. ('[) Muratori, ant., ital. dissert. 2,5. RAPPOUT DE M. tiHEGORY. 183 Les Siciliens sont generalement regardes coiiime les premiers, parmi les Italiens, qui se sont adonnes a la fabrication des etoffes desoie. On fixe cetteepo- qiie a I'annee 1147, sous le regnede Roger 11, apres son expedition contre la Grece etla prisede Corinthe, Thebes et Athenes (1). Des prisonniers grecs, anie- iies en Sicile, attaches aux ateliers de la sole, fu- rent, dit-on, employes a Palerme a tisser des etoffes de cettematiere, et HuguesFalcandrapporte que, en 1 168, les manufactures de cette capitale avaient at- (eint un degre de perfection que son patriotisme se plait a constater (2). Muratori ne partage pas cette opinion (3) generalement recue. 11 se fonde sur un passage d'Othon de Frisingue. ou il est question de riches etoffes de soie couvertes de broderies d'or et (I'argent, enleveespar les Genois aux Sarrasins, en 1 154, lors du pillage d'Almeria et de Lisbonne, vil- les deja celebres par les fabriques etablies par les Arabes (4). C'est de ces derniers que, selon I'anna- liste italien, ses compatriotes auraient appris I'art de confectionner les etoffes de soie, le commerce considerable qui a existe entre les Arabes et les Ita- liens du moyen-age ayant facilite I'introduction de (i) Olio Frising. de rebus FUEDERicr, I imp. I. I, r. xxmii. (2) Falcandus, de rebus sicui.is, in Prefi siciha. (liscorso. S. i. (a) PignoHi, storia della toscana, I. IV,i).-!73. (3) UELLA DIXIMA, t. II, p. log. RAPPORT DE M. GREGORY. 185 crivaient a tout citoyen proprietaire de planter an- nuellement an moins cinq pieds de cet arbre (1). Florence tirait sa soie en fil du Portugal, de I'Es- pagne, du royaume de Naples, de la Sicile, de I'ile de Scio et de I'Orient. Le plus haut degre de la prosperite industrielle de Florence doit etre fixe au XV siecle, apres la decouvertede Gino Capponi, en 1422, de I'artde filer I'oret I'argentqu'onemployait a la confection des brocards. Des ce moment, les Florentins cesserent d'etre tributaires de Cologne et de I'ile de Chypre (2). Une note, redigee en 1474 par un marchandflo- rentin, nous a Iransmis le nom et le prix des tissus de soie. lis sortaient, dit I'historien Dei, de quatre vingt-quatre ateliers qui travaillaient pour Lyon, la Provence, I'Espagne, le Levant et I'ltalie (3). Les Lucquois revendiquent pour leur ville le me- rite d'avoir ete les premiers a fabriquer des etoffes de soie. Leur pretention n'est pas sans fondement, malgre I'opinion conlraire des Florentins; mais cc n'est pas ici le lieu de s'en occuper. Quoi qu'il en soit, ii est constant que c'est en 1315, lors de la prise de Lucques, par les Gibelins, que les ouvriers bannis decette ville porterent I'industrie de la soie (i) DEctMA, t. II, p. 107 et n5. (2) UECIMA, t. II, p. 124. (3) DEciMA, t. II. p. 117 et 124. 186 RAPPORT DE M. GREGORY. dans plusieurs cites d'llalie, en Alleraagne, en France, dans les Pays-Bas, et meme dans la Grande - Bretagne; on designait ces travailleurs sous le nom deCorapagnies lucquoises(l).Leurarrivee enFrance date des premieres annees qui suivirent leur expul- sion, lis s'etablirent d'abord dans le Midi et parti- culierement a Montpellier, oii les marchands ita- liens affluaient de toule part (2); de la lis passerent a Lyon. La translation du siege pontifical a Avi- gnon contribua a favoriser leurs rapports comraer- ciaux avec notre ville. Clement V protegeait les Lucquois, il avait place sur leurs banques, en 1306, un million de florins d'or (3). Jean XXII menaca, en 1330, des foudres de I'Eglise, quiconque arre- terait les trafiquants italiens qui accouraient aux foi- res du royaume (4). Lyon comptait, en 1469, trente-trois maisons de commerce florentines, dont seize etaient tenues par des agents des Medicis ; les autres travaillaient pour leur propre compte (5). Les Medicis y avaienl aussi des ateliers pour les etoffes de laine etde soie;c'estun reproche que les Florentinsleur adresserent apres la (i) Tegrimi, vita castrccii. Muratori, ant. ital. dissert. aS. (2) JOURNAL DES SAVANTS, 30066 i838, caluer d'octobre. (3) Cibrario, opuscoi.t,p. 24i.Mazzarosa, storia di lucca,!. Ill, p, i34. (4) Cibrario, ofdscoli, p. 241. (5) dfcima, t. H, p. 3o5. RAPPORT DE M. GREGORY. 187 chute de cette famille. Les Lucquois et les Genois y avaient egalement bon nombre d'etablissements. Les Piemontais y faisaient la banque (1). Plusieurs de ces marchands figurent dans les fastes de I'eche- vinage lyonnais (2) et dans les annales de la littera- ture, car .les deux plus belles traductions de Tacite et de Tite Live sont I'oeuvre de deux negociants flo- rentins, etablis, au XVF siecle, a Lyon (3). Les marchandises de la Peninsule arrivaient par le Pont-de-Beauvoisin a Lyon, d'ou elles se repan- daient dans le reste du royaurae. Du 6 avril 1301 au 6 du meme mois 1302, on per^ut a cette fron- tierele droit sur quatre mille deux centvingt bal- lots appartenant au commerce italien (4). Les premieres manufactures de soie etablies a Lyon, datent de la moitie du XV^ siecle. Cette In- dustrie y etait exercee par des etrangers. En 1466, Louis XI voulut qu'elle le fut paries nationaux. Les consuls firent des remontrances, alleguerent I'im- possibilite de soutenir la concurrence etrangere; mais I'experience vint dementir bientot ces previ- sions, et des privileges concedes par le roi, en 1467, constatent I'etablissement a Lyon de fabri- (i) Cibrario, opdscoli, p. 236. (2) Pericaud, NOTES ET DOCUMENTS POUR SERVIR A l'h[STOIRE I)E LYON. (3) DAVAHZATI ET NARDI. (4) CiI)raiio, opuscoli, p. 246. 188 RAPPORT DE i>I. GREGORY. ques de draps d'or et de sole. A la meme epoque, I'art de rimprimerie naissait pour noire ville (1). Le raoyen-age, prive de I'appui de la feodalite, descendail dans la tombe, leguant a Lyon une In- dustrie nouvelle qui devait faire sa richesse, et au monde rimprimerie etl'usage de la poudre a canon, deux des elements les plus puissants de la demo- cratie et de la civilisation des temps modernes. L'industrie francaise n'a ravi que fort tard aux Italiens, notamment aux Florentins, la superiorite dont ces derniers etaient en pleine possession. Un temps infmi s'est ecoule avant que cette pacifique conquete fut achevee; et c'estseulement vers le mi- lieu du XVir siecle que les efforts du genie lyon- nais ont ete couronnes d'un succes complet. Oesor- mais Lyon sera le siege principal de cette riche et belle Industrie. Ce qu'il faut surtout remarquer, Messieurs, c'est que la fabrication des tissus de soieet specialeraent du fa^onne a pour ainsi dire change de nature, de- puis que le commerce fran^ais s'en est empare. La manufacture, telle qu'elle existe de nos jours, doit done etre regardee comme une veritable invention, comnie un immense progres fait dans un art, se rattachant par sa nature au sentiment du beau. (i) Pericaiid, documents, annee 1466. RAPPORT DE M. GRISGORY. 189 Au raoyen-age, on travaillait sur un fond uni ; les broderies d'or et d'argent, plus on moins ri- ches, rehaussees de perles el de pierres precieuses, faisaient tout le merite des tissus sortis des ateliers de rOrient et de I'ltalie. Le faconne des Asiatiques, imite par les Italiens, remarquable par sa solidite et la bonte de la teinture, n'offrait jamais des exeraplesde gout etlavariete de dessins qui cons- titue aujourd'hui le merite de nos etoffes. Mais il n'en a pas ete de meme de la fabrique de Lyon. Ses brocards, non moins recherches que ceux des Italiens leurs rivaux, ne purent satisfaire I'activite du genie francais. Nos fabricants marche- rent a grands pas dans la nouvelle voie qui leur etait ouverte, et ils atteignirent un degre de per- fection inconnu jusqu'alors. Nous ne nous arrete- rons pas a apprecier ici I'importance de ces decou- vertes ; elles ont ete indiquees avec precision par I'auteur d'un des Memoires du concours; elles com- mencent auXVIF siecle, elles nes'arreteront jamais, il faut I'esperer. Le perfectionnement des velours lisses et la fabrication de ces memes etoflfes a ra- mages, sont egalement des conquetes de I'industrie lyonnaise du XVIIF siecle. Ce fut encore une feuille arrachee a la couronne du genie commercial des Italiens. A ces succes, dont Lyon doit s'enorgueil- lir, se melerent de temps en temps des revers. Les 190 RAPPORT i)E nr. c.ri6gory. evenements de 1664, reiuigration des religionnai- res frappes par la revocation de I'edit de Nantes ; la guerre de 1692 et les malheurs de 1793, rappellent des epoques fiinestes dont la fabrique et la ville de Lyon ont garde le triste et douloureux souve- nir. Cette digression sur I'liistoire du commerce de la soie nous a entraine peut-etre un pen trop loin; mais nous n'avons pu resister au desir d'en esquis- serles vicissitudes. Nous rentrons dans le sujet du concours. Deux memoires, avons-nous dit, vous ont ete en- voyes, L'un, portant le n° 2, a pour epigraphe ce passage de Cuvier : Tout etre organise est u?i en- semble, etc. Apres I'enumeration de quelques causes nuisi- bles a la fabrique, les ameliorations dont elle serai t susceptible seraient, selon I'auteur, I'education des ouvriers, I'abaissement des droits d'octroi et de douane , le reboisement des collines des alen- tours de la ville, la repression du delit connu sous le nom de piquage-d'once, et I'organisation legale de la societe de garantie instituee pour le repri- mer et pour le constater. Ce travail est trop insuffisant ou trop incomplet pour meriter un long examen, nous allons vous entretenir de celui qui est inscrit sous le n* 1. U a RAPPORT DE M. GREGORY. 191 pour epigraphe les mots suivants : Le travail etant pour riiomme tine imperieuse necessite, en rendre hs conditions meilleures c'est etre utile d Vliuma- nite. L'auteur a divise son travail en trois parties : La premiere traitc de la fabrique lyonnaise; La seconde de la production de la soie, de sa fa- brication et de I'exportation des tissus; La troisieme des causes exterieures et locales qui nuisent a la fabrique. Cette derniereest la seule qui serapportedirectement a la question du programme. Dans la premiere partie, I'auteuresquisse a grands traits les vicissitudes de la fabrique de Lyon ; il rappelle ses epoques de prosperite et de malheur, en indique les causes et les elFets , et constate les inventions successives de cette industrie. Les ten- dances commerciales de notre siecle, le change- ment qui s'esl opere a cet egard dans la societe eu- ropeenne apres la chute de I'Empire, ont ete I'objet d'une digression interessante par la finesse des apercus et par la chaleur du style. Abordant dans la deuxieme partie du memoire les questions relatives a la production de la soie, a la fabrication et a I'exportation des tissus , I'auteur a premierement indique I'accroissement progressif de la culture du miirier en France. Introduite par les Italiens, an XV siecle, dans nos provinces me- l\)'2 RAPPOKT DE M. GREGORY. ridionales, repandue plus tard dans celles du cen- Ire du ro} aume, cette culture s'est etendue de nos jours dans soixante-quatredcparteraents.Sa produc- tion qui n'etait en 1810, que de 350,629 kilo- grammes, s'est elevee, en 1842, au chiffre de 2,300,000 kilogrammes. L'importation des soies etrangeres a ete cvaluee a I'aide de renseignements qui en delerminent la quantite. La production de noire fabrique a ete es- timee a cent millions de francs environ dans les an- nees de travail. Notre commerce a fourni a I'expor- tation des tissus de sole une part plus considerable que les autres manufactures du royaume. Passant a la troisieme partie du memoire, c'est- a-dire aux causes exterieures qui nuisent a la fa- brique, I'auteur a indique les brusques elevations des tarifs de douanes et I'enormite des droits frap- pes sur les etoffes lyonnaises dans les marches etrangers. Nous ne le suivrons pas dans I'expose de ces causes, ses considerations reposent sur des don- nees qui paraissent certaines. Le mal est d'autant plus grand qu'il est sans re- mede. 11 augmentera encore par suite du zoUeverein propose par la politique habile de la Prusse etadop- te par la grande famille allemande. Les efforts de noire diplomatic seront impuissants pour changer un pareil elat de choses. RAPPORT DE M. GREGORY. 193 Nous touchons, Messieurs, a la partie du me- moire la plus interessante pour notre fabrique; celle qui est consacree a I'expose des causes locales qui lui sont nuisibles. Ces causes forment deux sections; elles sont au nombre de sept. L'eparpillement des forces pro- ductives dans un grand nombre de mains, en est la premiere. On compte a Lyon, dit I'auteur, cinq cents eta- blissements de ce genre de commerce. Ne pourrait- on pas les reduire a cent on au plus a deux cents ? Ne resulterait-il pas de cette association une grande economic dans les fraisgeneraux?N'est-il pas temps d'imiter I'exemple des associations commercials du nord qui tendent a nous faire regarder comme eminerament utile la concentration des forces in- dustrielles dans un petit nombre de mains ? Ces idees, Messieurs, favorablement accueillies par plusieurs economistes, n'ont pas paru applica- bles a la fabrique lyonnaise. La mulliplicite des fabriques a, jusqu'a present, ete regardee comme I'ef- fet de la prosper) te de cette industrie; car elle aug- raente les difficultes de la concurrence et contribue puissamment au developpement du progres. — La concurrence oblige ceux qui doivent la soutenir a se livrer a des etudes et a une application conli- nuelle; elle impose I'economie la plus stride, et Tome I. 13 * 194 RAl'PORT 1)E M. r.REGORY. force le fabricant a faire mieux sous peine de suc- comber devant les eflfbrts d'une heureuse rivalite. La concentration de rindustrie dans un petit nom- bre de mains tend a la rcndre stationnaire et ex- pose le fabricant a se voir depasse par les nationaux et par les etrangers. Les frais qu'exige la fabrique telle qii'elle existe aujourd'bui, sont largement compenses par ses succes et par la preference dont jouissent ses produits dans les marches du monde entier. La deuxieme cause resulte de la separation des di verses industries qui manipulent les soies desti- nees a la fabrication. Poursuivant I'application du principe d'associa- tion pose dans le chapitre precedent, I'auteur con- seille encore ici la concentration des diverses in- dustries, telles que le devidage, I'ourdissage et la leinture de la soie. 11 signale les inconvenients de I'etat actuel , qu'il regarde comme favorable a la fraude et a la coupable spoliation connue sous le nom de piquage d'once, fleau funeste pour la fabrique de notre ville. II cite, enfin, I'exemple de la Prusse, ou la concentration industrielle, qu'il propose comme modele, a deja porte des fruits destines a assurer t6t ou tard lo triomphe de cette innovation commerciale. La separation des industries ne doit pas, selon RAPPOUT DE M, GREGORY. 195 votre Commission, etre Iraitee d'apres un principe absolu. La concentration, pour quelques-unes d'en- tre elles, serait une innovation utile; pour d'autres, la separation est avantageuse, car elle excite la ri- valite et en favorise le progres. Le devidage et I'ourdissage des soies offrirait sans doute de I'economie au fabricant qui ferait faire ces operations dans des ateliers dependants de son eta- blissenient,maiscessortes detravauxn'etantqu'une simple preparation de la sole ne sont pas suscepti- bles d'un genre de progres qui puisse compenser un excedant de depenses. II n'en est pas de meme de la teinture ; le fabri- cant qui voudrait avoir pour lui seul un atelier de ce genre, y apporterait sans doute tons les soins possibles, mais il ne tarderait pas a etre depasse par ceux qui feraient de cet etat une specialite. Le teinturier, oblige d'avancer toujours afin d'a- voir la preference, ne pent rester stationnaire. Si le nombre de ces derniers eul ete moins considera- ble, les progres obtenus dans les annces qui vien- nent de s'ecouler seraient encore inconnus. L'essai particulier des soies est regarde par I'au- leur comnie une des causes nuisibles a la fabrique de Lyon. II est, en eff'et, une charge pour elle. L'eta- blissement d'un essai general dont s'occupe en ce moment la Chambre de commerce de cette villc. 196 RAPPORT DE M. GREGORY. fera probableraent bientot cesser ce grave inconve- nient. La raeme observation doit s'appliquer au vol des dessins defabrique, autre cause de grand prejudice pourl'industrie dont nous parlous. La loi presentee dernierement a la Chambre des Deputes, doit met- tre un terme a ce genre de spoliation si nuisible a la fabrique de Lyon. Les longs credits figurent encore parmi les causes qu'il flmdrait faire cesser. L'auteur signale, a cet egard, tous les inconvenients qui en resultent etin- dique les moyens d'en attenuer la gravite. Voire Commission n'a pas cru a la possibilite de ramener les credits a trois mois. Dans I'etat actuel, on ne saurait restreindre les longs credits. Faire des regleraents par billets payables a des epoques fixes, serait une mesure imprudente sur une place oii il y a toujoursune sigrande quantited'interets engages. Dans un moment de crise, tous ces billets arrivant a echeance et les ressources pour y faire face ve- nant a manquer subitement, I'industrie se trouve- rait exposee a de grands mallieurs. Les longs cre- dits sont une necessite dans une ville de grand com- merce ; on ne peut les reduire qu'en diminuant le nombre des affaires. Les fraudes commerciales ont ofFert a l'auteur I'occasion de rappeier les considerations des econo- RAPPORT DE M. GREGORY. 197 mistes et deciter les textes de lois et reglements pu- blics pour la repression de ce delit. Heureuse- ment il est aujourd'hui fort rare dans les transac- tions de notre fabrique. Le dernier article est relatif au prix des loyers et des choses necessaires a la vie. L'auteur regrette I'elevation de ces prix et rappelle a ce sujet les jus- tes plaintes que les classes ouvrieres de toutes nos villes manufacturieres ne cessent de faire en- tendre. Votre Commission eut desire qu'en toucbant a des questions si graves, l'auteur n'eut pas passe sous silence quelques causes egalement relatives a notre fabrique; comme, par exemple, I'ameliora- tion de I'ecole de dessin, la propagation de bonnes metbodes pour la culture du murier et I'education des vers a soie, I'elevation successive de I'escompte que le fabricant alloue a I'acheteur, et plus specia- leraent I'etude toute particuliere et par irop ne- gligee des di verses qualites et des varieles que pre- sente la soie, afin d'en determiner I'emploi avec economic et avcc intelligence. Telles sont, Messieurs, les observations de votrc Commission sur les Memoires quevous avez confies a son examen. Le principe pose par l'auteur du memoire n" 1 , relativemcnt a la question du programme, n'a pas 198 RAPPORT RE M. GREGORY. ^le adopte par elle. Les innovations ne doivent etre acceptees qu'avec la garantie d'une longue expe- rience sanclionnee par la raison. Toutefois, le deve- loppement donne par I'auteur a la question posee par vous et a celles qui s'y referent, est un service rendu a la fabrique lyonnaise par un liomme de conscience et de talent. Le style du Memoire est toujours a la hauteur du sujet, clair, rapide, elegant. Votre Commission vous propose de couronner I'auteur de ce Memoire, M. Kauffmann. Les M^MoiREs DE l'Acadi^mie de Lyon paraissent lous les Irois mois ; chaqiie livraison comprend deux par- ties consacrees, rune aux Sciences, I'autre aux Leltres et Arts, avec pagination distincte pour chaque partie. L' Academic laisse aux auteurs des ouvrages publics dans ses Memoires, la responsabilitc entiere de leurs opinions. •' * Tout ce qui a rapport a la publication des Me- MOIRES doit etre adresse, franc de port, a M. Grand- PERRET, secretaire de 1' Academic, plus specialement charge de ce qui concerne cette publication. DU CHEMIN DE FER OF. PARIS A MARSEILLE; FAR L. BONNARDET. DE LA TRAVERSEE DE LYON. On veiil que Lyon soit traverse par le chemin de fer de Paris a Marseille ; je le comprends. Les rail- ways suivent les vallees, et Lyon se Irouvant, parhasard, dans celle dii Rhone qui conduit a Mar- seille , il eiit ete difficile et trop dispendieux de I'eviter. II faut bien d'ailleurs que ce chemin passe quelque part, et autant par Lyon qu'ailleurs. Paris sera tete de ligne; il en sera de meine de Marseille; de meme de Bordeaux, et aussi de Farnpoux. Quant a Lyon, il sera compte au nom- bre des stations du chemin de fer de Paris a Marseille, avantage qu'il partagera avcc les cent Tome 1. 13''''*- i20'2 1)E LA TRAAERSEE DE LYON. autres villes, bourgs et villages qui, comme lui, se trouvent sur la route ! II sera mcme perniis aux convois qui le Ira- verseront, d'y prendre I'eau et la noire pitance necessaires a leurs locomotives. A part cela, tout a I'avenir sera combine de raa- niere a nous debarrasser des marchandises et des voyageurs qui, dans Fetat actuel des choses, com- posent le commerce de Lyon, et encombrent notre ville ! 11 y avait la deux questions a tranclier. La ques- tion principale et la question subsidiaire, comme disent MM. les avocats. Ces questions consistaient a savoir : I'une^ si Lyon serait traverse, I'autre, par ou, et comment. La premiere, a ce qu'il parait, ne nous regar- dait pas. Nul, a Lyon, n'a ete appele a en de- liberer, elle n'a ete posee ni au Conseil muni- cipal, ni a personne. En ce qui nous touche done, cette question est encore entierc, et toute liberie d'opinion reste a chacun ; il importe qu'on se le rappelle. 11 n'en a pas ete de meme de la seconde. La-des- sus le gouvernement a bien voulu nous demander ce que nous en pensions, Les nobles condamnes avaient autrefois le choix du supplice; on nous accorde le meme honneur! On voit qu'il faut ton- DE LA TRAVERSEE DE LYOIV. 203 jours en revenir a I'histoiie de I'abbe Terray (1). Une enquele done a ele ouverte sur la question relative au trace a suivre ponr la traversee. Une enquete : c'est le nom qu'on donne aujourd'hui au luode que le gouvernement emploie, lorsqu'il veut conimuniquer avec nous, et prendre notre avis. Or, cetle enquete, afin que personne n'en put ignorer, a ete affichee a tous les coins de rues. C'est sans doute ce qui aura fait dire que les murs parlent. Ce que voyant, chacun touche d'une si grande courtoisie, etfierde se voir ainsi subitement nom- (i) Allusion a une anecdote rappelee dans un Rapport precedemineni publie, par I'auteur, sur la meme question, et qui est ici de nouveau con- signee pour ceux qui n'auraient pas lu ce rapport : II L'abbe Terray avail fait convo([uer les Etatsprovinciaux pour les con- suller sur le mode d'assiette et de perception d'un impot nouvellenieni decrete. Les notables consultes repondirent qu'avant de s'occuper du mode de perception, il fallait s'occuper de I'impot lui-nieme, a quoi I'abbe Terray repondit qu'ils s'dcnrtahmt de la question ! Le Charivari d'alors publia, a ce sujet, une caricatuj'e qui lit du j)ruil. Cette caricature representait I'interieur d'une ferrae. On y voyait le ler- mier entoure de ses poulets, canards, dindons et autres conlribuablcs de cette nature. — Mes bons amis, leur disait le t'ermier, a quelle sauce voulez-vous que je vous mange ? • — Mais nous ne voulons pas que vous nous mangiez ! — Vous vous ecartez de la tiuestion. Ceci n'est pas sans rapport avec nous. On nous dit : par oii voule/.- vous que votre ville soit traversee ? Et au lieu de repondre : mais nous ne voulons pas qu'on la traverse ; nous nous empressons, a qui mieux mieux, en indiquant chacun noire trace, de donner la main a une mesure qui doil amener la mine de notre ville. Les notables de I'abbe Terray et les din- dons du fermier furenf, comme on voit, mieux avises. >■ {Exlrait dii Rapporl fail fl i'Ac(id('mie dc Lijon, le 1 8 /t'cr/cr IS 48. 20'i UE LA TRAVERS^E DE LYON. me Conseiller dEtat, s'est eiupresse d aller en remplir les fonctions. L'hotel de la Prefecture etait assiege et sufRsait a peine a Tempressement de ceux qui venaient apporter leurs conseilsace pau- vre gouverneraent, fort empeche, a ce qu'il pa- rait, de savoir comment s'y prendre, en cetle occurrence. C'est, comme on voit, une bien belle chose que les gouvernements representatifs ! Allez done voir si, en Russie ou en Chine, vous serez consultes! II est vrai qu'en prenant notre avis, les gouver- nements representatifs ne prennent pas I'engage- ment de le suivre, mais c'est loujours quelque chose; et il parait que cette chose plait a plus d'un, car on m'a dit qu'un cheval plierait sous lo registre d'enquele, tant ce registre s'est enrichi de dits et contredits, d'arguments pour et contre, de plaintes et de demandes, de conseils et de pro- jets; ce qui doit mellre le gouvernement dans un embarras pour le moins aussi grand que celui oil se trouverent le Meunier et son fils. Quanta moi, je voulais, onle sait, deux choses: La premiere, qu'il y eut a Lyon solution de conti- nuite(l); et c'est cette chose qu'on s'obstine a refuser; (i) On dil qiu; la loi do juiii 1842 ayant slaluii U I.A TRWERSlili UE r.YOX. dcviendra-lil .* que dcviendronl Ics di iix tiers de noire population qui en vivenl ? Si le cliiirro nii- nisteriel etait pris an serieux, il faudrait encore aller au dela des previsions dont je viens de faire le tristc tableau. Ainsi, pour Lyon, lout se resume dans ces mots : la solution de continuite ou la niorl. Dcliberersur Templacenient du decarcadere, c'esldeliberer sur la question de savoirsion placera a lalete ouauxpieds le remede qu'on veul appliquer a un cadavre ! II. DE LA TRWERSUE l)E LYON ENVISAGEE AU POIiNI DE VIE DE l'iNTERET GENERAL. Maintenanl quil a cle demontre que la Iraver- sec de Lyon serai I une cause de ruine pour cetle ville, il nous rcste a I'envisager au point de vue de I'inlerel general. Get interel existe-l-il ? Lt, s'il exisle, a-l-il le degre de gravite indis- pensable pour justifier une mesure qui serait de nature a arnener la decadence et la ruine d'une ville comnic Lyon ? Si cetle double question pen I se resoudre atlir- nialivemenl, la Iraversec est d'intcrct general, ct il DE LA TRAVERSEE I)E LYON. 227 lie faut pas hcsiler. Le pays avant Lyon, cela est evident; le tout vaut mieux que la partie. Si c'est le contraire qui est deniontre, le projet que je combats sera irrevocablement condamne, et devra etre des-lors abandonne. Mais, avant d'entrer dans cette discussion, ilme semble necessaire d'examiner en principe, ce qu'on entend par ce mot d'interet general, et d'assigner, line foispour toutes, la veritable signification qu'on lui donne, et celle qu'il devrail avoir. Considere comnie chose abstraite el absolue , certes I'interet general , c'est-a-dire I'interet de tons, est assuremenl chose sainte et sacree, et il n'est rien qui ne diit lui etre sacrifie ; mais coinme il n'a aucun mode de manifestation qui lui soil propre ; commc il manque d'un signe apparent auqiiel il piiisse elre reconnu; comme chaciin le place dans ia realisation de ses projets, dans la satisfaction de ses appetits ou de ses passions, il s'en suit que ce mot, dans la langue pratique et politique, a un sens diametralement oppose a celui que lui accordent la philosophic et la raison, sui- vant lesquelles I'interet general est bien I'interet de tons, tandis que, suivant la politique, I'interet general est celui des hommes a qui on a donne , ou qui se sont attribues le droit de le faire parler. 52*28 1)E LA TRAVERSl'iE UE LYON. L'intcrot general est uii (lieu, mais un dicu luuet et qui n'a point d^pretres. Abstraclivement, c'est un myllie; politiquement, c'est un masque, ou l)ion, si Ton veut, une addition que chacun fait a son gre. Inscril sur loutes les bannieres, sur celles de Ja Rose blanche com me sar celles de la Rose rouge, sur celles du Roi aussi bien que sur celles de la Ligue; il nest pas de crime politique dontil n'ait ete le pretexte, pas d'ambition qui n'en ait fait son marche-pied. C'est an noin de I'interel general qu'ont ete suscitees toutes les guerres, meme les plus impies; c'est en son noni que se sont consommees toutes les oppressions, loutes les enlreprises tentees contre les droits et les liberies de I'honinie ; cest en son noui que se sont faites toutes les Saint-Bartlielemy, celles des rois aussi bien que celles des peuples, car chacun a eu les siennes ; c'est en son nom que Louis XVI est monte sur I'echafaud, et que sainte Guillotine, pour parlerle langage du pereDuchene, a ete couronnee reine de France; c'est en son noni qu'agissaient les septembriseurs de Maillard, les noyeurs de Carrier, les mitrailleurs de Couthon et dc Challier; c'est en son nom qu'ont ete faites les ordonnances dejuillet; c'est en son nom qu'on en a emprisonne et qu'on voulait en pcndre les au- DE LA TBAVERSEE UE LYON. 229 leurs; c'est en son noni que M. Thiers vent ren- verser M. Guizot, conime c'est en son nom que M. Guizot avait renverse M. Thiers. L'interct general ne represenlant done, dans la realite, que I'inleret, comme je I'ai dit, de cehii qui le fait parler, n'est autre chose que Tinleret prive cherchant a usurper l'interct ou le droit des autres; tandis que le veritable interet prive, image parfaite de I'interet de chacun, exprime et repre- sente, a bien plus juste titre, I'interet general. Etrange renversement de mots et d'idees, qui bou- leverse la raison, et que la raison est pourlant forcee de reconnaitre. Toute societe est une association dans laquelle chacun met en commun, pour les besoins de la communaute, sous forme d'impot, une part de sa propriete; sous forme de loi, une part de sa li- berte. Le meilleur gouvernement et les meilleures ins- titutions sont done ceux qui harmonisent le rnieux le droit de tons avec celui de chacun, I'interet ge- neral avec I'interet prive; ou qui, en d'autres ter- mes, procurent la plus grande somme possible de bien-etre a la communaute, en demandant a I'in- dividu la moindre part possible de sa propriete et de sa liberte. Dans les gouvernements absolus, I'inferet prive 230 l»E LA TUAVERS^E DE LYON. est absorbe; I'individu, corps et biens, est a la luerci de I'interet general, c'est-a-dire de ceux qui parlent el agissent en son noni. Dans les gouvernements represenlatifs, la loi a fait deux parts des droits el des facultes de chacun, I'une qu'elle a laissee a I'individu qui en reste maitre absolu, I'autre qu'elle a abandonnee a la societe, a la charge par elle de garantir a chacun la libre jouissance de ce qu'il s'en est reserve. Le gouvernement qui, loin de rester fidele a ce mandat, porlerait lui-meme atteinte au droit qu'il est charge de defendre el proleger, violerait la premiere et la plus essentielle des clauses du con- trat social en vertu duquel il existe ; et, en nous replacant dans I'etat de nature, il nous en resli- tuerail, contre lui-meme, tons les droits (1). Aussi la mesure du respect qu'inspire I'interet prive est-elle la mesure de la liberie donl jouil un peuple. Quand ce respect sert de regie au gou- vernement, chacun dort en paix; si c'est I'interet general qui prevaul, chacun tremble, car il a a defendre son droit contre un droit personnifie dans (i) Daus I'etat de nature, la lil)eile, de droit est eiiticrc, inais de fait, elle est uuUe, parce que la le droit est subordoime a la force. Dans I'etat social, au conlraire, la liherte est nioindre de droit, puis- (|ue I'individu en a cede la part qui a ele niise en lommun, niais de fail, elle est plus consideiahle, parce que la, la force esl sultordonnec au droit. I)E LA TKAVERSEE I)E LYOlA'. 231 des hoiumes revetus de la force, et qui dit honiuie, dil passion. L'inlerel general ne peul pas etre op- prinie par Tinteret prive, landis que rinleret prive est trop sou vent opprinie par l'inlerel general; ce qui fail qu'on ne saurail jamais trop se porter au secours du premier. Voyez I'liistoire ! La liberie a loujours triomplie avec I'inleret prive; elle a toujours ele vaincue ayec lui. Hampden, le Meunier de Sans-Souci, n'elaienl-ils pas les represenlanls de I'inleret prive? Le veritable, le grand inlerel general c'esl done que l'inlerel prive soil respecle, car Tinteret prive c'esl riiomme, c'esl-a-dire le droit el la liberie; landis que rinleret general n'est plus, si on le sc- pare de I'interet prive, qu'un mot, une negation; si on le personnifie dans un ou plusieurs homnies, que le caprice ou la volonle de ces hommes ; c'esl- a-dire I'absence du droit ou la tyrannic. Je ne dirais pas cela de l'inlerel general veritable, qui est I'in- teret de tous; de I'inleret general dans son accep- lion pliilosophique; ce serail un blaspheme. Je le dis de I'inleret general politique, parce que c'esl celui au nom duquel, en fail, on a loujours agi. La conscience publique, me dira-t-on, est la pour distinguer le veritable inlerel general du faux La conscience publique ! — niais elle n a pas plus de moyens de sc )nanifes(er que rinleret general !i32 UE LA TRAVERSJ^E 1>E LYON. lui-meme; c'esl un my the ajoute a un autre mylhe, et coiiime chacnn se pretend I'organe de I'interet general, cliacun aussi se pretend I'echo de la cons- cience publique. Allez done prouver le conlraire a ceux qui parlenl en son noni ! La France tout entiere n'cst-elle pas avec la Ga- zette , au dire de la Gazette? avec \e National , au dire du National ? avec les Dehats , au dire des Dehats? N'en sonimes-nouspas encore, sous ce rap- port, a la confusion des langucs , et la politique a-t-elle trouve son Moise, c'est-a-dire, son verita- ble interprete du veritable interet general? Pour cela, a dit le pbilosophe de Geneve, il faudrait etre done des vertus les plus sublimes. Je dirai mieux : pour cela, il ne faudrait plus etre homme! On dit que rinleret general a un organe digne de confiance dans les grands pouvoirs de I'Etat ! Est-ce que tons les Etats et toutes les epoques n'avaient pas leurs grands pouvoirs, et cela a-t-il eraipeche de mettre, ainsi que je I'ai dit, sur le compte de I'interet general, toutes les iniquites que I'histoire s'est chargee d'enregistrer? On conviendra done avec moi, si on veut bien y reflechir et se placer dans la realite des faits, que rien n'est plus dangereux que I'interet general corame il est entendu par tons les partis et par tons les hommes. 11 n'est point de dieu qui se soit vu DE LA TRAVERSEE DE LYON. 233 iiunioler plus de victimes; car aux plus lerribles, des liecalombes d hommes suffisaient, tandis qu'a I'interet general, il fiiut des hecatombes de peu- ples et de villes ! Et n'est-ce pas , en eft'et, un sacri- fice de ce genre qu'on vient nous demander au- jourd'liui en son noni? Et cependant, I'interet general veritable est, je ne saurais trop le repeter, ce qu'il y a de plus sacre, mais riiomnie pousse tout jusqu'a rabus,et il n'cst pas de principes, quelques salutaires qu'ils soient, auxquels il ne trouve le moyen de faire produire les consequences les plus funestes. On dit que les brigands napolitains font le signede la croix avant de faire feu sur leurs victimes; il en est un pen de meme de tons les homines; c'est toujours au nom de quelque chose de respectable que se font les entreprises qui le sont le moins ; c'est au nom du pays, du peuple, de la patrie, de la nature, de I'humanite qu ont ete presque toujours coramis Ics plus execrables forlails ! Mais de ce que I'interet general peutsouventman- quer d'organes eclairesetconsciencieux, faut-il con- clure qu'il doit etre foule aux pieds et sacrifie lui- merae a I'interet prive ? Assuremenl non; ce serait tomberd'unexces dans un autre. C'est contre I'abus, et non contre le principe, que je me suis eleve, et mon unique but a cle de faire voir tons les dan- 234 DE l,A TRAVERSEK HE LYOiV. gers que j)re.senlc la legerete avec laquelle on in- voquc a tout propos I'interet general, arme a deux irancbants qui blesse souvent la main qui s'en sert. Mais ce n'est pas tout que de se mettre en garde contre les faux semblants d'interet general, dcr- riere lesquels se cache si souvent I'anibition per- sonnelle, il faut encore, alors meme que cet inlerel existe reellement, en examiner la nature et en pe- serla gravite, afm de s'assurer s'il vaut ou non ce qu'on veul lui sacrifier. En eflet, tout pays a des interets de sortes et de gravites diverses; des interets de vie et de niori; des interets de simple convenance ou meme de pure fantaisie; des interets devant lesquels tout doit (le- chir; des interets, au contraire, qui doivcnt flechir eux-memes devant le droit du membre le plus in- fime de la communaute. Le mot interet general n'a done pas, par lui- luenie, une valeur nette et determinee, et il con- vient, lorsqu'on veul agir en son uom, d'exauiiner avec le plus grand soin , le degre de gravite qui lui est propre. 11 faut voir si cet interet correspond bien veritablenunil a des besoins majeurs, univer- sels et serieux, a des besoins dont la satisfaction iinporle essentiellement a la vie sociale ou au salut (lu pays; ou s'il n'a, au contraire, pour pretcxlo UE LA TRAVEKSEE DE LYON. 235 que qvielques-unes de ces fantaisies, besoins iiiia- i|,inaires crces par la mode ou par ces engouenients passagers aiiquel la foule obeil, conmie la feuille lombee au vent qui la pousse. 11 faut examiner si les avanlagesqu'on a en vue, valent ce qu'ils devront coiiter, et si les eftbrts et les sacrifices a faire pour les obtenir ne pourraient pas avoir un emploi plus profitable. 11 faut enfiu regarder avec soin derriere les clioses , et s'assurer si les mesures qu'on veul prendre ne doivenl pas amener des consequences inapercues d'abord, qui seraient de nature, en fin de conipte, a faire au pays plus de mal qu'il n'au- rait pu en retirer de bien ; toutes choses qui echap- pent a I'oeil vulgaire de la foule liabituee a subir la fascination du milieu dans lequel elle vit, mais que le veritable homme d'Etat, doue de la seconde vue indispensable a ceux qui veulent gouverner les empires, doit decouvrir etdiscerncr. — Ainsi,et, par exemple, on admet qu'il est d'interet general d'eviter toiite interruption dans les lignes de che- min de fer; mais si, pour satisfaire cet interel, il fallait detruire et raser immediatement une ville comme Paris, Lyon, Marseille ou Bordeaux, y son- gerait-on ?Non certes ! 11 faut done reconnaitre que I'interet general n'est pas absolu, et qu'il faut peser ses exigences et les balancer avec le lor( qu'il peu( 230 1)E I..\ TRAVEBSl^E DE LYON. faire a rinleret qu'ou veiit lui sacrifier. Or, raser une ville ou la placer dans les conditions d'un ine- vitable deperisseinent , n'est-ce point la nieme chose? Toute la difference, s'il y en a une, ne consiste-l-clle pas dans celle qui existe entre la mort violente, et la morl donnee par un poison lent? II ne faut pas oublier, non plus, que lous les sacrifices imposes a I'interet prive, au nom de I'in- teret general, retombent sur lui. C'est une ampu- tation parfois necessaire , mais toujours doulou- reuse, et qui n'est permise qu'a la condition d'etre indispensable; autrement ce serait une mutilation, c'est-a-dire un crime ou un suicide, puisque I'in- teret prive est la base unique de I'interet general, ce qui est bien plus vrai encore de I'interet de lo- calite, lequel tient le milieu entre ces deux interets extremes. « On ne saurait blesser la partie la plus infime de noire corps, a dit J. -J. Rousseau, sans que I'im- pression douloureuse ne s'en porte au cerveau; il en est de meme du corps politique. « « Chez un peuple libre, a dit, de son cote, Montesquieu, tous doivent ressentir I'injure faite a chacun. » 11 ne suffirait done pas qu'une mesure gouvcr- nemenlale, qui porterait a I'interet prive une at- teinte grave, fut, ou plutot pariit e(re, d'interol UE LA TKAVERSliE DE LYON. 237 general, pour qu'elle fiit permise ; il faudrail en- core que cet interet general fut considerable, capi- tal , evident, autrement il devrait ceder devant I'interet prive, surtout s'il s'agissait, non d'un in- dividu, rnais d'une ville comme Lyon, parlie elle- raeme si considerable de cette grande agglomera- tion qu'on appelle le pays. A ces considerations toutes d'interet materiel, viennent encore se reunir des considerations d'un ordre plus releve, car elles prennent leur source dans les regies de la justice qui est elle-menie, ainsi que I'a dit u si juste titre la commission d'enquete, le premier des interets de la civilisation. Or, et a ce point de vue, n'est-il pas evident que Lyon appele a supporter sa part des sacrifices que le pays s'impose pour la creation de ses chemins de fer, a le droit formel de revendiquer sa part des avantages qu'on s'cn promet, et, a plus forte rai- son, de demander le maintien de ce qu'il possede ot de repousser ce qui tend a le depouiller ? Violer ce droit, ce qui ne saurait etre permis que dans les cas si rares de la plus imperieuse et de la plus fa- tale necessite, ce serai t violer a son egard, non seu- lement toutes les regies de la justice et de I'equite, mais encore, ainsi que je I'ai deja dit, la clause pre- miere du contrat social; ce serait le delier de ses devoirs enversun pays qui Ic priverait de ses droits! 238 UE LA TRAVERS^E DE LYON. C'est (lire ([ii'il ne saurail, dnns aiiciin cas, en 6tre ainsi. « Au point (le vue de reconomie pnbliqiie, a dilM. le Rapporteur de la commission d'enquete, on a voiilii fonder retablissement des cheniins de t'er, sur le respect des droits acquis, sur le niain- tien des interets existants, sur la conservation des capitaux crees. » 11 faut done, avant lout, faire etat de ces droits, de ces interets, de ces capitaux, et les comparer aux interets veritables on iniagi- naires qui en demanderaient le sacrifice. L'i n teret general est un fleuve qui ne vi t et n'existe que par les mille sources qui s'unissent dans son sein. Tarir ces sources ce serait le tarir lui-meme ! L'habilete gouvernementale consiste, non pas a im- moler un in teret a un autre, mais a les concilier en leur imposant de mutuelles concessions, el a les faire prosperer tons. L'apologue du mont Aventin est encore la meilleure le^on a donner, de nos jours, aces tranche-montagnespolitiques quiveulent tout tuer, tout renverser, ei qui ne comprennent la re- generation que par la mine. Ces principes ainsi poses, il nous reste a en faire I'application au cas special qui nous occupe. Or, quel est I'interet au nom duquelon demande la iraversee de Lyou, c'est-a-dire sa ruine? Get in- DE LA TRAVERSEE 1)E LYON. Hod teret est-il immense; y va-t-il du saint de I'empire; le pays est-il perdu si Lyon n'esl traverse, car ce n'est pas pour peu, assurement, que Ton se resigne a de pareilles immolations (1)? Non ! Cet interet, consiste , ecoulez-bien , d'une part , dans I'eco- nomie de quelques centimes par cent kilogrammes a faire sur une partie des marchandiscs qui sejour- nent aujourd'liui a Lyon ; Et d'autre part, dans quelques minutes a faire gagner aux vojageurs qui voudront le traverser sans s'y arreter, ainsique jc le dirai plus loin avec de plus amples details ! Vit-on jamais un pareil moyen emplove pour une telle fin? L'ours assommant son maitre pour chasser la mouche qui le pique, n'est vraiment rien en comparaison ; et ce serait faire outrage a la raison publique, que d'insister pour prouver une chose qui se prouve d'eLle-meme. (i) Un gouvernement doit d'autant plus reculer devant de semhlables inesiires, (ju'une ville ainsi fiappue dans ses sources de vie et de pros- perite, est bieu leellement et a tout jamais aneantie ; ainsi de Rome, ainsi de Venise, ainsi de Versailles ; tandis que les cites brulees ou sac- cagces commc Lisbonne, Sarragosse ou Moscou, se releveiit de leurs lui- nes. Lorsque ce sont les maisons qui manquent aux liommes, on en est quitte pour les reiiatir, c'est une simple transformation; mais (juand ce sont les liommes (pii manquent an.v maisons, il n'y a plus de icmede, c'est la mort, et c'est celle ipi'on vent nous douner ! tin aibic (|ui a perdu ses brandies, repousse; s'il est (-onpe par la laciiie, il tombe. Les raci- nes d'linc ville, c'est son commerce, c'est son iiulustrie, c'est tout ce qui lui (idiine vie cl la nonrril. 240 1)E t\ TRAVERSEE 1)E LYON. Reconnuissons done que cette manic de course qui nous asaisis, n'est pas, ne peul pas elre, dans cc qu'ellc a d'exagere, un besoin veritable; qu'elle n'est I'expression d'aucun interct serieux et digne de respect ; reconnaissons surtout que celui qu'on suppose an pays , dans cette circonstance, est loin d'avoir Ic degre de gravite et de generalite qui pourrait seul autoriser une mesure propre a porter a une grande ville une atteinte mortelle. C'est ce qui ressort de ce qui precede ; c'est ce qui ressor- tira avec plus d'evidence encore de ce qui nous reste a dire sur la seconde face de cette question. Mais cet interet, tout futil qu'il est, existe-t-il reel- lement ? Le contraire ne tardera pas a etre de- mon tre. On comprendra qu'oblige de mettre en regard les avantages et les inconvenients de la Iraversee, dans ses rapports avec le pays, et abstraction faite de toute consideration d'equite, de justice et de droits acquis, c'est-a-dire de snpputer ce que la traversee de Lyon rendra au pays et ce qu'elle lui coutera, je vais me voir force de me livrer a des calculs et a des considerations, de leur nature fortarides. Bien done que cette politique de compte-courant soit peu de mon gout, il faut que je m'y resigne puisqu'elle DE LA TRAVERSEE UE LYON. 241 est line evidente necessite de la Uiche que je me suis imposee. Or, comptons, paisqu'on le veut; et d'abord, parlons des voyageurs. Ceux dont il s'agit doivent se diviser en cinq categories, se composant : La premiere, de ceux qui se rendront a Lyon avec I'inteution de s'y arreter ; La seconde , de ceux qui y arriveronl, par terre ou par eau, afin d'y prendre le cheniin de ler; La troisieme, de ceux qui, amenes par le cliemin de fer, auront forme la resolution d'y prendre la voie de terre ou la voie d'eau; La quatrienie, des voyageurs a grandes distan- ces, et qui, partis le matin et arrivant le soir a Lyon, devront s'y arreter, puisque le service du chemin de fer ne doit pas se faire pendant la nuit, et qu'ils ne peuvent , comme les marchandises , coucher en wagons ; La cinquieme et derniere, de ceux qui, ayant pris le chemin de fer a I'une des stations interme- diaires, et pour une destination au-dela de Lyon, se seront proposes de passer par cette ville, sans s'y arreter. On voit que la traversee , qui est sans interet pour les quatre premieres categories, n'en pent avoir que pour la cinquieme, la moins nombreuse Tome I. 16* '242 DE LA TRAVERS^E DE LYON. de loules cvidenimenl, et qui, pour Lyon, ne conip- lera cerlainemenl pas niille voyageurs par jour. Et ce son( ces niille voyageurs qu'on appelle le pays, cldonl I'interet se decore gravement du litre din- teret general! C'est aihsi qu'on eclipse souvent, a nos yeux, la verile, en placant entre elle el nos faibles yeux, quelques-uns de ces gros niols qui ne nous iiuposent que parce que noire esprit paresseux n'a jamais le courage d'aller au fond des choses. Mais quel est done I'interet que peut avoir, a la traversee de Lyon, cette inleressante categoric de touristes a laquelle on veut nous sacrifier? Je vais le dire. Au lieu de traverser Lyon en wagons, ces voya- geurs devront le traverser en omnihvs ; Au lieu de payer 2(5 cenliines (1), ils devront en payer 25; Au lieu de passer sous nos montagnes, a la lueur des reverberes, ilspasseront sur nos quais a la clar- le du soleil; Au lieu de faire cette traversee en cinq minutes, ils en mettronl dix ou quinze pour aller rejoindre I'embarcadere du cliemin qui doit les emmener; Au lieu d'aller couchcr dans une station plus (i) La traversee dc Lyon sera de 4 kilometres. Lc laril' moyen est de 6 centimes et denii, ce qui fail 2G centimes ponr la traversee. DE LA TRAVEBSEE DE LYON. 243 eloignee, ou peul-elre raeme chez eux, ils pourront se voir quelquefois exposes a coucher a Lyon ; Toutes choses, du reste, qui se passent de la sorte a Paris, a Bordeaux, a Marseille, a Nimes, a Montpellier, a Lyon nieme en ce moment, par- lout enfin oii les chemins de fer s'arretent, sans que, jusqu'a ce jour, il ait paru que I'interet gene- ral ait eu si fort a en gemir. Quant aux marchandises , elles doivent elles- raemes se diviser aussi en cinq categories, compre- nant : La premiere, les marchandises a la destination de Lyon; La seconde, celles qui devront subir, dans cetle ville, un Iransbordement pour une ligne autre que celle qui doit former la grande artere de I'Ocean a la Mediterranee ; La troisieme, celles qui arriveront a Lyon par chemin de fer, pour y prendre la voie d'eau on la voie de terre ; La quatrieme, celles qui arriveront a Lyon par la voie d'eau ou par la voie de terre, soit pour con- tinuer leur route de la meme maniere, soit poury prendre les chemins de fer; La cinquieme et derniere, celles qui venant du 244 1)E LA TRAVERSEE 1)E LYON. midi oil du nord, seront chargeos pour line desti- nation autre que celle de Lyon, La traversee dc Lyon n'aftecte, on levoit, que les marcliandises de cette derniere categorie; niais il est juste de reconnaitre qu'elle comprendra, si on en excepte les marchandises d'encombreraent el de grand poids qui continueront a prendre la voie d'eau, la grande majorite des marchandises qui alimentent aujourd'hui le transit et Tentrepot de Lyon, attendu que cette ligne est le courant ou vienl aboutir la presque lotalite des transports qui traversent la France. Ceci pose, voyons les chift'res. M. deLaTournelle(l), rapporteur de la commis- sion chargee d'examiner le projet de loi du chemin de fer de Paris a Lyon, evaluait en 1844, le raou- veraent de cette ligne a 115,500,000 yoyageurs, el a 261,931,800 tonnes de marchandises (2). II attribuait au chemin de fer la lotalite des voya- geurs, et le quart a peu pres des marchandises, soil 70 millions de tonnes; (i) Rapport presente a la ('hamlsre des Deputes, le 'it mai rS44> au nom de la commission chargee d'examiner le projet du chemin de fer de Paris a Lyon. (2) Il s'agit ici, non dn nonihre des voyageurs et des tonnes, mais des unites de kilonielres. Cest-a-dire qu'il y a eu 1 15 millions de kilometres parcourus par uu voyageui , el 2(J[,93i,8oo kilometres parcourus par line toiino. I)E LA TRAVERSEE DE LYON. 245 II supposait que le roulage en conserverait 13 millions, la navigation entre Dijon et Paris 104, la navigation a vapeur sur la Saone 12, et la naviga- tion ordinaire sur la meme riviere 50; II arrivait, au moyen de ces donnees statistiques fournies par radminislration, a iin revenu brut de fr. 17,000,000, et a un revenu net de fr. 8,500,000. Ces chiff'res officiels se posaient en 1844, alors qu'il fallaitjustifierrappli cation qu'on voulait faire a cette ligne de la loi du 1 1 juin 1842, qui mettait a la charge de I'Etat les trois cinquiemes de la de- pense, soit environ 120 millions sur 200 ! En 1845, les choses ont change. La loi du i 1 juin ayant ete renversee et la compagnie devant elre chargee de 200 millions au lieu de 80, il devenait necessaire que les revenus fussent mis en rapport avec cette nouvelle charge ; et il s'est Irouve qu'au lieu de rendre 8 millions et demi, on a decouvert que ce chemin devait en donner a peu pres le dou- ble, (fr. 14,162,000 ») 27,500 francs nets par ki- lometre. Et notez bien que tout ceci s'est passe dans les re- gions superieures du pouvoir, au ministere, a la chambre, et a une annee d'intervalle — Or, qu'on se figure un pauvre diable traine devant les tribu- naux, pour avoir mis a son service deschilFresd'une aussi labuleuse complaisance ! !24(> IW. LA TRAVERSKE DE LVON • Quoiqu'il en soil, coiume je veux iaire reste de droit a I'opinion que jc combats, j'accepte les cal- culs du dernier projet. Le revenu net sera de fr. 27,500 par kilometre; c'est bion entendu. 11 s'en suit que les quatre kilometres de la traversee de Lyon, qui doivent coiiter au pays 12 millions (1), d'apres I'expose des motifs, lui rendront f. 1 10,000 par an ! De sorte que le pays, qui aurait ainsi de- pense six pour avoir un, retirerait f. 1 10,000 (2) au lieu de f. 600,000, et subirait de cette maniere une perte annuelle de f. 490,000, somine plus consi- derable que celle qui serai t payee, dans I'hypothese d'une solution de continuite, en frais de camionage (i) C'est la ronipas;nie, assurement, (|ui dcpensera ces i'-> millions; mais on suppose bien, sans doiite, ciu'elle nu les dcpensera iiu'a charge de remboursement, sons forme de perception de droit, ou autrenient, el que, si elle avait ces 12 millions de moins a debourser, les avantages de sa concession seraient tout nalnrellement diminues d'aulant; et d'autant, par suite, les charges imposees au pays, a son profit. (2) Le mouvenient general, aux abords d'une grande ville, est sans doute plus considerable (lue sur les fractions interniediairi's, d'autant plus (|ue, dans le sysleme propose, le rail-way intramuros proiilerait du niou- vement des deux fractions de la ligue gencrale; mais, en echange, unc partie notable des voyageurs et des raarrhandises ne fera pas la tra- versee en cbemin de fer, et consequemment ne la payera pas, ce qui fera au moins compensation. Les quatre premieres categories de voya- geurs et de marchandises sont dans ce cas ; au surplus, veul-ou que je me trompe .'' je Ic veux bien. Admcltons que le monvemcut sera plus consulerable (pie je ne le su|)pose. Qu'on doul)le les produils annonces, ([n'on les triple. La perte, pour etre moins giande n'en scia pas moins coustanle, ni nu's raisonnenients moins justes. Et (pie scra-ce, (luand on ajoutcra, u eette perte, cello (pii riisultcrait poiu' le pa)s, aiiisi (pic jc vais le dire bienl()t, de la riiinc de Lyon.'' 1)E LA THAVBhSEE DE LYOW . '247 el a Hires, pour les niarcliandises qui auraieul ele expediees en droiture a d'autres destinations que celle de Lyon. Si la traversee de noire ville se concedait separe- uient , se trouverail-il quelqu'un assez insense, nialgre la fievre d'aclions qui nous possede, pour oser s'en rendre concessionnaire et y etablir a ?es frais et a ses risques el perils un rail- way devant couter trois millions le kilometre? Non , assure- ment! Or un cliemin de fer est un instrument qui, comme tous les inslrumenls possibles , ne vaut qu'en raison de ce qu'il produit ; et un instru- ment produisant six fois moins qu'il ne coute, est un contre-sens, une absurdite, une folie ! .le m'attends a une objection. On me dira peut- etre : mais si la traversee de Lyon doit enlever a peine a celle ville un millier de voyageurs par jour; si;, en ce qui louche les marcliandises, celle traver- see doit la priver, lout an plus, de quelques cen- (aines demille francs que recoivent aujourd'hui ses porte-faix , pour chargement on dechargctnenl , pourquoi done lant s'en efFrayer ? L'existence d'une ville comme Lyon peul-elle dependre de cau- ses aussi in signifianles? 11 y a done exageration dansvos craintes, ou erreur dans vos calculs. Vous prouvez trop con Ire Lyon, ou pas assez pour le pays. 218 DE LA TRAVERSEE UE LYON. A ceci je reponds : Certes, si Lyon n'avail a perdre que le montant sec de I'economie qu'on semble rechercher, en dis- pensant, d'une part, quelques voyageurs de man- ger el de coucher dans ses hotels, el, d'autre part, les marchandises qui y aboutissent aujourd'hui, de subir un transbordement et un camionage; le mal ne serait pas grand, j'en conviens, et Ljon s'y re- signerait sans peine, car ces frais maleriels et im- inediats ne forment qu'une partie insignifiante des avantages qu'il retire de son commerce. Ce n'est, en effet, ni le chargement ni le dechar- gement de ses marchandises, ni la depense d'hotel de ses voyageurs qui le font prosperer^ mais bien les affaires auxquelles les marchandises en depot ou en transit donnent lieu, mais bien celles qu'elles y appellent, les cchanges, les transactions, la vie, le mouvement qui derivent de la presence des voya- geurs, et cette ramification infinie qui en est la con- sequence ; toutes choses que Lyon perdrait et que le pays ne gagnerait pas. Emparez-vous du moteur d'une fabrique, sa va- leur intrinseque ne sera rien pour vous, et pourtant vous aurez detruit la fabrique, vous I'aurez appau- vrie de mille, peut-etre, sans vous cnrichir dun. Deraolissez un edifice, prenez-en les materiaux, que vaudront-ils compares a la valeur que vous aurez DE LA TRAVERSEE DE LYON. 249 enlevee au proprietaire de cet edifice? Eh bien , il en est de meme des depouilles commerciales d'une ville, de sa demolition induslrielle , s'il est permis de s'exprimer de la sorte. En vous en eraparant vous ne gagnez pas la centieme parlie de ce que vous lui faites perdre. Ce que vous nous enlevez etait un edifice, ce que vous prenez, ce ne sont que des ma- teriaux de demolition, des mines! Et voila ce qui explique rimmense interet que Lyon a a conserver, ce dont le pays n'a lui-meme qu'un tres chetif in- teret a le depouiller. Cette verite ressorlira encore bien plus frappante si on veut reflechir a I'insignifiance finale de I'eco- nomie apres laquelle on court. En efFet, la marchandise arrive en general au consommaieur reel, par petites quantites, par kilo- grammes, par deini kilogrammes; or, qu'on fasse attention a ce que pent etre nn degrevement de deux a trois francs par tonne, par exemple, qu'oji aura pu economiser. Ce sont deux ou trois decimes par quintal metrique , un ou deux cinquiemes de centime par kilogramme ! Notre systeme mone- laire permel-il une pareille graduation dans I'e- chelle des prix de la petite consommation, et ne doit-il pas demeurer evident que I'economie qu'on cherche a faire aux depens de notre industrieuse et active population pourra bien grossir les di- 250 I)E LA ThAVEKS^E l)E LYON. videndes, les profits des iiitermediaires, mais que la consommation reelle n'en profitera en aiicune facoii? C)uelques centimes sur cent kilogrammes de houille on de toute marchandise encombrante, de grand poids et de pen de valeur, n'ayant pas besoin de celerite^ mais de bas prix sont quelque cbose, sans doute; mais ces marcbandises ne prendront-clles pas toujours la voie d'eau, qui presente une diffe- rence de prix considerable sur le chemin de fer? Je ne sache pas quun rail-way, malgre toutes nos magnifiques predictions, ait encore amene une baisse appreciable dans le prix des marcbandises servant a la consommation courante et ordinaire. Comment, des-lors, attendre d'une simple traver- see cc que les cbemins eux-raemes n'ont produii nuUe part? II convient encore de remarquer que les expedi- tions parlant generalement par masses des grands centres de productions agricoles ou industrielles , on ne pourra jamais se passer, quoiqu'on fasse, de depots ou lieux de triage, d'oii les marcbandises puissent rayonner du centre aux circonferences, et que des-lors, si on detruit I'entrepot de Lyon, ce sera pour le diviser sur d'autres points; que si on ne transbordc pas ici les marcbandises, on les trans- bordera ailleurs, et que ce que Lyon perdra ne sera pas gagne par le pays, mais par d'autres localites. I)E LA TKAVERSEE DE LYON. 251 La solution de continuitc propre a protegor noire navigation lluviale, en placant nos rail-ways dans la condition ou se trouvent nos fleuves, fera beau- coup plus pour I'abaissement des prix de transport, et profitera davanlage, des-lors, au pays qu'un sys- tenie qui, pour degrever la niarchandise de quel- ques fractions de centimes, donnerait a la naviga- tion un desa vantage de nature a I'ancantir, aidee qu'elle sera dans la mine qui la menace, par la loute puissante influence des compagnies de chemins de fer qui sauront bien se la faire immoler comnie le reste. Ajoutons qu'au point de vue de I'interet general, au point de vue du commerce international aussi bien que du commerce interieur, au point de vue, enfin, de notre industrie et de notre agriculture, rien n'est plus convenable que I'existenceetle main- tien des grands marches ou entrepots interieursque possede la France, et qui lapartagent en trois zones commerciales d'etendue a peu pres egales. La consommation principale n'est pas aux fron- tieres, et avec cette manie d'y tout expedier a vol d'oiseau, le commerce se verrait souvent contraint, suivant les peripeties de cette consommation, ou seulement au gre des caprices de la speculation, de faire revenir a I'interieur, ce qu'a grands frais on en aurait eloigne. Telle niarchandise qui aura traverse 252 DE LA TRAVERSEE DE LYON. Lyon pour aller a Paris ou a Marseille, y sera peiit- etre rappelee par les besoinsoules calculs iraprevus dont je viens de parler; et lout cela, hien entendu, aux depens du consommateur, c'est-a-dire du pu- blic. Puis, si vous lancez d'un trait homines et raar- chandises d'une frontiere a I'autre ; si vous y faites vos entrepots , si vous y portez voire mouvement, I'etranger ne sera-t-il pas ainene a negliger vos fa- briques interieures ou ne I'appeleronl plus les af- faires que vous en aurez eloignees ? Get isolemenl fait autour d'elles ne leur sera-t-il pas funesle, et ne serons-nous pas exposes a voir le commerce tourner autour de la France, s'il est permis de s'exprimer ainsi, sans y entrer? Mais que sont tons ces inconvenients, si graves pourtant, compares au tort materiel qui resullerail, pour le pays, de la perte d'une ville qui est elle- meme un capital national cnorme et dont on ne comprend pas qu'on ait pu avoir la sacrilege pensee de mettre en balance Texistence avec les fuliles avantages qu'on poursuit avec une si puerile etour- derie ? A. voir, en effet, la maniere dont on parle de I'op- posilion qui existerait entre I'inleret de la ville de Lyon et Tinleret general on dirait vrainient qu'on oublie qu'un pays n'est ricn, sans les parlies qui le DE LA TRAVERS^E DE LYON. 253 composent; qu'il perd lui-meme tout ce que ces parties perdent, el que s'il ancaiitit une ville, il s'appauvril de toutce qu'elle vaut^ de tout ce qu'elle lui rend. Oi% les quelques minutes et les quelques centi- mes auxquels on veut sacrifier Lyon valent-ils ce que le pays, en le perdant, perdra en gloire, en pro- duit, en argent ? I'impot seul des patentes represente plus de trois fois I'economie a laquelle on vise. En considerant done cette ville a ce point de vue unique, depouillee de tout droit personnel, envi- sagee comme un fief dont le pouvoir pent disposer, le pays ferait encore un bien mauvais calcul en la sacrifiant aux considerations si legeresqu'on met en avant pour combattre la soliition de continuite. En agir ainsi, ce serait bien evidemment imiter cet in- sense de la fable qui tua sa poule aux oeufs d'or ; ce serait, ainsi que le dit le proverbe, repandre de I'huile pour ramasserde I'eau. L'Angleterre ou toule autre nation rivale et jalouse de notre grande Indus- trie payerait notre ruine beaucoup plus que cela. De tout ce qui precede, et de quelque maniere qu'on envisage la question, il resulte evidemment que I'interet general, loin de reclamer la traversee de Lyon, en eprouverait lui-meme une tres vive atteinte. Maintenant quefaire, ettout espoir est-il perdu? :254 »E LA TRAVERS^E DE lYON. Assurement non. — Si, en presence du peril, Ic si- gnaler est iin devoir ; quand le mal est fait, le si- lence seul est dignc et conv enable, et ce serai t cer- tainemenl le parti que j'aurais pris, si la situation m'eiit paru dcsesperee. Heureuseraenl il n'en est pas encore ainsi. Mais si, au mal que nous avons signalc, il y a un remede, quel est-il? Mon Dieu, ce remede est bien simple, maisavant de I'indiquer, c'est-a-dire avant de signaler ce qu'il convient de faire, il devient indispensable de rap- peler ce qu'on a fait- J'ai demande la permission de dire mon avis en toute liberte; c'est a ce moment que j'ai besoin qu'on m'accorde cette permission. Ce que nous de- vons avant tout a nos amis c est la verite, et je ne crois pas que Lyon ait un ami plus sincere qu ■ moi. 11 n'est pas, si je ne me trompe, une circonstance douloureuse oii je n'aie essaye de le lui prouver. Je croirais done avoir acquis le droit de lui parler en toute franchise , alors meme que ce droi t ne serait pas le premier de Iols les devoirs. Ceci expliquera et fera excuser, je I'espere, ce qu'on pourra trouver de trop amer dans mes paroles. Le role de la fille de Priam est peu agreable et ne me sera pas envie; on se moqua d'clle, mais Troie fut reduite en cendre ; on se moqua du prophete de UE LA TRA\ERSEE DE LYON. 255 Jerusalem, niais Jerusalem ful detruitc. Esperons que je serai moins bon prophete, ou qu'on mecroira mieux. III. CE QUE LYON A FAIT A PROPOS DE LA TRAVERSEE ; CE Qu'lL DOIT FAIRE. La traversee de Lyon a ete decidee sans que per- sonne ait paru en concevoir la moindre inquietude. Cette impassibilite est-elle, de notre part, du desin- teressement, de la resignation, du stoicisme? helas non ! notre sang-froid, en presence du danger qui nous menace, vienttout simplement de ce que nous ne I'avons pas compris. Nous nous precipitous dans le gouffre de Cur tins, mais a reculons et sans le voir. Nos destinees se pesent, le de sur lequel on joue notre avenir s'agite pret a prononcer son arret, et on nous voit paisibler> et insouciants , rirc aux theatres, jouer a la Bourse, dorinir enfin, non pas du sommeil du juste, mais d'un autre sommoil que je ne dois pas dire ; et notre cite indifferente et caime se livre aux coups du deslin, comme le mou- ton a la main qui Ic tond, au couteau qui le tue ! Nous prenons feu pour une quereile de theatre, etnous sommesde glace en presence des plus graves 250 DE LA TRAVERSilE DE LYON. interets. Qu'on nous coutcste le droit de siffler un acteur, une pauvre femme qui pleure et demande grace ; nous nous leverons comme un seulhomme, sans en excepter meme ceux qui ne mettent jamais le pied an theatre. Qu'on menace I'existence, I'avenir de notre ville par une de ces mesures dont I'appre- ciation exige quelque attention, quelque etude, nul ne dira mot ! Lacedemoniens de theatre, Atheniens en politique, nous n'attachons d'importance qu'a ce qui n'en a pas ; nous traitons gravement les pe- tites choses et legerement les grandes. Voyez la question des eaux ! quoi de plus ridi- cule que ce qui se passe ? nous nous querellons depuis je ne sais combien d'annees pour savoir si nous boirons de I'eau de source ou de I'eau du Rhone, et en attendant nous restons sans eau, ni plus ni moins que I'ane de Buridan mourant de faim entre deux picotins. Nous avons tons pris, il iaut bien I'avouer, la grande question qui nous occupe parson petit cote. On a songe a sa maison et a son quartier, sans songer a la ville dont la decadence ruinera cepen> dant toutes les maisons, tons les quartiers. Ceux-ci sont de Vaise, ceux-la dc Perrache, les autres de la Guillotiere ; nul n'est vraiment de Lyon. Le debar- cadere general est un autre cheval de Troie, chacun le tire a soi, personne ne lui sonde les flancs. C'est DE LA TUAVERSEE I)E LYON. 257 une proie empoisonnee ; on a vu la proie, on ne voitpas le poison, et nous nous le disputonscomme des insenses qui s'arracheraient le linceuil destine a ies ensevelir tous. L':'S corps electifs, Ies citojens Ies plus eclaires, ies plus considerables, ies plus honores et Ies plus dignes de I'etre, ontdonne dans lepiege; et le peril, parce qu'il n'est pas immediat, ne preoccupe per- sonne. Les habitants de Fampoux ont ete inieux avises ; aussi ont-ils obtenu leur rail-^'v ay. Fam- poux se faisant ecouler, et Lyon restant la bouche close parce qu'il n'a pas su ouvrir les yeux ; quel enseignement! Serait-il done arrive pour nous ce moment dont parle le poete : Co moment de verlige et d'erreur, De lamort des cites funeste avant-coureur. La fatalite qui semble peser sur nous est d'autant plus deplorable que, pour conjurer le peril, il nous eutsuffi, il nous suffiraitpeul-etre encore d'y croire. Vienne une de ces convictions puissantes et ener- giques qui, reunies et soudees en masse compacte , forment, en s'assimilant, ces courants d'electricite populaire auxquels seuls il est donne de comman- der aupouvoiretdc maitriser ses determinations, et nous pourrons etre sauves. Oh! qu'il est bien vrai de dire qu'avec la foi on pent transporter les mon- tagnes ! Qu'on se figure, en efiet, Lyon tout entier. Tome 1. 17* 258 i)E I.A TKAVERSie DE LYON. bien contHiincu que la niesure projelee est sa mort; qu'on suppose cette conviction entiere, profonde, universelle; qu'on se la represente dans lous les es- prits, chez le riche comme cliez le pauvre, chez le maitre comme chez I'ouvrier; que cette mesure nous apparaisse comme un glaive suspendu sur nos tetes, que chacun en ait peur, mais vrairnent peur, et on verra combien ce qui semble impossible sera facile ! Le pouvoir est trop sage pour ne pas com- prendre lout ce qu'il y a de sacre et de serieux dans le voeu unanime d'une grande et importante popu- lation ; il est trop habile pour s'exposer a sa desal- fection et a son mecontentement, en vuedes minces et problematiques avantages de la mesure pro- posee. On ne sail pas assez tout ce qu'il y a de decisif dans I'attitude d'une ville comme Lyon qui jetle resolument son poids de seconde ville du royaume, dans la balance gouvernementale. S'agit-il de faire de I'emeute, de I'agitationmeme ?0 mon Dieu non ! 11 s'agi! tout simplement de reclamcr avec energic, mais pacifiquement et legalement (1). II s'agit de- (i) Ui'iuaiuluiis (iiic nolle Coiiseil municipal vcnillc hieii se saisir de la i|iieslion , el rexamiiier avec la plus scnipuleuse attention , sans oublier que, n'ayanl pas eiuoie etc appele ;'i en licliberer, ainsi que je I'ai explique en cominencant, il a, lies lois, toute indepen- dance, toute liberte de se prononcer dans tel uu tel sens, sans avoir a se dejiif;ei', sans (pie son anioiirpropic de coips ail a tii soulliii, (pioiqu'il DE LA TRAVERSI?;E DE LYON. 259 clairer le poavoir qui ne demande sans doiite qii'a I'etre; il s'agit de I'aider de I'influence qui pent appartenir a notre viile contre les influences con- (raires; il s'agit enfin de demandcr justice par tons les nioyens a notre disposition, par tons les organes autorises a se faire entendre en son nom. Mais a tout cela, je dois le dire, il y a une con- dition premiere, c'est que cliacun soit convaincu. Dans ce cas, tout ira de soi-meme ; dans le cas con- traire, Lyon succombera. Pour conjurer un peril, avant tout, il faiit y croire. arrive. Compose et preside de maniere a nous donner la conviction qu'il ne fera pas defaut, en celte circonstance, a sa haute mission, ce conseil comprendra certainement qu'il assumerait,par son silence, une redoutable responsahilite, et il ne voudra pas que sa memoire resle a jamais chargee de I'eternel mallieur d'avoir laisse passer, sans les plus energiques pro- testations, une niesure propre ;i consomnier la mine d'une ville qui lui avait confie le soin de surveiller et de sauvegarder son avenir et ses interets. Demandons que les autres corps deliberants de la cite ou du departe- ment, elus ou nonimes, en fassent aulant. Les memhres qui composent ceux de ces corps qui sont hors de session, peuvent se reunir sans caractere officiel, deliberer, s'eclairer, puis, au besoin, demander une session ex- traordinaire. Il faut encore que la presse locale de toutes les opinions prete a la ville son eoncours et defende sa cause, ses droits el ses intcriHs avec le talent et la chaleur donl la plupart de ceux qui la dirigent ont souvent fait preuve. II faut (iii'a lous ces eflorts, I'opiiiion pu!)li(|ue joigne ses unaniines et energiques manifestations. Il faut, qu'au besoin, chaque quarlier, cliaque rue s'organisenl en com- mission, en syudicat, et nomment des ilclegues charges de les reprc- senter. II faul enlin (jue, sans se reposer sur son voisin, chacun s'aide, ainsi (pi'oii le fail dan-- uii peril coninum. ^00 I)E LA TRAVERSliE 1)E LYON. Des fails recents et parfaiteineni analogues ont prouve que ce n'est point en vain, lorsqu'il le veut bien, que Lyon eleve la voix. Le gouvernement ne voulait pas prolonger le cheniin de fer de I'Ocean a la Mediterranee au-dela de Chalons oiiilse serai trattaclie a laSaone, comnio on I'avait rattache an Rhone a Avignon. C'elait, certes, la une solution de continuiled'une touleautre importance. La loi a ete presentee aux chambres,dans ce systeme. M. le Minislre des Iravaux publics (1) et M. Vivien, rapporteur de la loi Talabol, avaient liautement Iraite de ridicules ct d'absurdes les craintes manifestees, une annee avant, par les in- terets engages dans la navigation fluviale au sujet de la continuation de ces chemins. On sail pour- tant ce qui est arrive. Lyon s'est emu, a tort on a raison, et on a pu ecrire au gouvernement que la loi presentee avait jete I'alarme et I'inquielude dans notre ville, et, sur ce seul avis, le gouvernement a renonce a ses projets, et donne la main a une me- sure precedemment declaree par lui absurde et ridi- cule, a une mesure qui grevera le pays de 150 a 200 millions ! 11 y a mieux. Le minislere voulait reserver la question tic Tembarcadere et de la traversee de (i) M. Teste. DE LA TRAVERSEE 1)E LYON. 261 Ljon, non pas quant aiix principes, inais quant aux localites; il s'en etait formellement explique avec MM. les delegues lyonnais, et avait redige e( presente le projet de loi d'apres ces idees. Mais on lui a de nouveau ecrit que cette reserve faisait ici le plus mauvais efFel, et le jour ineme, si j'ai ete bien renseigne,le ministere aurait fait connaitre a la commission de la chambrequ'il ne s'opposerait pas a un amendement qui ferait prevaloir I'opinion contraire. On voit que je ne suis pas alle chercher mes exemples bien loin. Si, a propos de la solution de continuite a Lyon, les choses se fussent passees ou se passaient menie encore de pareille maniere, et de telle sorte qu'on eul dii, ou qu'on put encore ecrire aujourd'hui a Paris ce qu'on avait ecrit a propos de la solution de continuite a Chalons; si on pouvait dire au gou- vernement, avec verite, que cette mesure est con- sideree par notre population, comme funeste a I'a- venir de notre ville ; qu'elle y est impopulaire, et tend a semer etadevelopper des germes facheux de mecontentement et de desafFectiun , le gouverne- nient n'hesiterait pas plus a renoncer a la traversec de Lyon qu'il n'avait precedemment hesite a renon- cer a une mesure bien aiitrement grave, bien autre- nient capitale. Mais si, au lieu de ces manifcslalions 262 DE LA TRAYERSIEE DE LYON. dont onnc nous voit pas avares quandnoussommcs veritablenient alarmes sur nos interets, nul ne dit mot, si chacua reste iinpassiblo el froid comme par le passe; oh ! alors, courbons la tete, car ce qui n'esl encore qu'iin danger, sera bient6t devenu un mal irreparable; et si jamais, sachons-le bien , si jamais un pareil malheur doit tomber sur nous, nous ne pourrons nous en prendre qu'a nous-me- mes, car bien que notre ville, comme toulcs les autres, soit sous la tutelle du pouvoir central, on ne saurait pourlanl s'empecher de reconnaitre que c'est a elle d'abord a se faire I'organe de ses interets speciaux et actuels, et qu'elle serai t mal venue a se plaindre des suites d'une mesure contre laquelle elle n'aurait fait entendre aucune reclamation. Lyon, au point de vue du pays et du pouvoir, est un etre politique qui ne tient pas a telle ou telle partie du sol, mais a telles ou telles conditions in- duslrielles et commerciales. Peu importe, en eff'et, au pays que les habitants de Lyon se portent sur la rive droite ou sur la rive gauche du Rhone, a Per- rache ou aux Brotteaux ; que ses ouvriers se diss6- minent dans la canipagne ou s'agglomerent dans ses raurs; ce qui lui importe, c'est que la fabrique et le commerce lyonnais soient places dans des con- ditions propres a le faire prosperer, et qu'ils con- tinuent ainsi a faire sa richesse el sa gloire. DE LA TKAVERSEE DE LYON. 263 All point de vue municipal, au contraire, Lyon a line individualitemalerielle etactuelledont I'exis- tence serait mise en peril par le nioindre depla ce- ment. Autre chose est done la ville de la Prefecture, si je puis m'expriraer ainsi, autre chose est la ville de la Mairie. La premiere se compose d'habitants; la seconde de maisons. La premiere, qui represente plus specialement des intercts dun ordre politique, commercial et industriel, peut sans inconvenient subir toiites les transformations de lieux qui ne compromettraientpas cesinterets ; c'est la ville mo- biliere. La seconde, qui est la representation reelle des interets de sol etde propriete etde ceux qui s y rattachent, verrait tous ces interets blesses, com- promis, aneantis parie nioindre deplacement. C'est la ville imniobiliere. Certes, ces divers interets ne sont pas tellement distincts qu'il ne doive se rencontrer une foule de cas oil ils se confondent et s'harmonisent; et, dun autre cote, on ne saurait, sans injustice, siipposer que le gouvernement reste indifferent aux interets speciaux et niateriels de chaque ville; mais il n'en est pas raoins vrai que les points de vue ne sont pas les memes, et qu'il arrive et peut arriver, en beau- coup de circonstances, qu'un evenemenl indiffe- rent au point de vue politique et gouvernemental, ful mortel au point de vue special oii se place cha- 2G4 DE LA TKAVERSl^E l)E LYON. que fraction de la grande comraunaule. De ces deux situations difFerentes naissentdes devoirs aussi d'un ordre different. Or, c'est cette existence speciale, ce sont ces interets actuels et locaux, que les villes ont a defendre. Cette taclie est plus specialeracnt celle de leurs representants municipaux, et ce ne sont certainement ni les lumieres ni le zele qui niaaquent aux notres. Cette tache appartient encore a d'autres, et il faut esperer que nul ne fera defaut a son mandat en cette grave circonslance (1). (i) si on nous a bien instruit, un homme considerahle par sa position, el sans doute aussi par sa valeur pcrsonnelle, invite a coriihaltre la tra- versee de Lyon, aurait lepondu qu'il se terait jeter dcs poiiiines ciiitef!, s'il demandait , au prolil de cette ville, la solution de conlinuite : et cette raisou, la scale que j'aie entendu donner en faveur de la traversee , aurait suITi, a ce qu'il parait , pour paralyser toutes les langues. Qiielque pereraptoiie qu'ait pu paraiire cet argument, j'avoue qu'il ne ni'a pas convaincu ; d'abord parce (jue, ainsi que chacun en est, j'espcre, niainlenant persuade, la traversee de Lyon ne sera pas moins funeste a rinteret general ([u'a I'interet lyonnais; et, en second lieu, parce qu'un gouvernement de ri'prdsenialinn est un gouvernement dcvant leijuel tons les iuterels repri'senli's sonl adniis a se I'aire entendre et doivent etre, sinon toujours accueillis, au moins loujours ecoules avee le respect di'i aux droits de cbacun. Des pommes cuites u'ont jamais rien prouve, et dans cette circonslance elles eussent temoigne de noire ignorance des bases les plus essentielles de notre gouvernement et du mepris que nous inspire le priucipe snr lequel il repose. Ce ne serait pas la peine de faire representer ces interets, s'il leur etait dcfendu de se faire entendre. Il u'est pas un depute, pas nne deputation qui ne se I'assent, a la cliani- bre, dans les ministeres , dans les bureaux , les organes directs , per- sistants, imperieux de I'interet de localile, et meme de I'interet prive, surtout lors(pril touclie a I'interet clecloial. II n'est pas un conseil-gene- ral, pas un conseil d'arroudissement, pas uu conseil nuniicipal qui n'en fassenl autant ; el si toutes ces manifestations devaient etre accueillies DE LA TRAVERSEE I)E LYON. 265 On va sans doute me dire que la loi a prononce^ et on me demandera si le minislere autorise a con- ceder cette ligne avec la traversee de Lyon^, pent, en supposant qu'il le voulut, revenirsur cette ques- tion deja Iranchee. La chose, a mon sens, ne presente aucune diffi- culte serieuse. En fiiit de chemins de fer, chaque session est venue jusqu'a present, defaire ce qu'a- vait fait la session precedente. On voulait d'abord I'execulion par I'Etat; puis I'execution par les Compagnies; puis I'execution par I'Etat aide des Compagnies; puis enfin par les Compagnies seules. En ce qui touche le chemin de Lyon, la loi de 1844 a raodifie celle de 1842, et celle de 1845 cellc de 1844. Aux termes du projet precedent, il s'agis- sait d'un cliemin de Paris a Lyon ; une annee apres c'etait le cliemin de Paris a Marseille par Lyon. On avec des ponimes cuites, la terre ne suffirait pas a produire les elements d'un pareil mode d'ari;unientalion. Le departement de I'Ain et ses organes se sont montres moins craintifs, el il faul qu'on les en loue. On a dit qu'un depute etait le depute de la France et non de son aiTOudissement. C'est la une de ces sentences creuses et sonores qui manquent de sens et de raison. Autant vaudrait dire qu'un anihassa- deur est I'amliassadeur du monde , parce qu'il fait partie du corps diplomatique qui en esl la representation. Un depute est le depuli' de ceux qui le deputeni, le representant de ceux qui le chargent de les re- presenter, I'organe special des interets speciaux qn'il a recu mission de defendre. La France a une Chamljre, les departeraents n'oul que des de- putes. 206 DE I-A TRAVERSEE DE LYON. voulait d'abord la solution de coiitiiiuile; line annee apres on veut la Iraversee. Pourquoi 1846 ne vien- drait-il pas modifier les resolutions de 1845? Le temps a-t-il epuise tous ses conseils, I'experience tous ses enseignements, I'avenir tous ses secrets? Nous en sommes encore, surcette question des che- mins de fer, au B a Ba de la science , et si nous marchons , c'est a tatons. Le dernier fait con- somme ne saurait done avoir pour nous plus d'autorite que ii'en ont eu tous les faits prece- dents. On fremit, je le sais, a la pensee d'lin ajourne- ment. He bien! qu'on n'ajourne pas! Le rainistere peut parfaileraent concilier notre impatience d'en- fants gates, avec la prudence qui lui commande de se reserver autant que possible, en maliere aussi grave, le benefice du temps el de la reflexion. Qu'il adjuge cette ligne puisque nous sommes si presses, mais qu'il reserve la question de la traversee. Un article ajoute au cahier des charges suffira a cet effet (I). (i) Cel article stipulerait que Ic ministrc pourra, a sou clioix, ilecidui que la ville de Lyon sera ou ne sera pas traversee. Que, dans ce dernier cas, et lorsquc les chanibres saisies de nouvcau, auront prononce , la compaguic adjudicataire aura a tcnir compte a I'Etal d'unc souimc de ou bicn ([ue le temps de la jouissauce sera reduit de Qu'enfin le parti deflnitiveinent pris sera notilic a la compagnie avanl la fin d(' la procliaine session des chatnbres. flE LA TRAVERS^E DE LYON. 267 De cette maniere, tout pourra etre sauve. Le gou- vernement sans relarder d'une minute I'execution, se reservera les moyens de reconnaitre, et par suite de reparer la faute qui a ete commise^ et notre ville aura le temps de s'eclairer, de former son opinion et de faire passer, dans toutes les convictions, les verites que ces pages ont eu pour but de mettre en lumiere. L'ajournementne fait tort a personne, ilne compromet aucun droit, aucun interet^ il n'occa- sionne aucun retard ; il n'a que des avantages sans le moindre inconvenient , comment pourrait-on besiter? Le ministere a cru pouvoir malgre une loi precise^ malgre un contrat clair et formel, reduire le tarif garanti a la Compagnie des Quatre canaux ! lei, rien de semblable, nul engagement n'esl encore pris, et le Pouvoir est entierement maitre de ses resolutions. A tant se hater de prendre des engage- ments, on s'expose, on le voit^, a les violer, et c'esl un jeu qui mene plus loin qu'on ne voudrait! Si done on persisle, si on se rend lout retour im- possible, c'esl qu'on I'aura bien voulu, puisqu'ainsi que je viens de le dire, rien n'est plus facile, que de s'arreter, sans rien compromettre. Ce cas est un de ceux oii, sans reculer, on peut revenir sur ses pas. Avant de resumer cette Irop longue discussion, j'ai encore une promesse a remplir, c'est celle que 208 DE LA TKAVEIVSKK l)E LYON. j'ai faite d'exatniner les divers projets de travcrsee qui ont ete mis en avant ; je vais reiiiplir cetle pro- messe. DBS DIVERS PROJETS PROPOSES POUR LA TRAVERSEE 1)E LYON ET POUR l'eTABLISSEMENT DE SES EMBARCADERES. Toule question au bout dc laquelle ne se trouve pas une verite susceptible d'une demonstration, nette et claire, n'amene que de steriles debats, et ne saurait aboutir a un resultat utile. La solution de continuite du chemin de fer, a LyoU;, est unc question simple et qui inleresse toute la ville ; elle presente un caractere d'unite qui permet de Tenvisager sous toules ses faces, sans changer de point de vue. 11 n'en est pas de meme de la question posee par I'enquete, qui n'est pas une question lyonnaise, mais une question de quartiers , entre lesquels elle devail jeter et a jete la discorde. En eflet, ce qui est vrai, vu de Perrache, ne Test pas, vu du Centre ou des quartiers du Nord; ce qui est sou- tenuavec raison par les riverains du Rhone, est nie avec autant de raison par ceux de la Saone. Si vous demandcz a Lyon, s'il vaut niieux pour lui, que le chemin de fer passe ici ou la ; que I'cm- DE LA TRAVERSEE DE LYON. 269 barcadere soit sur ce point ou sar lei autre; il vous repondra : oui et non ; oui, si je parle pour le Midi, non, si je parle pour le Nord ; et ainsi de suite. Cette question n'est done pas susceptible d'une ve- ritable solution puisqu'elle les admet toutes, menie les plus contradictoires, et que tout depend, comme I'a dit un jour M. Mole^, de quel cote on se tourne. Dira-t-on que c'est ici un cas de majorite; qu'il faut peser et supputer les interets^ et se decider pourremplacementqui donnera satisfaction au plus grand nombre? Mais ne voit-on pas qu'une appre- ciation de cette nature presente des difficultes qui equivalent a une veritable impossibilile , et que Dieu seul pourrait se charger d'une pareille opera- tion? Pour cela, il faudrait d'abord nombrer, echelon- ner et balancer, non seuleinent tons les interets de la ville, mais encore tons ceux qui s'y ratlacbent directement ou indirectenient ; evaluer comparati- vement toutes les industries, toutes les proprietes, toute leur valeur actuelle et d'avenir; puis, ceci fait, former une echelle de depreciation et d'ame- lioration, pour y appliquer toutes ces valeurs mo- bilieres et iinmobilieres, afin de discerner celles qui auraient a soulTrir du choix de tel trace ou de tcl emplacement, et celles qui auraient a y gagner. 11 faudrait, en un mot, fixer la ligne ou s'arreterait 270 l)E LA TRAVERSEE DE LYON. le proiit, oil comraencerail laperte; toiites choses evidemraentau dessiis de nos forces, et qui n'etanl, a tout evenement, susceptibles d'aucune demons- 1 ration raisonnable, donneraient lieu ainsi que cela arrive, du reste, a des debats sans resultats, a des affirmations et a des denegations entre lesquelles il serait impossible de choisir avec quelque connais- sance de cause. Ces questions sont celles qu'on fe- rait mieux, en verite, de resoiidre a croix ou pile, que d'en faire I'objet d'un pareil debat. Aussi voyez oe qui est arrive ! L'enquete a trouve des raisons au service de lous les interets, et a pen pres aussi bonnes les unesque les autres. On dirait, a voir ce qui s'est passe, que chacun a pris son ar- gumentation, non dans sa tele, mais dans sa poche. Dites-moi oii est la maison, je vous dirai I'opinion. /Vvec un Indicateur i^onnais, avec le regislre dc I'impot foncier surtout, j'en saurai autant et plus que la Commission qui a depouille le regislre d'en- quete. Tot capita, tot sensus ; autant d'interets autant d'avis. M. un tel qui a dit blanc, parce que ses pro- prietes sont ici, eut dit noir si elles cussent etc du c6te oppose. Je defie qii'on me cite un avis qui nc repose sur un interet. C'est la un fait que je rap- pelle et non un blame que je formule. Une enquete comme cellc ([ui a ete faite n'est autre chose qu'un I)E LA TRAVERSEE DE LYON. 271 appel aux interels. On s'est adresse a eux, il fallaii bien qu'ils repondissent. L'enquete elant donnee, rien de plus ralionnel que ce qui est arrive. — Pour que la reponse fut Ijonnaise, il fallait que la ques- tion le fut, et elle ne I'etait pas. Lorsqu'une mesure ne s'appuie pas sur un principe, au moins faudrail- il qu'elle s'appuyat sur I'ensenible des interets qu'elle touclie, el que, pour en satisfaire quelques- uns, elle ne fut pas de nature a froisser et a mecon- tenter les autres. Ce n'est pas (out : les interets lyonnais, deja si divises entre eux a ce sujet, se sont encore trouves en opposition avec I'opinion de MM. les ingenieurs qui, par leur position, se placent plus specialemenl au point de vue general et politique ; et, a ce point de vue, en eff'et, ils peuvent avoir parfaitenient rai- son, alors menie quils auraient parfaitenient tort au point de vue lyonnais; tant, je le repete, la question est elroite et incomplete, tant elle est com- plaisante a se preter a toutes les fantaisies de I'in- teret el de I'opinion ; tant il est vrai de dire que la verite est une, landis que le proprc de I'erreur est de se montrer a chacun sous I'aspect qui le flatte leplus. L'une, fille dn ciel, a male et severe beaute, unpeuapre,un ^ewcollet-monte, peut-etre, neplail gueres qua certaines ames d' elite; tandis que I'au- tre,sa ri vale, fille bien-aimee de rhomme, artificieuse 272 UE LA TRAVERS^E DE LYO!V. cl complaisante courtisane, se prete a lous ses ca- prices, caresse tous ses penchants, applaudit a lous ses actes, ct nous plait, conime plait lout ce qui nous flatte et nous sourit. Pourmoi, j'eproiive un embarras d'autant plus grand a aborder cettc question que je ne puis, pas plus que qui que ce soil, avoir sur ce sujet de con- viction bien arrelee, puisque, ainsi que je I'ai dit, tout depend du point de vue que Ton choisit, et qu'il est bien impossible d'ailleurs de se passionner pour une verite toule relative, c'est-a-dire pourune verite qui n'exisle pas. Quand on examine succes- sivement loutes les opinions produites sur cette question, on est comme un homme qui a etc pris et souleve par une vague, puis par une autre, el qui ne pent s'appuyer ni se fixer sur aucune, parce qu'aucuue n'a ni fixite ni fond. Et, en eflet, quand je me place au point de vue de MM. les ingenieurs, je trouve que MM. les inge- nieursontraison; quand je me place au point de vue de Perraclie, je trouve que Perrrche a raison; quand je me place au point de vue des Brotteaux, je trouve que les Brotteaux ont raison; mais quand je me place au point de vue Ijonnais, je trouve que tout le monde a tort. Aussi, n'est-ce qu'apres de noni- breuses fluctuations, et a force de reflexion ct d'e- lude, que je suis parvenu a me former une opinion k DE LA TRAVERSEE DE LYON. 273 arretee sur le nierite relatif de chacun des projets qui ont ete presentes. Cependant, coniiiie entre plusieurs naaux, il y a avanlage a cLoisir le moindre, je vais jeter un coup- d'oeil aussi rapide que possible sur chacun des projets qui ont surgi, et en dire mon avis. Avant cependant de donner la parole aux diffe- rents quartiers qui se disputent nos embarcaderes, il convient de vider une espece de question pre- judiciellc;, sur laquelle on ne me semble pas etre d'accord. Les embarcaderes sont-ils ou ne sont-iis pas pro- fitables aux localites ou on les place? J'ai entendu des liommes de haute intelligence soutenir la ne- gative. J'ai entendu dire mille fois que ces etablis- sements sont bien plus propres a eloigner la popu- lation qua I'appeler. On cite, a I'appui de cette opinion, les embarcaderes de Paris qui seraient loin d'avoir ameliore les quartiers qui les posse- dent ; ceux de Mulhouse autour desquels on a construit de magnifiques hotels qui ne recoivent pas un voyageur, a ce point qu'on leur aurait deja donne d'autres destinations, et qu'on serait peut- etre amene a les demolir. Je crois, pour ma part, qu'il ne faut pas trop se hater de tirer de quelques faits isoles, des conse- quences generales, contraires a toutes les probabi- TOME I. 18* 274 DE LA TRAVERSEE DE LYON. litcs, et aassi a I'instinct general ties populations qui, partout, reclamenl en eff'et les embarcaderes conime un bienfait. Paris est une ville exceptionnelle qui possedo en elle-raenie une puissance d'attraclion centrale conlre laquelle cliacun comprend que rien ne puisse lutter; et personne n'a pu supposer que ses em- barcaderes places d'ailleurs a des distances fort eloignees, pussent jamais attirer sur ces localites, la population parisienne, ou y retenir les etrangers. Un pareil resultat etail Irop contre la nature des choses pour qu'on ait pu le craindre. En serait-il de nieme pour le centre actuel de Lyon, si la (ra- versee avail lieu , et si ses embarcaderes etaient portes aux Brotteaux ou meme a Perrache? Le con- traire semble evident. Quant a Mulhouse, ses debarcaderes places a un quart-d'heure de la ville ne devaient evidemment rien changer a ce qui existait. II fallait etre fou, vraiment, pour esperer que ceux qui se trouve- raient appeles dans cette petite ville, iraient se lo- ger a un quart-d'heure de distance ! Qu'on place les embarcaderes lyonnais a la Mulatiere ou a Fon- taines, et on pent etre bien certain que les hdtels qui s'y construiraient subiraient le sort dc ceux de Mulhouse. Ces fails n'ont done aucune autorite serieuso UE LA TRAVERSEE DE LYON. !275 dans la queslion ; et, malgre ces precedents et d'au- tres analogues, je crois qu'il n'en doit pas inoins Tester constant que toutes les fois qu'un embarca- dere sera place dans des conditions de proximite et de commodite raisonnableS;, il aura pour eiFet, dans un temps plus ou moins eloigne^ d'attirer autour de lui la vie et le aiouvement, consequence ne- cessaire d'un pareil etablissement ^ toutes les fois qu'elle n'est pas contrariee par des circonstances exceptionnelles de la nature de celles dont je viens de parler. Comment expliquer autrement cet etrange acharnement avec lequel on se les dispute? II fau- drait vraiment que notre stupidite eut depasse toutes les bornes, s'il etait aussi certain qu'on le dit, que les embarcaderes excluenl toute idee d'a- melioration pour les quartiers qui en sont dotes. Si les raisins sont si verts, pourquoi se les dis- puter de la sorle? 11 y a plus de franchise, ou au moins plus de logique, dans le langage du renard. Revenons maintenant a nos projets de tra- versee et d'embarcaderes. Ces projets sont au nombre de trois : celui du Midi, celui de I'Est et celui du Centre (1). D'apres le premier de ces projets , le rail- (i) Uu autre projet avail encore ete presente, il consistait a clablir I'embarcadere general sur la place Louis-le-Grand. Je ne m'occiiperai pas do ce projet qui parail abandonne. 276 I)E LA TRAVERSl^E DE LYOlV. way de Paris traverserait la Sa6ne el le Rhone an dessus de Lyon, et viendrait se souder a celiii du Midi, aux Brotteaux, oii serait etabli I'embarca- dere general de toute la ligne. Suivant le second, ce chemin, a son arrivee de Paris, se prolongerait sur la rive droite de la Sa6ne jusqu'a Vaise, entrerait en souterrain sous Four- vieres jusqu'a la Quaranlaine, traverserait la Saone a la hauteur du cours Napoleon, oii il se souderait au rail-way du Midi, et oii il serait etabli un debar- cadere general. Ce projet doterait, en outre ^ la Guillotiere d'un enibarcadere de marcliandises, el Vaise d'un enibarcadere pareil , avec station de voyageurs. Enfin, le dernier de ces projets ferait passer le chemin de Paris a Marseille , par le centre de Lyon, sur I'espace qui existe entre la place des Terreaux et celle de Louis-le-Grand. Les deux premiers, celui du midi, ou de Perra- che, et celui de Test, ou des Brotteaux, out seuls re?u les honneurs d'une discussion officielle, quant a celui du centre, s'il a ete abandonne, ce n'est pas sans avoir re^u, comrae idee au raoins, d'uni- versels eloges. On I'a enterre, mais sous des jBleurs, et comme, suivant moi, cet cnterreraent est un nouveau cas d'inhumation anticipee, je deman- derai la permission d'exhumer ce projet, afin de DE LA TRAVERSEE DE LYON. 277 ("aire voir qu'il est encore plein de seve et d'avenir, et qu'il vaut bien tous les eloges funebres prodi- gues a sa cendre, par M. le prefet du lihone, dans son brillant et habile rapport au Conseil general. Quant aux projets de Perrache et des Brotteaiix, comxne tout ou presque tout a ete dit et tres bien dit, pour et con Ire I'un el I'autre (1), je serai bref, et me bornerai, pour eviter de fastidieuses re- petitions, a comparer sommairement ces deux pro- jets entre eux, dans leur rapport avec le double interet dont je vais parler. DU PROJET DE PERRACHE ET DE CELUI DES BROTTEAtX. L'etablissement d'un erabarcadere touche, en ce qui concerne une ville, a des interets de deux or- (i) Cetle question, successivement Iraitee au conseil municipal de Lyon, au conseil d'arrondisseinent, au conseil general, a la diamhre du com- merce et dans la commission d'encjucte, a donne lieu a des debats qui ont ete resumes avec une giande habilete par MM. les rapporteurs de ceS divers corps et commission. Elle avait ete precederament discutee dans un ecrit tres remarquable dii ii I'uu de nos plus Iionorables concitoyens, M. Hodieu. Au point de vue des Brotleaux, la meme question a ete traitee aves une cgale superiorite par MM. les ingenieurs, auleurs de ce projef, et par le digne niagistrat qui vient d'abandouner la mairie do la ville de la Guillotiere, donl les inlcrcts avaicnt tiouve on liii uu urdcul et zeic de- fenseur. Aussi, est-il peu de raisonnemenis, pour et contre, au point de vue special de chacun dc ces projets, ((iii n'aient trouve lieu a se produire. soil dans les rapports jiublics, soit dans la presse . 278 DE LA TRAVERSEE DE LYON. dres bien distincls,- I'interet industriel, cl rinteret proprietaire ; I'un voulant que I'embarcadere soil dispose de maniere a fournir un service commode et economiqiie ,- I'autre qu'il soit etabli en \ uc de conserver les interets existants, et d'eviter lout ce qui serait propre a amener la depopulation d'un quartier au profit d'un autre. Ces interets ne sonl pas dans une opposition necessaire, et la perfection consisterait a trouver, pour nn embarcadere, un emplacement qui donnat une egale satisfaction aux uns et aux autres; mais le plus souvent c'est le con- traire qui arrive, et ces interets peuvenl difFercr a ce point, qu'il pent parfaitement se faire que les uns appellent une solution, et les autres, une solu- tion contraire. On voit qu'il faut toujours, dans cette question de traversee et d'embarcadere, en revenir a la dis- tinction que j'ai faite entre la ville immobilicre et la ville mobiliere ; et on s'apercevra si on } refle- chit bien, que la plupart des discussions engagees sur les interets d'une ville ;, viennent de ce que cette distinction n'a pas e(e suffisamraent com- prise. La question est done complexe et a necessaire- ment besoin d'etre divisee, a defaut de quoi toutc solution serait impossible. Et, par exemple, dans le cas dont il s'agit, le problemc donne so Uaduil, pour les Brottcaux, en 1)E LA TRAVERSEE l)E LYON. 279 CCS termes : chercher remplacemenl le plus proprc au service ; Pour Lyon, au contraire, le problenie doniie est celui-ci : chercher remplacement le plus propre a proteger et conserver les inter ets existants. Aussi, les defenseurs du projet des Brotteaux avouent-ils qu'ils ne considerenl pas Lyon tel qu'il est (1), mais tel qu'il sera dans I'avcnir, c'est-a- dire tel qu'on veul le faire ; et ce mot donne la cle de lous les debats dont nous souiraes temoins, car si les Brotteaux voient les choses ainsi, ce qui se comprend ; Lyon, ce qui se comprend mieux en- core, les voit d'une maniere loute differente. Sui- vant ses defenseurs , une ville a une personna- 11 te actuelle et locale qu'on ne pent deplacer sans I'aneantir. Et, en efFet, il serait aussi insense que coupable de sacrifier ce qui est a ce qui n'est pas, et de consacrer et legitinier, au noni d'un avenir qui n'est rien, Tirainolation des interets actuels qui sont tout. Le youvernemenl n'est pas pro- prietaire, il est administrateur; or, adniinistrateur de quoi ? De ce qui existe, sans doute. II repre- sente les interets actuels ; c'est de ces interets qu'il tient sa mission, son pouvoir et ses moyens d'action ; oublier ces interets, en vue d'interets nouveaux a creer, serait une trahison ; ce serait (i) Opinion liir p.irM. B-'inard nn Tnnseil general. 280 DE LA TRAVERS1&E DE LYON. tourner contre nous, les armes que nous lui avons confiees pour nous defendre et proteger. Quoi qu'il en soit, on comprend qu'il doit elrc bien difficile^ avec des points de depart si opposes, de jamais s'entendre. Neanmoins ecoutons les rai- sons donnees de part et d'aulre, et jugeons. Pour les Brotteaux, on a dit : Que I'embarcadere place sur le territoire de la Guillotiere sera plus rapproclie du centre de Lyon , et consequemment mieux a sa portee ; Qu'il favorisera la regeneration des quartiers du centre en faisant sentir la necessite d'y ouvrir les rues transversales qui lui manquent ; Que les Brotteaux sont mieux places que Per- raclie pour reccvoir le Irop plein de Lyon, etdon- ner asile aux industries qui, de gre ou de force, le quitleront, ainsi que cela serait deja arrive pour les coramissionnaires de roulage qui auraient ete , a-t-on dit;, chasses de cettc ville; Que ce trace, qui est de 2,500 metres moinslong, exigera des depenses moins considerables, et que I'econoraie qui en resulterait pourrait elrc em- ployee a realiser le projet d'un embarcadere de voyageurs place au coeur de Lyon ; Que le rail-way de Paris a Lyon par la vallee de la Loire, devant, par la force des choses, arriver a DE LA TRAVERSEE HE LYON. 281 Perrache^ il etait juste de laisser aiix Brotteaux celui de la Bourgogne; Qu'on ne pourrait, sans imprudence, faire pas- ser sous le tunnel de Fourvieres, deux lignes aussi importantes que les deux grandes voies ferrees des- tinees a unir les deux capitales; Qu'un seul embarcadere ou viendraient aboutir tantde provenances diverses amenerait un encom- brement inevitable, chose tellementfacheuse qu'elle aurait fait renoncer a retablissenienl d'une gare commune, pour ces deux cbemins, a leur depart de Paris. A leur tour^, les adversaires de ce projet, ont dit: Que si le debarcadere des Brotteaux etait plus rapprochc de certains quartiers, il etait plus eloigne des aulres, et notamment de la place Louis-le-Grand et des quais de la Saone, et qu'a tout evenement la difterence des parcours, beaucoup moins conside- rable, an surplus, qu'on ne le disait, etait plus que compensee par la difficulte des abords (1). On a (i) Les parties advei'ses se jetteiil, a ce sujet, les raisonnemeiils el les chiifres les plus conliadictoiies, le lout avec accompagnement d'injuies, bien entendu. Le journal La Presse, qui a pris fait el cause pour le [)rojel des Brolleaux, n'a vu, dans ropposition qui lui est faite, qu'une miserable hUriijuc de locality', doiit le bourdonnemcnl ne saurail hii iniposer. A I'appui de son opinion, ce journal a apporte des chill'res (pii ont ete violemment contredits par la presse lyonnaise. 282 OE LA TRAVEKSEE DE LYOiN. rappele, pourle prouver, < queles comiuuiiicalious de lous les quarticrs de la ville avec Perrachc , avaient lieu par des voies larges ct horizonlales , tandis que celles de ces lucmes quartiers avec les Brotleaux avaient lieu par des rues etroites et tor- tueuses, par des lignes anguleuses et brisees; par des ponls a peage (un seul excepte), et presentaul tous des rampes d'uii difficile acces pour les voi- tures (1) ; » Que I'etablissement de I'embarcadere aux Brol- teaux, au lieu de faciliter la regeneration des quar- tiers du centre de term in era it la population a les abandonner et a traverser le Rhone, ce qui serait, en efFet, plus simple, plus court et plus econo- mique; Que ce qui est arrive pour les couimissionnaircs de roulage le prouve de reste, et que cet exemple, assez malheureusement clioisi^ est beaucoup plus propre a justifier les craintes de notre ville^ qu'a les faire cesser ; Que si le trace des Brotteaux est plus court, cela prouve peu au point de vue de Lyon, auquel il im- porlc, noil que ses rail-ways aient deux ou trois kilometres de plus ou de moins, mais qu'ils lui soient aussi prolitables que possible ; qu'au surplus la reclification demandee avec lantderaisonet d'in- (t) CoHiiicr (le l.tjon rlti ro aoi'il (S/,5. DE LA TRAVEKSEli l)E LYON. 283 telligence par les riverains de la Saone, fera dispa- raitre celte difference de longueur, si elle exisle; Que le prolongement jusqu'a Lyon du rail-way du centre n'est encore qu'une simple idee dont rien, jusqu'a present, ne garantit la realisation, et qu'il serait par trop etrange que la Guillotiere, s'il est permis d'ainsi parler^ ait la pretention de se faire servir la premiere, et de lout prendre, sauf a lais- ser a Lyon Vesperance d'un autre chemin ; que d'ailleurs la Guillotiere est loin d'etre desheritee par le projet rivals puisqu'il comporte Fetablisse- menl dans ses murs d'liu embarcadere pour les niarchandises, et qu'elle aura d'ailleurs de droit, el par la force des choses, ceux qui seront elablis pour les rails- ways de Test et du nord-est de la France ; Que les inconvenients d'un tunnel consacre a deux chemins sont faciles a faire disparaitre, soil en lui donnanl les dimensions convenables, soil en prenant les raesures de police et de siirete propres a eviterles accidents; Que nul encombrement n'est a redouter d'une gare commune, si on lui donnc une etendue en rap- port avec sa destination, et que rien, ainsi que le dit le journal la Presse, qui soulient si cliaudement le projet des Brotleaux, « ne serait plus vicieux que d'eparpiller un service qui , pour ctre fait avec la rapidile et la regularitc nccessaires, a bcsoin, plus 284 l)E I.A TRAYEKSEE I)E LYON. ([lie loll I ail ire , des ressources que presenle un systeme de centralisalion bien entendu. » Or, on comprendrait peu comiuent la cenlralisalioii du service J si desirable aux Brolteaux, ne le serai t pas a Perrache (1). Si I'interet qu'une ville peiil avoir a posseder des embarcaderes propres a lui facililer I'usage le plus profilable possible de ses rail-ways, etait son seul interet, I'liesitalion serait peut-elre encore permise ou tout au moins on comprendrait aisement la di- vergence d'opinions dont nous sonimcs temoins ; mais il est loin d'en etre ainsi, et il doit demeurer evident que eel interet est pour notre ville extre- luement secondaire, compare a celui qui louche a la question du deplacement possible de sa popu- lation, et de I'inflaence que I'embarcadere pent etre (i) On a ilil aiissi que la loi du ii juin avail traiiclic la ([uestion en favour de Lyon , mais j'avoue que telle oi)jcrtion n'a, snivaiil nioi, rien de seiieux, soil parce que la loi du 1 1 juin est line loi mainlonaul raorte, soil |)arce qu'il est evident que le Lyon politique se eoiupose de loutes les viiles qui forment la populalion lyonnnisc, et ([ue c'cst, en ee sens, que la loi du 1 1 juin, qui n'a lien voulu ])iejuger sur le trace, a dii en parler. C'est aussi pour ce motif que jc n'atlaclie iiullc importance ii cette circonstance que la Guilloticre et Lyon sont des viiles dilTerentes, administralivement parlant. La Guilloticre serait un faubourg ou nn quar- lier de Lyou, que mon opinion serait lout-a-fait la nieme. Tout, conime aussi, en cc (pii touclie la lucalitc de Perrache, ausujct de laquelleje n'en diiais nj plus ni moins, alors nieme qu'ellc aurait un niaire a pari el <[u'elle s'appellerait la ville de Perraclie. Ces questions soul des (pieslions de lieux et non des questions de municipalile ; el, pour ces choses la, le Mom ne fail ricii .i rall'aire. DE LA TRAVEKS^E DE LYON. 285 appele a exercer sur ce deplacement. Or, sous ce rapport si essentiel, tout doute devient veritable- ment impossible. Les Brotteaux se trouvent , vis-a-vis de Lyon , dans une situation topographique de nature a legi- liiner toutes les craintey qui ont ete manifestees et que I'experience a deja justifiees. D'une longueur demesuree, cetle ville lend a s'elargir beaucoup plus qu'a s'alonger. Resserree entre deux rivieres, construile de maniere a ne pouvoir jamais obtenir une regeneration que la desesperante solidile de ses maisons rend presque impossible, sa pente natu- relle la porle sur la rive gauche du Rhone ou I'ap- pellent des terrains d'une etendue sans limites ; de beaux edifices deja construits, des rues droites, larges et aerees, tout ce qui, enfin, est propre a provoquer la desertion d'une population. Cette opinion est partagee, ineme par les parti- sans du projet des Brotteaux. En efFet, on lit, dans I'expose presenle au Conseil-General, par I'un de ses honorables membres (1) , les paroles sui- vantes : « Tout recemment, el sous nos yeux, les com- missionnaires chargeurs de Lyon qu'une juste se- verite de la voirie a fait disparaitre de nos quais dont ils genaienl la circulation, ont-ils eu la pen- (c) IM. Bernard. "286 I)E LA TBAVERSEE l)E LYON. see de se porlcr aux extremiles ou ils auraienl pu irouver des locaux spacieux et a has prix? ... Non, ils out conipris la necessite, poureux, de se lenir pres du centre des aft'aircs, ei se son I fixes sur la rive (jauche du Rhone, malgre Vinconvenient des ponts a peacje. Les embarcaderes places aux exlre- mites pointues de I'agglomeration lyonnaise, au- raient non seulemenl le grand inconvenient de Vexcentricite, mais ils favoriseraient encore ce fa- cheux developpement en long qui rend les rapports difjiciles et les interets moins identiqiies. >> Or, que conclure de tout ceci , si ce n'est que les Brolleaux etant, de leur aveu , beaucoup mieux places que Perrache pour attirer a eux la population que nous voulons garder, nos de- barcaderes y deviendraienl , pour nous , une nouvelle cause de mine en hatant le mouve- tnent qu'il est de noire interet de contenir. Et, s'il en est ainsi, s'il est vrai que les industries qui nous delaissent se portent deja de preference sur la rive gauche du Rhone, malgre les ponts a peage et le prix eleve des terrains ; s'il est vrai que I'eloigne- ment de Perrache, son excentricite, et tous les au- tres inconvenients qu'on lui reproche , soient, comnie on I'assure, un obstacle et un empeche- ment au mouvement qu'on voudrait favoriser; ce sont autant de raisons capitales pour que nous DE LA TRAVEKSEE DE LYON. "287 lui donnions hi preference, car il est bien evi- dent que nous devons voter pour la localite qui doit nous faire le moins de mal, pour celle qui offre le moins de chance a une emigration qui, pour nous, serait mortelle. Les Brotteaux demandent les embarcaderes pour avoir la population; Lyon les veut pour la conserver ! Rien de plus logique d'une part comme de I'autre. Plus les Brotteaux auronl raison a leur point de vue, plus ils auront tort au point de vue lyonnais; car il doit deraeurer bien evident, d'apres tout ce qui precede, que si une concurrence est a redouter pour Lyon, surlout pour les quartiers du centre et du nord , c'est assure- ment celle des Brotteaux, et que des-lors son inte- ret bien entendu est de combattre tout ce qui serait de nature a augmenter I'emigration deja commen- cee, et a favoriser la tendance que notre population a a se deverser dans les plaines voisines d'ou on ne lui menage ni les agaceries ni les seductions , chose de fort bonne guerre, du reste, et auxquelles il est de fort bonne guerre aussi d'opposer toutes les armes dont nous pouvons disposer. Le projet des Brotteaux a, en outre, I'inconve- nient d'etre exclusif et de ne pas se preter, comme celui de Perrache, a une plus equitable repartition des avantages qu'on se promet de la possession et de la division des embarcaderes. II tend a deshe- 288 I)E LA TRAVERSEE UE LYON. liter Vaise et TOuesl de ces avantages, el a irapper ces qiiartiers dcja si delaisses d'unc nouvelle cause de mine. Point d'arriveeapeupres oblige delaligne du Midi et de celle de I'Est et dii Nord-est, les Brot- teaux, si leur desir etait acciieilli, deviendraient le centre unique et exclusif de lous les arrivages, ce qui ue saurait manquer d'y accuniuler de nou- veaux et nonibreux elements de prosperite, et de faciliter, plus que toute autre chose, la realisation de I'avenir que celle ville a reve au prejudice de la noire. II en resulterait encore que le chemin de fer ne se souderait plus a la Saone, celle magnifique voie d'eau dont les voies ferrees feront, peut-etre, plutot qu'on ne croit, apprecier et reconnaitre les avan- tages. Or, cet inconvenient aurait, pour Lyon, une immense gravile, et aiderait a la ruine de sa navi- jjation fluviale dont la conservation est, au milieu de la perturbation qui se prepare, sa principale planche de salut. On a bien dit que si I'embarcadere general etait etabli aux Brotteaux il occuperait la un emplacement qui , autrement , sera convert de raaisons dcstinees a faire concurrence a celles de Lyon et a accelerer le mal qu'on redoute. Celle observation serait juste si I'espace manquait aux Brotteaux , mais comme il en est autre- DE LA TRAVEKSEE DE LYOi\. 289 luent , comnie cet espace est sans limites, comme il suffit a plus de inaisons qu'il n'en faudrait, dut la ville de L_yon , se porier toute entiere sur la rive gauche du Rhone, il en resulte que I'objection manque de porlee, puisquil nous importe fort peu que tel ou tel emplacement soil on non livre aux constructions particulieres, si, quoiqu'il arrive, I'cspace ne doit pas leur faire defaut. Celte consi- deration me parait done fort peu rassurante. Quant au projet du cours Napoleon, bien qu'il soit loin de presenter au meme degre les inconve- nicnls que je viens de signaler, bien qull soit beaucoup plus en harmonic avec les exigences de la justice qui veut que les bienfaits de nos rails- ways soient, autant que possible, repartis entre les diverses parties de la ville, bien qu'il soit infi- niraent plus favorable au maintien de notre navi- gation fluviale, puisqu'il doit souder le chemin de fer a la Saone, en amont et en aval de Lyon; cir- cons lance extremement preponderante et qui suffi- rait a raes yeux pour trancher la question; bien que, sous tons ces rapports, il ait des droits cer- tains, clairs et nets a une incontestable preference, on ne sauraitneanmoins se dispenser dereconnailre qu'il est de nature a compromettre aussi, bien que moins gravement, les interets de la plupart des quartiers de la ville, en ce sens que, si le deplace- TOME I. id* 290 DE LA TRAVERSEE 1)1: LYO>-, ment de population, d'activite et d'interels qu'il doit aniener, parait devoir etre nioins prompt e( nioins coraplet qu'ii ne le serait avec le projet des lirotteaux, ce deplacement n'en doit pas moins etre considere comme certain, surtout en ce qui touch( les quartiers du Nord qui paraissent devoir etre, dans lous les cas, sacrifies, si on ne renonce a cetlc liomicide traversee. La quantite de terrains a batir que prescnte Perrache est moins considerable^ il est vrai,qu'aux Brotteaux, mais on ne saurait cependant se dissi- muler que si la population venait a s'agglomerer dans ce vaste perimetre qui existe entre le cours Napoleon et la place Bellecour, comme elle s'est agglomeree dans les quartiers du Nord, il en res- terait bien peu pour occuper le reste de la villc ; et que si I'embarcadcre y amenait successivemenl la vie, le raouvement, I'activite, les affaires dont le Nord et le Centre sont aujourd'hui en possession, ce ne pourrait etre qu'a leur detriment ; car nul corps organise, qu'il s'appelle ville ou individu, ne pent avoir deux coeurs oudeux centres. L'emigration ne se fera certes pas tout-a-coup ; elle aura a lutter contre des difficultes topographi- ques, contre des habitudes prises, contre de nom- breux et puissants interets, mais elle se fera ; parce qu'ainsi le veut la force des choses ; parce qu'il y a. DE LA TRAVERSEE DE LVON. 291 dans le mouvement, une puissance d'altracUon a laquelle rien ne resisle. Elle commencera par les hotels et par la popula- tion flottante qui les hante, puis par les restau- rants , par les marchands de detail, et ainsi de suite. On pent dire du projet du cours Napoleon qu'il place I'embarcadere general trop loin ou trop pres ; trop loin pour satisfaire a toutes les exigences d'economie et de conimodite du service ; trop pres pour ne pas provoquer, au prejudice du Centre et du Nord de la ville, le deplacement plus ou nioins prompt de la population, et pour ne pas donner ainsi lieu, a une deplorable perturbation d'interets (1). Le projet du Centre seul est de nature a eviter ce double inconvenient ; inconvenients que le projet dePerrache perdraiten partie, si on adoptaii Taniendement qui a ele propose (2). Cet amendement consistait a imposer a la Com- (0 Si on poilait, comme je I'ai dit plus haul, I'embarcadere a une grande distance , il arriverait ce qui arrive a Mulbouse , nul ne songerait a se loger aux environs, et, des lors, toute crainle de deplace- ment pour ce fait disparailrait. Ce qui importe a une ville, c'est d'avoir ses debarcaderes dans son sein, car elle y trouve economic et commodite; ou, a defaut, a une distance telle, que cettc distance soit un obstacle au deplacement de sa population. Cost ici un de ces cas fort rares, ou le juste milieu a tort. (2) Cette proposition est due a un de nos honorables professeurs a la Faculte, M. Jourdan, dont I'opinion a cle publiee dans le Cnurriei de Lyon, du 12 aoiU i845. !29'2 Di; 1.A TRAVERS^E DE LYOK . pagnie concessionnaire I'obligation d'etablir, an centre meme de Lyon, unc station commode, ou voyageurs et marchandises trouveraient des moyens de transport convenaljles, de telle sorte que chacun ])ut s'y embarquer et y debarquer comnie si cette station etait le point d'arrivee du chemir. de fer. De cette maniere, les voyageurs au lieu d'e- tre abandonnes aux extremites de la ville, se trou- veraient amenes sans embarras ni frais, pour eux, au centre meme de Lyon; et ceux qui partiraient ne seraient point obliges d'allerchercher le cbemin, a une heure de leur domicile. Cette station auraii encore I'a vantage d'eviter aux voyageurs la traver- see du tunnel chose generalement fort desagrca- ble (1). Une pareille mesure est si importante pour notre ville, la charge qui en doit resulter pour la (i) « II convient d'etablir, au milieu de la ville, uii liuieau central comraun aux deux chemins de fer, et oii seront aracnes les voyageurs el leurs elTets. L'etablissemeiU de ce bureau, au centre de Lyon, aura aussi I'avautage d'empecber I'limigration d'une partie de la population vers les debarcaderes, et, par consequent, cette perturbation d'interets ()ue Ton redoute ; les debarcaderes seront bieii, il est vrai, aux exlrcniites de la ville , mais , de fait, les arrivees et les departs seront au centre. <( Les tunnels suivant des ligues courbes ne sont pas sans dangers ; dans tous les cas, ils prolongent pour les voyageurs un veritable supplice. Engages sous ces longues galeries, on a bate de revoir la luiniere. » Extrait de I'Dpinion de M. le docteur Jourdau, professcur a la faculte des scieaces. Courrier de Lyon du i3 aoiJt i845. Get araeudeincut est, ainsi qu'ou le voit, un dimiuutif du projet dii Centre. DE LA TRAVERSEE I)E LYON. 293 Conipagnie est si pen considerable, que toute hesi- tation, au sujel de ['adoption de cet amendemenl, doit vrainient elre consideree corame impossible. Avec cette addition, le projet de Perrache perdrait, je I'ai dit, une partie de ses dangers; et s'il est impuissant a nous garantir de ceux que pre- sente la traversee, tout au moins est-il propre a les eloigner, et a nous faire gagner du temps, et c'esl beaucoup, parce que le temps laisse rarement passer de nombreuses annees sans amener quel- ques-uns de ces coups de baguelte providentiels, qui viennent interrompre subitement le cours logi- quedes eveneraents, et bouleverser les rapports que noire raison avait etablis entre les efFets et les cau- ses. 11 me reste maintenant a parler du projet du Centre qui est loin d'avoir obtenu toute Taltcntion dont il est digne. PROJET DU CENTRE, Si on penetre dans ce carre long qui se trouve Ti^nferme entre le Rhone et la Saone, entre Bellecour et les Terrcaux, c'est-a-dire entre les plus beaux quartiers etles plus beaux quais de Lyon, on trouve une ville puante et sale, des rues etroites el lor- tiieuses, des maisons ignobles et ruinees, qui con- 294 I)E LA TRAVERSi^E I)E LYON. trastcnt etrangement avec la brillante enveloppc qui les cache. On dirait d'une ville poitrinaire donl I'eclat et la vie se seraicnt portes aiix extremiles; ou d'un corps qui cacherait un coeur gangrene et dcs pounfions tombant en lambeaux et pourriture, sous une peau fraiche et rosee. Ce sont ces quar- tiers immondes qui ont valu a L3^on une reputa- tion de malproprete qui a peine a ceder devant de courageux et perseverants efforts (1). Et pourtant, ces quartiers si degoiitants, si justement fuis , si mal habites, occupent le terrain le plus precieux de Lyon. (i) 11 convieul de rendre justice a radministralion qui a entrepris la regeneration de notre cite, et qui tend a la laver des souillures seculaires (jui en avaient fait une des plus malpropres villes de France. On a pu re- gretter quelquefois I'aprete de certaines formes et de certaines raesures, roais ii convieul de reraarquer qu'il est des maux auxquels il faut des re- medes heroiques. Les abus sont corame de vieux clous rouilles qu'on ne pent arracher en gants blancs, et avec lapointe des doigts, mais avec des tenailles de fer et une main de fer, au risque de faire voler ([uelquefois en eclats, le hois qui les cache ct lesretient. Notre ville change d'aspecl fi vue d'ocil ; les envahissements de la voie puhlique sont reprimes. Les trotloirs eulevent a notre pave aigu sesprincipaux inconvenients ; les rues relevces en chaussee augnientent de largcur et facilitcnt la circulation des voilures ; les anciens egouts desobstrues sont rendus a leur destination oubliee. Tout ce qui louche en un mot a la viabilite, a la proprete, a la saluhrilc de noire ville est I'ohjet d'une sollicitude ardente, eclaircc et perseverante. Ces ameliorations valent micux, a raou gre, que de fastueux monu- ments, car elles profitent a Ions, lous les jours et a toutes les heures. L'administration, a laquelle elles sont dues, sera done longtemps benie. Les froisscmenls (rinlcrcts prives seronl promplcnient oublies, et le bienfait restera. I)E LA TllAVERSEE DE lYOlN. 295 Or, c'est la que, d'apres les auleurs du projot dont je parle, le cherain de fer viendrait aboutir; c'est la que serail place I'enibarcadere , pour les voyageurs seulement; c'est la que seraient eleves sur tous les terrains resles libres, de nouveaux edi- fices a])propries a nos gouts et a nos besoins ac- tuels ; c'est la que seraient percees des rues larges et droites, en echangc de ces couloirs obscurs et tortueux qui sillonnent maintenant celte parlie de la ville ; c'est la que Lyon, depouillant cet aspect de degoutante decrepitude que presentent ces quar- tiers, se releverait brillant et rajeuni , plein d'a- venir, et fort d'une vie nouvelle, comme fait une fleur, fille parfumee du fumier le plus immonde ; c'est la enfin, que le commerce trouvant au centre meme de Lyon, et entre ses deux rivieres, des lo- caux commodes et convenables , reviendrait se fixer, et renoncerait aux tendances excentriques ({ui le poussent a s'eloigner (1). (i) Un honorable conseiller dc prefecture vient de publicr, sur la neces- sile de regenerer ces (|iiarliers, un rapport plein de vues sages, de re- llexions judicieuses el de calculs concluants. II serait bien a desirer que ce rapport fut mis sous les yeux de tous ceiix qui, de prcs ou dc loin, peuvent etre appeles a exercer une inilueuce ([uclconque sur la determi- nation definitive qui doit etre prise; ils y puiseraient les elements d'une conviction ([ui me semblc devoir elie celle de lout lionime cclairc. Ce rapport est celui qui a ete adresse a M. le Maire de Lyon par M. Alexan- dre Monmarlin , charge de recevoir renquele relative aux plans d'a- lignemcnt dc la partic cciitralc dc la \ille. 296 DE L.V TRAVERSEE DE LYON. On a dit que ce projet avec lequel il est neces- saire de raser une grande quantilc de maisons, donnerail lieu a des depenses considerables ; Que son execution rencontrerait d'ailleurs des obstacles dans notre legislation sur I'expropriation pour cause d'utilite publique; Que, dans tons les cas, ce projet etait une specu- lation etrangere au cherain de fer, et qu'il ne sem- blait pas raisonnable de I'iniposer a la Compagnie qui se rendrait concessionnaire de ce chemin. De toutes ces objections, celle a laquelleon parail attacher le plus d'importance, est, je I'avoue, celle qui me touche le nioins; je veux parlor de la ques- tion d'argent. Les terrains dont il s'agit, mis a nu, debarrasses des constructions qui les souillent, representeraient certainement une valeur de beaucoup superieure a celle des maisons qui y existent; a ce point qu'un incendie qui devorerait tous ces quartiers, serait un incontestable bienfait, non seulement pour la ville^ mats aussi et surtout pour tous les proprietaires incendies. Ces terrains batis comme ils le sont^, va- lenl aujourd'hui, sol et construction, ainsi que le prouvent toutes les ventes faites, de 200 a 500 fr. Ir metre (1). Si ces terrains etaient libres en totalite, ils (i)Jc ne parle ici que des prix ordinaircs. On comprend qu'il pout se Irouver, meme dans ces quaiticis, quelqucs maisons faisant cxcoption soil dans un sens, soil dans un autre. DE LA TRAVERSEE DE LYON. 597 vaudraient plus du double. II n'exisle, a Lyon, au- cun emplacement preferable, ct on peut en ci(er qui, dans certains quartiers, se sont vendus jus- qu'a 15 et 1800 fr. le metre (1). Or, s'il en est ainsi, et chacun peut s'en assurer, il est bien evident, qu'au fond, ce projet, loin d'e- tre couteux, serait profitable, et que la question d'ar- gent au lieu d'etre une objection contre cette loca- iite, serait un argument en safaveur. Negliger unc pareille occasion d'arriver sans frais ni sacrifices, a une regeneration que notre ville ne saurait jamais payer trop cher, serait une faule qui laisserait d'e- ternels remords a ceux qui I'auraient commise. De son cote, le gouvernement, au moment ou il songe a une mesure propre a porter a la prosperite de Lyon une atteinte funeste , ne devrait-il pas s'estimer lieureux de pouvoir lui offrir un semblablc dedommagement, alors surtout qu'il pourrait le faire sans s'iinposer de nouveaux sacrifices? (i) Les raaiivaises maisons qui forment Tangle sud-est de la place d'Al- bon ont ete, di[-on, achetees a ce prix, en vue de reconstruction. Qu'on me fournisse les moyens d'avoir la place nette, et je me charge d'or- ganiser unecompagnie qui donnera, a cliaque proprietaire et a son choix, ou le prix reel de son imraeuhle, ou, en cchange d'une vieille et ignol)lp raaison, se depreciant tous les jours, une part dans les immeubles neufs, d'un revemi egal au sien. De sorte que s'il vcut vendre, il aura vcndu mieux qu'il ne pourrait le faire ; s'il veut rester proprietaire, il aura, en (■change d'uuc luaison en mines et raal batie, un imineublc neuf et bicn ronslniit, r'csl-a-dirc uti rcvenu ('gal ol un capital ami'lidre. 298 DE LA TRAVERSEE DE LYOiN. Mais admetlons qu'il en soil autreinenl ; porlons lout au pire; supposons que ce projet dut doubler la depense de la traversee. Serait-ce bien reellemenl la un obstacle devant lequel on dut s'arreter ? Dans ce siecle de millions, alors que le gouverneraent ne sait comment s'en defendre et debarrasser; alors qu'il fait des lois et reglemenls uniquement pour s'en garantir ; alors qu'il repousse ceux qui les lui apportent, ou les reunit pour les absorber; alors que, pour la ligne de Lyon, on compte deja vingt Compagnies, ayant chacune leur fond social, et qui off'rent de la sorte qualre milliards a I'Etat, pour unc entreprise de 200 millions ; comment vient-on nous parler de quelques dixaines de millions a engager de plus ou de moins dans unc speculation qui en exige plus de 310 (1) ? Dix millions ! La belle affaire vraiment pour une Compagnie ! C'est 20,000 actions de plus, et par- tant un benefice plus considerable ! Si le chemin du Nord n'eut coiite a la Compagnie que 50 millions au lieu de lui en couter 150, elle eut gagne trois fois moins. Par le temps qui court, et les choses qui se passent, plus une concession coiite, mieux (i) 200 millions de Paris a Lyoii, et i u> tie Lyon a Avignon. On sail qu'anx teimes de la loi ccs deux ronipaf;nics doiveni conlrihuer a la traversee. Ce capital estcelni sur le(iiul vicnl de se former la rompapnie des receve'irs-gencraux. I DE LA TIUVERSEE DE LYON. 299 elle vaut pour ceux qui Tobtiennenl, bien entendu ! Imposer le projet dont je park a une Compagnie, ce ne sera done pas augmenter ses charges, mais ses profits. On assure que plusieurs Compagnies au capital de 190 millions, viennent de se former a Londres, uniquement pour amener ses rails-vrays pres de la Bourse et au centre de la ville. Get exeniple prouve Irois choses : la premiere, c'est que cette capitale a compris qu'il lui iraportait d'apporter la vie oii est dejala vie,le mouvementou est dejalemouvemenl; la seconde, c'est que la question d'argent ne doit pas etre, en pareil cas, consideree comme un obs- tacle ; latroisieme, c'est que la condition de placer I'erabarcadere au centre de Lyon n'est pas de na- ture a arreter ni effrayer la speculation. La loi du 11 juin mettait a la charge des com- munes et des departements, I'achat des terrains. C'e- tait une charge enorme pour Lyon, qui s'en trouve exonere. Ce projet, dut notre ville intervenir pour le subyentionner, ne lui coiiterait pas ce qu'elle aurait dii payer, sans fruit pour elle, en vertu de ladite loi. Reste la question d'expropriation. On a suppose que la legislation actuelle ne permetlait que I'ex- proprialion des immeubles necessaires a I'elablis- sement de la iioie puhlique. 300 I>E LA TRAVERSEE DE LYON. Je crois qu'on est dans Terreur a ce sujel. Ce qui s'est passe pour le percement de la rue de Ranibu- teau a Paris, le prouve de resle. La loi pcrmet I'ex- propriation non pas seulemenf de cequi est destine a la voie publique, mais encore de lout ce qui est iVulilite puhlique. Or, I'utilite publique ne se borne pas a des questions de rues, de places ou de routes. Cela est si vrai qu'on songe a exproprier, pour cause d'utilite publique, les actions de jouis- sance des canaux. Si la sanle publique, si les be ■ soins de la circulation , si des circonstances capi- lales exigeaient la reconstruction cntiere d'un quar- tier, la loi neferait nul obstacle a la declaration d'u- tilite publique, il suffirait que cette utilite existat. La legislation actuelle est done parfaitenient suffi- sante, mais il en seraii aulrement, qu'il ne serait pas raisonnable de voir la un obstacle. II s'agirait tout siinplement en ce cas de faire une loispeciale. On en fait pour moins que cela. Lepouvoirlegislatif, pourrait-il hesiter a intervenir, et a sanctionner une mesure utile a tons et ne faisant grief a per- sonne; une mesure qui des lors serait aussi profi- table a I'inlcret public qu'a I'iuterct prive ? Le con- traire serait tellement deraisonnable qu'on ne pent le supposer. Sous le rapport de I'arl, je ne crois pas les difii- cultes plus grandes qu'aillcurs. I'n viaduc qui (o- DE LA TRAVERS^E 1)E LYON. 30 J rait du pont de Nemours un pont couvert; un eai- barcadere place an centre des quartiers dont j'ai paries, sous lequel continuerait a circuler la popu- lation, el qui ne generail et n'interromprait au- cune communication, me sembleraient, sous lous les rapports, reunir des avantages d'une apprecia- tion simple et facile. L'execution, au surplus, est Taffaire de MM. les ingenieurs, et loin de moi la pensee de mettre le pied sur leur empire. Je crois done qu'on s'est trop elFraye de ce projet qui me semble de beaucoup preferable a tous les autres, et il serait vraiment a desirer que la ville le prit a coeur, car c'est la, pour elle, une planche de salut. Qu'elle le veuille resoluraent, et la chose sera faite. On ne manquera pas de Compagnies qui se chargeront de la concession du cliemin avec cette condition, et d'ailleurs rien n'est plus simple que d'essayer. Jusque-la, ilne peut etre per- mis de se prevaloir d'un refus qui n'a pas ele fait, et qui le sera d'autant moins que le surcroit de depenses , en mettant lout au pire, representerait a peine le produit d'une annee de concession, et que des lors on en serait quitte a la rigueur pour la prolonger d'autant. On n'a pas I'habitude d'y regarder de si pres avec les Compagnies, et 11 me semble que Lyon vaut bien qu'on lui abandonne quelques mieltes 302 »E LA TRAVEKS^E DE LYON. de cet immense festin des chemins de for, ou lanl se grisenl, a y laisser leur bourse, !eur raison, et plus encore ! Si quelque chose, en effet , devait attenuer le mal qui doit resuller., pour notre ville, de la tra- versee, ce serai t assurenient ce projet, soit parce qii'il rendrait le chemin de fer plus commode, plus facile, et moins dispendieux que tout autre; soit parce qu'aboutissant au centre meme de Lyon, il tendrait;, par la force des choses, a y maintenir la vie et le mouvement, sans perturbation trop imme- diate, pour les intcrets existants, et surtout pour ceux des quartiers du INord et du Centre qui sont les plus menaces; soit enfin parce qu'il serait, pour notre ville, I'occasion et la cause d'une regenera- tion qui, sans elle, n'aura peut-etre jamais lieu. II est done impossible de trouver une combinai- son qui reunisse a un plus haut degre, toutes les convenances et qui soit plus propre a donner une egale satisfaction a tous les interets. Que le Maire de Lyon fasse un appel a ses con- citoyens, qu'il propose la creation d'une Conipa- gnie speciale formee dans un interet patriotique et lyonnais, ayant pour but special de faire adopter, ou la solution de continuite, ou le projet de trace le plus utile a notre ville, et chaque Lyonnais voudra y voir figurer son nom; et la souscriplion DE LA TKAVERSIEE DE LYON. 303 sera i m mediate men t remplie; et les autres villes reclameront comme une faveur de prendre part a cette ceuvre de la plus honorable speculation, parcc qu'elle aura en meme temps en vue le salut de noire ville. Chacun organise sa Compagnie, c'est main tenant la chose la plus simple du monde. Ce que je de- mande,dans I'interet de Lyon, le premier individu venu ie fait dans son interet, nulle difficulte ne saurait done arreter ce projet, il suffit de vouloir. Que s'll en devait arriver autrement, si Lyon etait condamne a siibir, dans toute leur etendue, les consequences naturelles de ce qu'on veut faire, il arriverait une des choses que je vais dire : Avec le projet de la rive gauche du Rhone , dans vingt ans, la place des Terreaux sera une seconde place du Change; les Terreaux eux-memes seront aux Brotteaux ; le centre de la ville remplacera le quartier St-Georges ; I'ouest rase par quelque bien- faisantincendie, ou tombe de pourriture, sera rendu a la destination que semble lui donner la sainte chapelle qui le couronne ; on n'y verra plus que des monasteres et des hospices; c'est-a-dire la religion avec son sublime cortege de miseres et de douleurs humaines. Et quand on entendra, sous cette sainte chapelle, sous ces souffrances, sous ces morts, cou- rir et hurler toutes ces betes de fer et d'acier engen- 304 DE LV TRAVERSEE DE LYON. (Irecs par riiomme, on aura sous Ics yeux le plus frappani conlraste qui alt jamais peut-etre exisle, c'est-a-dirc, et sur le meme point, le ciel avectoute sa paix, et, un peu au dessous, la terre avec toules ses agitations! Le projel du cours Napoleon admis , au con- traire, Lyon, dans cinquante ans, se sera retourne de la tele aux pieds. Les Terreaux seront a Perra- chC;, et Perrache aux Terreaux. Ce double mouve- ment ne s'operera pas sans reveiller et rajcunir un peu le centre, aujourd'hui ruine. Quant a I'Ouest qui s'en va, et aux Brotteaux qui viennent, ils au- ront suivi leur marche ascendaute et descendante, sans que les embarcaderes, ainsi disposes, aient pu trop influer, en bien ni en mal, sur la destinee qui les attend. Le tout, helas! est-il besoin de le redire, sans prejudice du deperissement general qui doit resul- ter, pour la ville entiere, de la traversee. Lyon, sous ce rapport, se trouvera dans la situation d'un ma- lade place sous Taction d'un mal qui affecte toutes les parties de son organisation, et tend a tarir chez lui la vie dans son essence meme ; ce qui n'empe- che pas des causes secondaires d'agir plus speciale- ment sur tel ou tel de ses raembres. Avant tout done,, ce que Lyon doit combatire, c'est la traversee; I DE LA TRA\ERSEE DE LYON. 305 Apres la tra-versee, le projet des Brolteaux, par la raison qu'il csl plus propre que tout autre, a provoquer remigralion de la population de Lyon. Quant au projet de Perrache, bien qu'a certains egards il doive nuire a plusieurs quartiers de cette ville, et surtout a ceux du nord et a la Croix-Rousse, il est juste de reconnaitre qu'il eloigne le danger, parce qu'ainsi que ses adversaires le proclament eux-memes, il se prete moins bien au deplace- ment de la population centrale. Mais le projet par excellence, au point de vue de Lyon, est assurement celui du centre, que nous re- commandons de loute la religieuse puissance de nos convictions, a ceux qui tiennent la balance dans laquelle se pesent nos destinees , d'autant plus qu'il serait de nature a mettre tout le monde d'accord, et donneraitune egale satisfaction a toute raggloineration lyonnaise ; sans en excepter les Brotteaux qui se trouvent eux-memes places pre- cisement en face. Ainsi,et avant tout, la solution de continuite qui fait disparaitre tout danger; Puis le projet du Centre qui le diminue conside- rablement ; Ensuite le projet de Perrache qui I'eloigne; Et enfin, le projet des Brotteaux qui le rend ini- mediat et certain. Tome \. 20 * 300 DE U TRAVERS^E DE LYON. RESUME ET COINCLUSIOIS. De toute cette discussion il resulte : Que la traversee de Lyon porterait a notre ville un coup niortel, par la raison bien simple, qu'elle a pour but avoue de faci liter aux homines et aux raarchandises le moyen de le traverser, sans s'y arreter, et qu'une ville vit de ce qui s'y arrete, ei non de ce qui la traverse ; Que I'interet qu'on suppose au pays n'cxiste en aucune mauiere, puisque la perte qui resulteraii pourlui, de la traversee de notre ville, dcpassorait le profit qu'il en pourrait retirer ; Que cet interct exista-t-il, il serait, dans tons les cas, dune si mince importance, qu'on ne sauraii songer sans folic a lui immoler une ville comme Lyon; Que des-lors, il n'y a nul motif de supposerque le pouvoir, conservateur oblige de tousles inle- rets, prolecteur ne de tons les droits, soit dispose a persister dans une mesure propre a compromet- tre des interets aussi graves que ceux que repre- sente la ville de Lyon, et a violer des droits aussi sacres que ceux sur lesquels reposent ces interets ; Qu'il suffit done a notre ville d'ouvrir les yeux, I DE LA TRAVERS^E DE LYON. 307 de voir le danger; de le sign.iler, cl de demander au gouverneiuent de prendre des mesures qui, sans nuire a I'interet general, soient de nature a prote- ger et defendre I'interet lyonnais, interets qui, loin de se heurter, comme on a semble le croire, se trouvent au contraire en parfaite harmouie dans cette occasion. Et, en efFet, en ce qui touche Lyon, il est bien evident que, s'il y a profit, pour une ville, a etre un lieu d'entrepot pour les marchandises , et de rendez-vous pour les marchands, tout ce qui tend a lui enlever les unes et les autres, lui est neces- sairement funeste et ruineux. Or, ce n'est sans doule pas pour fixer a Lyon les marchandises et les marchands qu'on veut leur fournir les moyens de le traverser sans s'y arreter. On ne fait pas un chemin pour qu'on ne s'en serve pas ; et si on fait celui qui doit traverser Lyon pour qu'on s'en serve , c'est le faire pour qu'on nous evite, pour qu'on nous enleve ce qui nous faisait vivre , pour nous tuer. II me semble qu'il n'y a la, ni exageration, ni declamation, mais tout simplement de grosses bon- nes verites qu'on a honte a dire, tant elles vont d'elles-raemes ,• et qu'il faut pourtant bien dire, puisqu'on les meconnait d'une si etrange fa^on. Si on prend a Lyon ce qu'il a, et si on ne lui 308 DE LA TKAVERSEE DE LYOi> . donne rien en echange, il est bien clair qii'on Ir ruine. Or, que peut-on lui donner en echange dc son commerce, de son transit ct de son entrepot? Bien evidemment rien, car il n'y a rien. La depo- pulation est la consequence necessaire de I'eloigne- ment du commerce, et la depopulation d'une ville, c'est sa ruine. Quand les sources de la vie sont ta- ries, il n'y a point deremede; toute esperance con- traire est insensee. Pour nier ce qui precede, il fau- drait necessairement soutenir I'une des deux choses {{ui suivcnt : Ou que la traversee nianquera son but; ce qui reviendrait a dire qu'on se propose de depenser dix a douze millions^ pour fournir aux marchandises et aux voyageurs un moyen de transport dont on soutiendrait qu'ils nc feront pas usage ; Ou bien que les marchandises et les voyageurs usant du moyen qu'on veut leur fournir de porter ailleurs le commerce dont Lyon est en possession, cette ville continuera neanmoins a vivre de ce com- merce, alors qu'elle ne I'aura plus ! C'est-a-dire qu'il faut, pour nier ce que j'ai dit, choisir entre une folic et une absurdite. Un des plus habiles defenseurs de Perrachc a dit que I'etablissement de I'embarcadere general aux Brotteaux aurait pour effet de ruiner et aneantir la I 1)E LA TKAVERS^E DE LYOIN . 309 ville de Lyon, a ce poinl qu'on pourrait lui appli- qiier le faraeux vers de Seneque : Una nox iuterfuit, iriler urbcm maximam et niillarn. Or, que dire de la traversee deslinee, non pas seulemeiit a favoriser tel quarlier aux depens de lel autre, niais encore a priver Lyon tout entier d'avantagesmille fois superieursa ceux que ses dif- ferents quartiers atlendent des embarcaderes qu'ils se dispulent.Si Lyon devaitperirparce que ses mar- chandises et ses voyageurs debarqueraient dans tel quarlier de Lyon plutot que dans lel autre, que sera-ce si on s'arrange de telle sorte qu'ils ne de- barquent dans aucun, et suivent leur cliemin ! En ce qui touclie Ic pays, on ne pent disconve- nir que I'interet general ne saurait se separer de I'interet prive qui en est la base essentielle, et en- core nioins des grands interets de localite qui en sont les plus fermes soutiens, ce qui fait que I'in- teret general perd lui-meme tout ce qu'il fail per- dre aux interets qui le composent. l^our prevaloir sur I'interet prive, I'interet general doit done avoir une immense gravite, et ce n'esl que dans des cas extremes qu'il pent en demander le sacrifice. C'esl pourquoi il importe de se mefier des exigences qu'on lui prete, et qui sont bien plus souvent celles des homnies qui le font parler. 310 DE LA TRAVERS^E DE LYON. Or, I'inleret que le pays peut avoir a la traver- see de Lyon est d'line si mince importance ; Ic tort qu'il eprouverait si cetle ville venait a succomber serai t si grand ; ce que le pays pourrait gagner a sa traversee serail si peu en rapport avec ce qu'il per- drait en gloire et en profits materiels en perdanl une ville comme Lyon, qu'on ne comprend pas qu'on ait pu songer a une niesure semblable. Pour un pays, agir de la sorle, ce serail se suici- der en detail, puisque I'interet de Lyon fait aussi bien partie de I'interet general que le doigt fait par- tie du corps. Si cette politique de Saturne valait contre Lyon, elle vaudrait contre Paris, contre Bordeaux, contre Marseille; et que deviendrait ensuite le pays quaud il aurait sacrifie tout ce qui le compose ? On ne peut done s'empecher de reconnaitre que toute cette fantasmagorie d'interet general, dont on a fait tant de bruit, u'est^, en cette circonstance , que fumee et illusion ; Que le pays a plus a perdre a la traversee de Lyon qu'a y gagner; Que I'economie de frais dont on parle sera beau- coup plus qu'absorbee par I'interet du capital em- ploye pour I'obtenir; Que , dans tons les cas , elle est tellement insi- gnifianle, qu'elle ne profitcra jamais a la consom- DE LA TRAVERS^E UE LYON. . 311 Illation reelle et veritable, et tout au plus aux in- lermediaires ; Que, loin d'inleresser le pays, c'est-a-dire la ge- neralite, ou au moins la raajorite de ses habitants, elle n'en interesse qu'une tres minirae fraction , certainenient luoindre que celle qui en soufFrirait; Qu'il s'agit tout simplenient de substiluer un in- leret de localite a un autre, et de transporter sur d'autres points le commerce dont noire ville est en possession ; Que cette mesure, en nuisant a notre navigation fluviale, nuirait, par le fait, aux interets generaux, puisque la decentralisation qui en serai t la conse- quence derangerait I'equilibre commercial actuel, isolerait notre industrie, et priverait notre agricul- ture dun marche important que ne pourraient remplacer pour elle, avec autant d'avantages, les divers marches qui seraient appeles a succeder au marche lyonnais; Qu'enfin, et centre toutes les regies de I'hygiene politique et sociale, s'il est permis de s'exprimer de la sorte, on porterait aux extremiles la vie qui doit rester au coeur de la France; Toutes choses desquelles il suivrait que le resul- tat net de la traversee serait, pour le pays, d'avoir detruit sans profit et, au contraire, a son immense detriment, une villc qui est Tun des plus beaux 312 DE LA TRAVERS1&E DE LYON. fleurons ile sa couronne; line villc donl la ruinc Ic priverail d'avantages materiels vingt fois plus considerables que ceux que poiirrail lui procurer sa traversee ; et qu'envisagee ineme comnie simple question d'argent, cette mesure serai t le plus de- plorable et Ic plus faux des calculs. Et tout cela dans quel but, pour quel avantagc? — Pourle gain de quelques minutes! Mais^ pour passer par Dijon, on en a fait perdre dix fois plus que n'en pourrait economiser la tra- versee de notrc ville, sans parler d'une augmen- tation de quatre a cinq francs la tonne , car la srrande liffue de I'Ocean a la Mediterranee , a ete allongce de quarante kilometres , uniquemenl pour toucher Dijon. Cette ville represente-t-elle done un interet plus legitime, plus sacre, plus im- portant que celui de Lyon ? On parle de cinq minutes ! Mais a traverser Paris on en gagnerait dix, quinze, et ainsi de suite, en hrulant toutes les villes ! Traverscz done Paris ! iraversez la France entiere sans voiis arreter, faites table rase, supprimez les obstacles et les frontieres , soudez vos chemins a vos mers ; inventez une machine , un embarcaderequijette lesvoyageurs toutchauds, du wagon dans le paquebot ! Et pourquoi, en eftet, s'arreterplulol a Marseille qu'a Lyon? Le temps y est-il moins precicux qu'ici, ou rhomme plus pa I I)E LA TKAVERSEE Dli LYON. 313 Lieut? ChaulFez done, chauff'ez fort, chaulte/ a hlaiic! rhomiue passe 6! mon Dieu , qu'est- ce done qui le pousse? II arrivera peul-etre plutol qu'il ne voudrait ! Certes, il est des eas ou une grande immolation pent devenir necessaire. Je eomprends Rostop- eliin brulant Moscou pour arreter nos legions; j'aurais eompris Napoleon, brulant Lyon ou Paris pour arraelier la France a la lionte el aux malheurs de I'invasion; je m'ineline , en pareil eas, devant cette ultima ratio du destin, devant eette loi su- preme de la necessile ; mais aneantir une ville comme Lyon afin de fournir a queiques touristes presses ou ennuyes le moyen de gagner einq mi- nutes sur un trajet de deux eents lieues ; ce serait, a mes yeux , une debauehe , un libertinage, une orgie de pouvoir et de tyrannie qui ne me sem- bieraient pas avoir d'exemple. J'aimerais autanl, je erois, Neron brulant Rome pour se divertir. 11 ne saurait done en etre ainsi, et ce serait ca- lomnier le pouvoir que de le craindre, mais c'est a nous d'agir, car les eboses ne se font pas loules seules; agissons done, que tons s'en melent, puis- que tons y sont interesses , el Lyon sera sauve. Aidons-nous, le eiel nous aidera ! i)ES INCONVENIENTS ET DES DANGERS QUE PBESENTE i/eMPLOI DE L'ACIDE SLLFURIQUE ARSENIFERE MOYEN DE PURIFIER CET ACIDE PENDANT SA FABBICATION; PAR ALPII. nUPASQUIER. Jusqu'a present la presence de I'arsenic dans quelques acides sulfuriques du commerce, n'a at- tire I'attention des chimistes que par la conside- ration des inconvenients de son emploi dans I'ap- pareil de Marsh, pour les recherches medico-le- gales. Si Ton reflechit cependant aux usages si multi- plies de I'acide sulfurique, si Ton considere que plusieurs grandes fabriques, soit en France, soit en Angleterre, I'obtiennent par la calcination des pyrites (sulfures de cuivre et de fer plus ou moins melanges de sulfure d'arsenic ou d'arseniure de fer), et repandent incessamment dans lo commerce :> 1 UliMOlRE des quaiitiles considerables d'acide sulfurique ar- seniferc, on doit comprendre qu'il resulte neces- sairenienl de I'emploi de cet acide, d'assez nom- breuxinconvenients pourrindustrie, et des dangers assez graves pour la sante publique. Deja j'ai denionlre le premier, que certains acides clilorhydriques du commerce conlenaient,lors me- me qu'ils avaient ete purifies pour I'usage des labo- ratoires de cliimie, uae quantite tres forte d'arse- nic enleve pendant leur preparation, a I'acide sul- furique arsenifere , employe pour decomposer lo scl marin. Dans un autre memoire recemment public, j'ai etabli que le phosphore elait frequem- ment souille d'arsenic, par I'eft'et de I'emploi d'un acide sulfurique arsenifere pendant sa fabrication, et que cette impurete donnait lieu a la coloration de ce produil. Ne sait-on pas aussi qu'on a trouve de I'arsenic provenant de la meme origine, dans le phosphate acide de chaux, dans I'acide phospho- riquc, dansle phosphate de soude, dans le sulfate de potasse (1), et dans d'autres sels. Mais ce n'est la qu'une bien petite parlie des produits du com- merce ou de la pharmacie que I'acide sulfurique arsenifere pent rendre impurs en leur abandon- (i) Di!|)iiis <|UL'l(iues aiiiiecs, les jouniaux do lucdecine onl cile jilu- sieiirs oxciiiplcs (rciniioisonuemciU par le siiU'aU' dc potasse, cniplovc aiix doses oidiiiaiics, ((ininic mcdicampiif. I DE M. DUPASQUIER. 317 nant line partie dc la substance toxique qui s'y trouve contenue. A combien d'autres produits ne doit-il pas en communiquer une proportion plus ou moins moins considerable? Ouand on reflechit que des milliers de kilogrammes de cet acide sul- furique arsenifere sont journellement employes pour obtenir I'iode, pour preparer I'acide nitrique, le sulfate de sonde, et secondairement la soude artificielle, le carbonate de soude et une foule d'au- tres sels sodiques ; pour fabriquer les sulfates de zinc, de fer, de mercure, et par suite les chlorures de ce dernier metal; pour separer des bases aux- quelles lis sont unis, les acides pyroligneux, tar- trique, citrique, etc. ; quand on se rappelle quil joue un si grand role dans I'affinage de I'argent, dans la fabrication des bougies steariques , des eaux gazeuzes, de I'etber, de la glucose ou sucre de fecule, de meme aussi que dans I'epuration des huiles, la dissolution de Findigo et tant d'aatres operations industrielles, pbarmaceutiques , etc., on ne pent se refuser d'admettre, qu'il doit resul- ter de son emploi, des troubles assez frequents dans les travaux de Tindustrie, et dans quelques cir- constances, sans doute, des dangers assez graves pour la sante publique. A la verite, I'acide sulfurique arsenifere ne laisse pas plus de traces d'arsenic qu'un acide pur, dans 318 M^IWOIRE 111 preparation d'un certain nonibre des produils qu'il sert a oblcnir; niais il n'en est [las de nienu! pour tons. II resulle, en elFet, soil de mes recher- ches particulieres, soit de diverses publications faites dansles journaux de chiniie et de inedecine, que plusieurs produits du commerce ct de la phar- niacie retiennent des quantiles plus ou moins con- siderables du toxique contenu dans I'acide sulfu- rique arsenifere employe pour leur preparation (1). J'ai pense, en consequence, que ce serait entre- prendre un travail utile que de rechercher un moyen industriel, c'est-a-dire, un precede peu cou- teux et facile a meltre en pratique, pour purifier, pendant sa fabrication, Tacide sulfurique arseni- fere. Je me suis done mis a I'oeuvre. Pour arriver plus surement et plus facilement au resultat desire, j'ai du rechercher, d'abord^ quelle est la nature du compose arsenical, ^wis, qu'elle est, du moins d'une maniere approximative, sa proportion ot^dinaire dans les acides ar^seniferes du commerce. Ces re- cherches, sur lesquelles je vais donner quelques details rapides, m'ont conduit a un succes com- plel. Le procede de purification que je ferai con- naitre ensuite, me parait, en effet, remplir toutes (i) M. Vogel dit, avec beaucoup de raisoii, qu'il est indispensable d'employer de I'acide sulfurique non arsenifere pour la preparation des medicaments. DE ra. DUPASQUIER. 319 les conditions desirables pour devenir un precede industriel. 1° Nature du compose arsenical contenu dans les acides sulfuriques arseniferes du Commerce. Dans mon Meraoire sur I'existence de I'arsenic dans quelques acides chlorhydriques , j'ai dit : « L'acide arsenieiix, forme pendant la combustion des pyrites, au contact des vapeurs nitreuses, passe peut-etre en partie a I'etat d'acide arsenique. » Telle n'est pas, cependant, I'opinion deM. Vogel, de Munich, qui a conclu de plusieurs recherches : « Que I'arsenic est toujours contenu dans l'a- cide sulfurique a I'etat d'acide arsenieux; « Que l'acide sulfurique concentre bouillanl dissout plus que le tiers de son poids d'acide arse- nieux , dont la plus grande partie s'en precipite par refroidissement, sans qu'il se forme, par une ebullition prolongee, ni acide arsenique, ni acide sulfureux. » M. Orfila, considerant, au contraire, que dans la preparation de l'acide sulfurique, I'arsenic du sulfure se trouve longtemps en contact avec l'acide azotique ; considerant encore que Vogel a trouve de rarseniate de potasse dans I'eau-mere des cris- taux de sulfate de potasse provenant de cette fa- brication, et qu'il n'est guere possible d'admeltre 320 MEMOIKB la presence de eel arseniate, sans qu'unc parlie du meme sel ait ete deconiposee par I'acide sulfuriqiie, est porte a croire que I'arsenic existe, a la fois, a I'etat d^acide arsenieux et a I'elat d'acide arseni- que, dans les acides sulfuriques arseniferes. Ce point de la question etant, conime on vient de le voir, encore en litige, il n etait pas inutile dc I'eclaircir par des experiences nouvelles; c'est ce que j'ai tache de faire. 1° J'ai d'abord reconnu, comnie M. Vogcl, que I'acide sulfurique en bouillant au contact de i'acide arsenieux ne se decompose nullement, et qu'il ne resulte de cette ebullition ni acide sulfureux ni acide arsenique. M. Vogel avait opere sur une solu- tion concentree d'acide arsenieux dans Facide sul- furique concentre a 06°; j'ai precede autremenl: j'ai ajoute a de lacide etendu a 50° une quantite de solution aqueuse d'acide arsenieux representant a pen pres la quantite d'arsenic contenue dans les acides sulfuriques arseniferes. J'ai chaufFe dans une cornue et recueilli le liquide de la distillation, et il a passe d'abord de I'eau qui ne contenait nulle trace d'arsenic, puis est venu I'acide concentre qui , obtenu en quantite representant plus des trois quarts de la quantite totale, ne contenait en, core aucune trace d'arsenic. Ce n'est que vers la gn de Foperation, et lorsque la matiere devenue DE m. DUPASQUIER. 321 Ires epaisse, projetait de petites portions de ce re- sidu, lesquelles etaient entrainees par les stries de I'acide provenant de la cpiidensalion des vapeurs, que cet acide a presente des traces d'arsenic. En ajoutant de I'eau distillee au residu, et por- tant le liquide a rebullition, j'ai obtenu une solu- tion qui ne precipitait pas par I'azotate d'argent (parce qu'elle etait acide), mais qui formait ensuile un beau precipite jaune serin, par Faddition de quelques gouttes d'ammoniaque liquide. Un exces d'ammoniaque redissolvait ce precipite qui repa- raissait avec son caractere primitif, en saturant I'exces d'ammoniaque par I'acide acetique. Repetee plusieurs fois, cette experience a tou- jours donne les memes resultals. Le precipite jaune serin etant evidemment un arsenitc d'argent, on doit conclure de cette expe- rience et de celle de Vogel, que I'acide sulfurique ne reagil nullement sur I'acide arsenieux, qu'il soit ou non concentre, qu'on agisse sur une grande ou sur une tres petite quantite de compose arseni- cal.— On doit en conclure aussi que I'acide arse- nieux ne passe a la distillation, ni au commence- ment ni a la fin de I'operation. Si quelques chi- mistes, comme Vakenrodcr, Bertliels, ont obtenu, par la distillation, un acide arsenifere, c'est par I'eft'et du soulevement brusque de la matiere, par Tome I. 21 * 322 M^lWOIRE les vapeurs de I'acide sulf'uriqiie, vers la fin de la distillation et non par une volatilisation de I'acide arsenieux. 2° Pour reconnaitre ensuite la nature dn com- pose arsenical contenu dans I'acide sulfurique, j'ai pris une cerlaine quanlile de cet acide lei qu'il sort des chambres de plomb et marquant 50"; je I'ai fait evaporer avec precaution dans une cornue de verre, en recueillant le produit de la distillation que j'ai fractionne en cinq parties. Le liquide re- duit des cinq sixiemes, j'ai arrete momentanement I'operation pour examiner les produits isoles ; voici quels ont ete les resultats de cet examen : A. Liquide aqueux, a peine acide, ne donnant pas d'arsenic a I'appareil de Marsli; — un courant d'acide sulihydrique ne lui communique pas de nuance jaune. B. Liquide aqueux , un pen plus acide. — Point d'arsenic. C. Liquide forme d'acide sulfurique presque concentre. — Point d'arsenic. D. Acide sulfurique concentre non arsenifere. E. Acide concentre ne contenant pas d'arsenic. En evaporant le dernier sixieme du liquide, la matierc a ete fortement projetee a plusieurs re- prises, parle degagement subit des vapeurs, jusqu'a I'Duverturc du col de la cornue; alors le produit I DE M. nUPASQUIER. 323 de la distillation a fourni de I'arsenic a I'appareil de Marsh; mais 11 etait bien evident que le com- pose arsenical n'avait pas ete volatilise. II restait a determiner la nature de ce compose arsenical. Pour obtenir ce resultat, le liquide a ete evapore a siccite. Le residu qui etait blanc et abon- dant, abandonne au contact de I'air, s'cst humecte. On y a ajoute un peu d'eau distillee froide, puis Ton a fibre. Le liquide essaye ensuite par I'azotate d'argent, n'a pas d'abord donne de precipite; mais en saturant I'exces d'acide par I'ammoniaque, il s'est forme un precipite d'un jaune rougeatre, qui a passe presque iramediatement au rouge briquets bien prononce, et parfaitement semblable a un pre- cipite (V arseniate d'atyenf. Le residu, traite de la meme raaniere, mais par de I'eau distillee chaude, a produit un liquide qui, traite par I'azotate d'argent et I'ammoniaque, a donne un precipite d'un jaune rougeatre un peu sale. Ce precipite redissous par un exces d'am- moniaque, et cet alcali, sature ensuite avec pre- caution par de I'acide acetique ajoute goutte a goutte, j'ai vu reparaitre le precipite qui etait alors d'un rouge hriqiiete parfaitement pur. Le restant du residu, encore tres abondant , traite par de nouvelle eau distillee, a donne a peine quelques faibles traces d'arsenic, Ce residu, bouilli 324 M^IWOIRE avec de nouvelle eau el a pliisieurs reprises, il est reste une poudre d'un jaune rougeatre qui, dissoute par I'acide chlorhydrique, precipitait en bleu par le cyano-ferrure de potassium, 11 y avait done une quantite assez notable de fer dans I'acide sulfurique analyse (1). Cette experience, repetee plusieurs fois, a tou- jours donne les memes resultats. D'apres le resultat des experiences precedentes, on est necessairement conduit a admeltre que Var- senic existe dans les acides sidfuriques arseni- feres a Vetat d'acide arsenique (2). — Get acide, d'apres ce qui precede, est evidemment le produit de la reaction de I'acide nitrique et des vapeurs nitreuses sur I'acide arsenieux , forme en meme temps que I'acide sulfureux , par la combustion des pyrites. 2° Quantite moyenne approximative de /'arsenic ordinairemenl contenu dans les acides arseni- feres du commerce. 11 n'est pas besoin de faire observer que cette quantite ne pent etre determinee d'une maniere (i) J'.Ti lioiive nuisi, dans ce memo acide, de I'etain et du plomb en (juanlile egalemeiit trcs notable, et de plus une trace de cuivre. (a> Il ne serait pas impossible, cependant, (|ue (|uolques acides du commerce. Ires charges d'arscnic, continssent une partic de ce toxique a I'elat (Vucidc arsc'iiietix. I)E 111. DLIPASQUIEK. 325 absolue, car il est evident qu'elle doit varier sai- vant la proportion de matiere arsenicale contenue dans les pyrites ou dans le soufre employe pour obtenir I'acide sulfurique. 11 m'a paru cependant qu'il ne serait pas sans interet de rechercher une moyenne approximative, au moins pour les pro- duits dune nieme fabrique. — J'ai done procede de la maniere suivante pour arriver a ce resultat, en operant sur un grand nonibre d'echantillons, soit d'acide marquant de 50" a 54°, c'est-a-dire tel qu'il sort des chambres de plomb, soit d'acide con- centre a 66°. — Tons ces echantillons provenaient d'une meme fabrique oii Ton n'obtient I'acide sul- furique que par la combustion des pyrites. J'operais, chaque fois, sur 200 grammes d'acide sulfurique arsenifere, et precipitais complelemenl I'arsenic a I'etat de sulfure. L'acide, apres I'opera- tion, etait essaye a I'appareil jde Marsh pour obte- nir la certitude qu'il ne contenait plus d'arsenic. Quant au sulfure obtenu, il etait pese, puis traite par I'acide azotique pour determiner la proportion de sulfure d'etain qui s'y trouvait melange, car retain, dans cette operation, etait precipite a I'etat de sulfure en meme temps que i'arsenic (1). La (i) Dans cette operation, il n'y a ijue Tetaiu qui se precipite avec I'ar- senic a I'etat de sulfure ; le plomb et le fer restent dans I'acide sulfurique piirifie de I'arsenic. 326 M^MOIRE quantite de sulfare d'arsenic connuc me servait de base pour determiner par le calcul celle de I'a- cide arseniqiie. En procedant ainsi, j'ai trouve que chaque kilo- gramme d'acide sulfurique arsenifere contenait en moyenne : Acide de 50 a 54o, environ 1 gramme, acide arsenique. Acide a CGo, de 1 gr. 350 a 1 gr. 400 id. id. 3" Moyen industriel de purifier Vacide sulfurique arsenifere pendant sa fabrication. Pour trouver un procede de purification de cet acide, j'ai tente trois moyens difierents : 1° Facide chlorhydrique; T Vacide sulfhydriquc ; 3° les .*«/- fures alcaVms ; ce dernier seul m'a donne des resul- tats completement satisfaisants. Voici en peu de mots I'indication des recherches que j'ai faites pour determiner la valeur relative de ces trois moyens. 1° Acide chlorhydrique. J'ai demontre prece- demment que cet acide rend volalil I'arsenic des oxacides de ce metal en le faisant passer a I'etat de chlorure. Celte propriete m'a fait penser qu'en ajoutant une petite quantite de cet acide cblori- drique a I'acide sulfurique arsenifere avant sa con- centration, il pourrait en resulter I'elimination complete de I'arsenic , lorsque I'acide sulfurique DE M. DUPASQUIER. 327 serait arrive a inarquer 66". — L'experience s'esl montree conlraire a cette opinion; une partie du toxique serait, en elt'et, voiatilisee par ce moyen, raais il en resterait encore une proportion notable dans I'acide siilfurique concentre, comme le prouve le resultot des experiences suivantes : A. A 500 grammes d'acide sulfurique arsenifere marquant 50°, j'ai ajoute 2 grammes acide chlo- rlijdriqiie du commerce, et j'ai distille, de ma- niere a obtenir les quatre cinquiemes de la lota- lite du liquide. — Les produits de la distillation fractionnee contenaient tous de I'arsenic a I'elat de chloriire. — h^residu, non passe a la distilla- tion, etait encore notahlemeni arsenifere. B. J'ai melange 90 grammes acide sulfurique ar- senifere a 50" et 10 grammes d'acide chlorlij- drique du commerce, puis j'ai distille, jusqu'a reduction des quatre cinquiemes, comme dans l'experience precedente. Le resultat a ete a pen pres semblable. Tous les produits fractionnes de la distillation contenaient de I'arsenic; le residu, ou le dernier cinquieme, etait cependant encore altere par une assez forte quantite d'acide arse- nique. 2° Acide sulfhydrique. J'ai demontre precedeni- ment qu'un courant d'acide sulfhydrique de- pouille completement de leur arsenic les acides 328 M^MOIKE chlorhydriques arseniferes, etendus seulenient de partie egale d'eau ; j'esperais, en consequence, que le incine moyen suffirait pour precipiler a I'etat de sulfure tout I'arsenic des acides sulfuriques ega- leiuent arseniferes. L'experience s'est montree con- traire a Temploi de ce moyen. A. J'ai fait passer pendant dix minutes un cou- rant de gaz acide sulfliydrique dans de I'acide sulfurique arsenifere marquant 50° au pcse-acide ; cet acide s'est trouble, a pris une couleur grisatre. Apres vingl-quatre lieures de repos, cet acide elait toujours arsenifere, on n'apercevait pas de depot de sulfure d'arsenic. B. La meme experience a ete faite avec le meme acide arsenifere etendu de son poids d'eau; il y a eu une reaction sensible; le liqnide a pris une nuance brune. Le lendemain , il s'y etait forme un preci- pite brun-jaiincUre. Le liquide liltre passait inco- lore; cependant cet acide dontiait encore des laches d'arsenic a I'appareil de Marsh (1). Ce resultat negatif pent s'expliquer, du restc, par cette double consideration : que I'lij drogene sulfure decompose plus lentement I'acide arsenique que I'acide arsenieux, el que ce meme gaz (hy- drogone sulfure, acide sulfliydrique) est d'ailleurs (i) Le precipitc bniii jaiinatre etait forme par du siill'uie d'etaiu pie- oipite de I'acide, melange a un peu de sulfure d'arsenic et de soufre. I)E M. DUPASQUIER. 529 decompose par I'acide salfurique concentre , ou meme pen etendu d'eau, ainsi que I'a observe M. Vogel, de Munich. 3" Sulfures alcaUns. N'ayant pas reussi dans les precedenles tentatives de purification, j'ai songe a I'emploi des sulfures alcalins. J'esperais, en les essayant, que, melanges a I'acide sulfurique, et decomposes par cet acide, ils produiraient de I'hy- drogene sulfure qui, a Vetat de gaz naissant, rea- girait immediatement sur le compose arseuical et le ferait passer en totalite a I'etat de sulfure. Cette fois, mes previsions n'ont pas etc trompees ; le succes a ete coniplet. J'ai fait, en effet , de nombreux essais avec les sulfures de potassium, de sodium, de calcium, de strontium, de baryura, et meme avec le sulfliy- drate d'ammoniaque ; tons ces essais sont arrives au meme resultat : I'acide sulfurique a ete promp- tement depouille par chaque sulfure essaye isole- ment, de la totalite de son acide arsenique, com- pose dont le metal a ete precipite a I'etat de sulfure. Je ne citerai cependant que deux experiences, et seulement comme exemples de la maniere dont j'ai procede dans ces essais, toutes ayant donne des resultats analogues : A. J'ai melange 500 grammes d'eau et 500 grammes d'acide sulfurique arsenifere concentre 330 ItlEMOIRE a 66°. Puis, le melange elant encore Ires chaud, j'y ai ajoule une petite quandte de sulfure de so- dium , et j'ai agite le liquide pendant deux mi- nutes : il s'est trouble aussitot, a pris une teinte jaune un peu brunairc, et il s'y est forme un pre- cipite abondant. Filtre immediatement au moyen de I'amiante, cet acide est passe clair et incolore. // ne donnait plus de laches d'arsenic d Vappa- reil de Marsh. B. A 750 grammes d'acide sulfurique arsenifere a 66°, j'ai ajoute 200 grammes d'eau. La tempe- rature du melange s'est fort elevee. J'y ai ajoute alors un peu de sulfure de potassium, etj'ai agite le liquide de maniere a bien operer le melange du sulfure. — Apres cinq minutes, il s'elait forme un precipite abondant. Le liquide filtre immediate- ment ne donnait plus de taches d'arsenic a I'ap- pareil de Marsh. Apres avoir obtenu des resultats analogues avec les autres sulfures alcalins, il s'agissait de deter- miner celui qui devait obtenir la preference, pour en faire une application industrielle. Je me suis decide pour le sulfure de baryum. Ce sulfure, en efi'el, presente pour cette applica- tion des avantages incontestables. D'abord, il est tres facile a preparer par la calcination du sulfate de baryte naturel avec le charbon ; ensuite, on DE M. DUPASQUIER. 331 peut I'obtenir a tres has prix, le sulfate barytique naturel etant livre au commerce, tout pulverise, a 5 ou 6 francs les cent kilogrammes. Le sulfure de baryum offre d'ailleurs cet immense avantage sur les autres sulfures qu'en I'employant on ne laisse rien d'etranger dans I'acide sulfurique. Ce sulfure, en efi'et, mis en contact avec I'acide sul- furique, est transforme en sulfate barytique qui se precipite en total He , ne pouvanl etre retenu en dissolution par I'acide sulfurique non concentre. On ne craint done nullement d'ajouter un exces de sulfure dans I'acide sulfurique, car il est im- mediatement et totalement precipite a I'etat de sul- fate. Avec les sulfures de potassium, de sodium, de calcium , il resterait necessairement dans I'acide sulfurique une quanlite de sulfate de potasse, de sulfate de sonde ou de sulfate de chaux d'autant plus considerable qu'on aurait employe plus de sulfure. — Ainsi done, sous le rapport de Tecono- mie, comme sous celui de la purete de I'acide sul- furique, il est evident qu'on doit donner le choix au sulfure de baryum. Mode d' operation . — 11 faudra prendre I'acide sulfurique arsenifere au sortir des cliambres de plomb, alors qu'il marque de 50 a 55° a I'areo- metre. Plus concentre, la precipitation de I'arsenic serait moins facile. On le recevra dans de grands 332 Ml^.lIOIRE reservoirs en plomb; s'il est froid, on elevera sa temperature a 90" ou 100°, au moyen de la vapeur d'eau, la reaction dii sulfure sur le compose arse- nical etant plus prompte et plus parfaite, ainsi que je men suis assure dans mes essais en petit. — Ce- pendanl la purification pourra encore s'operer lors meme qu'on negligerait cette precaution, par la raison qu'il faiit attendre la precipitation du sul- fure d'arsenic et du sulfate de baryte, et que le temps pent suppleer a une temperature elevee pour rendre complete la decomposition de I'acide arse- nique. Du reste, a quelque temperature qu'on procede, il faudra avoir soin de briiler avec un flambeau al- lume I'acide sulfliydrique qui se degagera en abon- dance, au moment oii Ton melangera le sulfure ba- rytique a I'acide sulfurique. Je pense qu'il sera preferable d'employer le sul- fure de baryuni cristallise et non une solution de ce sel : la decomposition, dans ce cas, sera moins rapide, il se perdra moins d'hydrogene sulfure, et il faudra moins de sulfure pour arriver au meme resultat, a la precipitation complete de I'arsenic. Cette condition, d'ailleurs, sera pen oncreuse, car rien n'est plus facile que d'obtenir Ic sulfure de baryum cristallise. La quantilc qu'on devra employer de ce sel sera DE M. DUPASQUIER. 333 necessairement relative a la proportion d'arsenic contcnue dans I'acide sulfurique. 11 sera done ne- cessaire de faire quelqiies recherches a cet egard avant de proceder en grand. Toutcfois, je puis avan- cer, d'apres mes essais, que deux ou trois kilogr. an plus de sulfure barytique suSiront pour puri- fier conipletement mille kilogrammes d'acide sul- furique arsenifere. U ne sera pas necessaire de liltrer I'acide sulfu- rique pour le separer du sulllUe de baryte et du sulfure d'arsenic qui s'y trouveront melanges apres I'operation : il suffira pour cela de le laisser en re- pos pendant environ vingt-quatre heures, et de proceder ensuite a sa decantation au moyen d'un syphon. J'ajouterai, au reste, que ce moyen a ete appli- que en grand, dans une fabrique de phosphore, en operant sur six cents kilogrammes d'acide sulfu- rique a la fois, et qu'il n'a presente aucune dif- ficulte d'appli cation. R^SUM^. . II resulte de tout ce qui precede : r Que I'eiuploi des acides sulfuriques arseni- feres dans les travaux de I'industrie et dans la pre- paration des composes chiniiques et pharmaceu- 334 ME.1IOIRE tiqaes, peut entrainer de graves inconvenients et luerae des dangers ; 2" Que I'arsenic, dans les acides sulfuriques du commerce est a I'elat d'acide arseniqiie ; 3° Que la proportion de ce toxique dans ces aci- des est variable, mais qu'on peut Teslimer en moyeane a un millieme ou un millieme et demi ; 4° Que I'emploi de I'acide clilorhydrique est comme celui du gaz acide sulfliydrique, insuffi- sant pour purifier les acides sulfuriques arseni- leres ; 5" Que I'emploi des sulfures alcalins off're un moyen d'arriver a une purification aussi complete que facile de ces acides arseniferes; 6° Que le sulfure de baryum, sous le rapport de I'economie comme sous celui de la purete de I'a- cide sulfurique, est de beaucoup preferable aux autres sulfures alcalins, et qu'il offre un moyen veritablementindustriel, c'est-a-dire, tres peu coii- teux et tres facile a mettre en pratique, d'obtenir la purification parfaite des acides sulfuriques ar- seniferes pendant leur preparation dans les fa- briques (1). (0 Pai-remploi de ce moyen, non seulement on eliniine I'arsenic en lotalile, mais on detruit ncccssairement aussi I'acide nitriquc, acide qui esl conlenu, comme on sait, dans la generalile des acides sulfuriques du commerce. DE M. DUPASQUIER. 335 D'apres tout cela, et particulierement dans I'in- teret dc la saute publique, je crois devoir poser la question suivante comine conclusion derniere : — Puisque Vemploi de racide siilfurique souille d'arsenic presente des inconvenients et des dan- gers, puisqu'on possede un moyeti de le purifier sans augnienter sensiblement ses frais de fabrica- tion, ne serait-il pas convenahle que Vautorite de- fendit, d Vavenir, la vente des acides sulfuriqiies arseni feres (1) ■'' (i) Depuis que j'ai fait connaitre ce raoyen, il a ete, suivant ce qii'on \icnt de me rapporter, applique avec un succes complet, dans la faijrique d'acide sulfurique, par les pyrites, de MM. Perret, de Lyon, lis ont donne la preference au sulfure de sodium, lequel, passe a I'etal de sulfate, se precipite, dit-on, durant la concentration de I'acide. MEMOIRE SUR LX COlJLELiR IJLEIIE DE EA LUMIERE, TRANSMISE PAR IJNE FEUILLE d'oR, OU PAK UN LIQUIDE TENANT EN SUSPENSION DES PARTICULES DE CE MEME METAL, CUIMIQUEMENT R^DUIT. (iENERAI.lTE DE CE rHENOMENE OBSERVE AVEC TOUS I,ES CORPS OPAQUES APRES AVOIR ETE CONSIDERE, .IUSQu'a CE JOUR, COMME PARTrCUEIER A I.'OR DANS U>- GRAND F.TAT DE division; PAR ALPII. nUPASQUIER, Quand la lumiere traverse uiie feuiile d'or battu, on sail quelle prend une couleur bleue tres pro- noncee , phenomene considere jusqu'a present comrae caracteristique a I'egard de ce metal ; car on le remarque , en effet, egalenient lorsque I'or, precipite cliimiqueinent dans un liquide, y reste quelque temps a I'etat de suspension. L'observation accidentelle de quelques faits iso- les m'a d'abord conduit a reconnailre que cc phe- nomene n'est pas special a I'or; plus tard,rexpe- rimentation m'a donne la certitude, qu'il est ^e««?- ral aux corps opaques , qu'il se produit avec plus on moins d'intensile, toutes les fois que la Tom. I. 22' 338 MEMOIRE Uimiore traverse iin metal reduil a I'etat de feuilhs extrenieinent minces, on un corps ((uolconqiio considere corame opaque, lorsque, dans un grand ctat de division, ce corps se trouvc retenu quelqiio temps a I'ctat de suspension, soit dans un liquidc, soil dans une vapeur, soit dans un ga/ i n colon . J'ai reconnu cgalement, par de nombreuses expe- riences, que ce phenomene est independant de lis nature du lluide ou s'opere la precipitation, et qu'il se manifeste, d'ailleurs, quelle que soit la couleur du corps solide, se precipitant a I'etat de parli- cules extremement tenues. La transparence ou la iranslucidite meme insparfaite des corpuscules sus- pendus en grand nombre dans un fluide, ma paru seule etre un obstacle a la production de ce phe- nomene. Avant de recherclicr la cause de cette coloration uniforme developpee par tons les corps opaques dans un etat d'attenualion extreme, il est indis- pensable d'indiquer les observations et les expe- riences qui m'ont demontre la generalite de ce phenomene, afin qu'on puisse les verifier et s'as- surer de I'exactitude de leurs resultats. C'est ce dont je vais m'occupor. UE M. DUI'ASQIIIER. 339 Maniere de proccder a r experimentation . Pour bieii recoHTiailre la coloration bleue on bleuiitre , il faut se placer dans un lieu un peu ohscur et dans lequel la lumiere diffuse arrive par une ouveriure plus elevee que la tete de I'observa- teur. Mors, interposant, par exeraple, une feuille melallique entre I'oeil el la lumiere, on aper(;oit avec plus ou moins de vivacite et de purete le pheuomene de la coloration bleue , suivant que I'attenuation de la feuille melallique, en raison de !:i malleabilite du metal, se Irouve plus ou moins parl'aite. En effel, si Ic phenomene est plus tran- che avec les feuilles d'or, c'est principalemenl parce que ce metal, le plus malleable de tous, fburnil des feuilles d'une lenuile et d'une egalite de structure bien superieures a ces memes quali- tt'S observees dans les feuilles oblenues avec d'au- tres nictaux. Toulefois, je dois faire remarquer que la couleur des corps ii'est pas sans quelque in- fluence sur la production du phenomene. Toutes choses egales, d'ailleurs, les substances jaunes, jatines-roiigeatrss ou rouges, communiquent aux liquides dans lesquels elles se trouvent suspendues, une couleur bleue plus intense que celle obtenue par les substances aulrement colorees; ce qui 340 M^MOIKE semble indiquer le developpeinent de la couleur conipleiuentaire si bien observee par M. Chevreul. Les ractaux et les composes mctalliques ///vv de fer developpcnt aussi avec inlensile celte colora- tion bleue. Les corps blancs ou IncoloreH sont, du reste, ceux qui inanifestent le plus faiblenient ce plicnoraene de coloration bleue; toutefois il en est un assez grand nombre qui le produisent d'une maniere assez tranchee pour donner la certitude que les corps blancs ne font point exception a la loi gcnerale que j'ai observee. expi6riences. V Experiences faites avec des feidlles 7n,etaUi(/ues autres que les feuilles dor par. A. Feuilles da/ye/il. La coloration bleue de la lumicre transmise par ces feuilles est sensible, quoiquc moins intense que cellc produite par les feuilles d'or. B. Feuilles de cuirre. Les feuilles de cuivre elant d'une epaisseur tres irregnliere, el prcsentant des solutions de continuite dans la substance rae- tallique, donnent un resultat nioins parfait encore que les feuilles d'argent. Cependantil est des points ou la coloration bleue, quoique (irant un pen sur le noir, est parfaitemenl reconnaissablc. Dans les I)E 11. UUPASQUIER. 311 parties oii le metal presente le plus d'epaisseur, la lumiere est quelquelois plus on moin,s cornplele- ment interceptee, ce qui etablit des laches noires dans la coloration d'un bleu noiratre, que deter- mine I'ensemble de la feuille metallique. C. Feiiilles d^or vert (alliage d'argent et d'or). EUes presentent d'une maniere tres sensible le pho- nomene de coloration bleue. 2° Experiences f'aites avec dey tneiaux en poitdre on chimiqiiernent precipites dans iin liqulde. A. Argent precipite. Si I'on fiiit passer dans une solution d'azotate d'argent le gaz hydrogene impur qui se degage en traitant de la limaille de fer par de I'acide sulfurique etendu d'eau, le metal est assez prompteraent reduit, et reste quelque temps en suspension dans le liquitle. En cct etat, ce li- quide transmet de la lumiere bleue dune maniere a peupres aussi parfaite que celle produite par Tor dans une experience semblable. B. 3Iercure precipite. Ce metal precipite de I'a- zotate mercureux par le meme gaz hydrogene im- pur, doune lieu aussi au meme phenomene de coloration, quoique dune maniere moins pro- noncee. C. Ar(jenl en poiidre. Si Ton delaye dans de I'eau ■ Vi'I MEMOIRE (le rargeat fineineiii pulverise, qii'on agile bien k- liquide et qu'on laisse ensuile le depot se former [)eu a peu, il arrive iin niomeni ou les particules Ics plus icnues du metal ctant seules relenucs en suspension, le phenomene de la coloration bleue se prononce d'une nianiere Ires sensible. NoTA. Dans les experiences ou Ton proccdo aiiisi, en tle- layaul dans un liquide le corps en poudre tres fine sur lequel on veul experimenter, on ne distinguera pas d'abord la cmileur bleue, car la lumiere se irouve inierceptee en presque loialite ; ce n'esi qu'apres la cimtc dcs particules les plus grossiercs , que le phenomene dcvient apparent. En general, on reussil iTaulant mieux que le corps a ele plus finement divise. II ne faui |ias employer nue Irop grande quantite de matiere, car alors il se forme d'abord un depot sur les parois du verre, lequel depot devienl un obstacle a la reussite de I'experience, a moins ce- pendant qu'on ne le fasse tomber au fond du verre par une le- gere agitation. Je dois faire remarquer, toutefois, qn'un leger depot, forme sur les parois du verre, produit lui-meme quel- <|uefois la coloration bleue. Si le corps en suspension est tres loiird el le liquide qui le contient tres leger, il pent arriver (jue la precipitation complete soil Irop rapide pour qu'on ait le lemps d'observer ie [ihenomene indique. Dans dcs cas de cetle nature je reussissais a le developper, en augnientant la viscosite du liquide par une substance qui s"y dissolvait rapidemenl ; l>our I'eau, je me servais de gomme arabique ; pour I'alcool on pour I'ether, d'une matiere resineuse incoiore ou d'une subs UE M. DUPASQUIER. 343 D. Antiinoine en poudre. Ce metal en poiidre, delaye dans de I'ean, le liqnide, par reflexion, pa- raissait gris; par Iransmhsion, il etait bleuatrc. L'addilion d'un pen dc solution de gonime a I'eau, en prolongeant la suspension des parlicules les pins tenues du metal, rendait le phenomene beaucoup plus sensible. Dans une autre experience faite avec de I'anti- moine, beaucoup plus finenient pulverise, j'ai ob- serve une coloration bleue bien plus sensible el bien plusfoncee, sans avoir besoin d'augnienter la viscosite du liquide. E. Bismuth en poudre. Ce metal a produit une coloration bleue Ires sensible. En agitant un peu le liquide apres quelques minutes de repos, il y avail des moments ou il presentait exactement la menie coloration que Tor chimiquement precipite. F. Arsenic nielallique en poudre. Resultat ana- logue a celui des experiences precedentes. 3" Experiences faita arec des composes rnclalli- i/ues de couleur f/ris de fer ou noirdlres. A. Sulfure d^antirnoine. Coloration bleue pro- noncee a peu pres comme avec le metal. B. Bioxi/de de mantjanexe. Resultat a peu pres seml)!al)le uu precedent. 344 M^MOIRE C. Galenv on sulf'ure de plonib. Idem. D. Cohalt arsenical de Tunaben/. Idem. 4° Experiences faites avcc des compofies melalJi- ques reduils en poudre ires jine el de cnuleiir roil ye on j a line roui/eatre. A. Bioxyde de mercitre (precipite rouge). De- laye dans de I'eau, la coloration bleue du liquide devint tres sensible. B. Minium. Meme resultal qu'avec le precipite rouge. C. Sulfure de niercure (vermilion). Coloration bleue sensible. D. Oxijde roiuje de fer (rouge d'Angleterre ou de Prusse). Resultat analogue aux precedents. E. Sanguine hrnyee. Coloration bleue tres pro- noncee. F. Lil/iart/e anylaise. Coloration bleue tres sen- sible. G. Kermes mineral. Coloration bleue tres pro- noncee, analogue a celle produite par I'or. H. Sesquio.vyde de nianyanese. Idem. 1. Bealyar pnemenl puhorise. Coloration bleue analogue a celle de I'or. J. Ar.'^cniale d'arye/it precipite en tres petite DE M. DUPASQUIER. 345 quantite par double decomposition. Coloration bleue tres sensible. 5" Experiences faites avec des substances jaunes en poudre tres fine. A. Protoxyde de plomh (massicol). Coloration brune tres sensible. B. Sous-stdfate de mercure (turbithe mineral). Coloration bleue, mais tres peu prononcee. C. Soiifre sublime delaye dans I'eau sans tritu- ration prealable. Coloration bleue peu prononcee. D. Soufre sublime apres trituration prealable. Coloration bleue beaucoup plus sensible. E. Soufre precipite , en laissant une solution d'acide sulfhydrique au contact de Fair. Belle co- loration bleue. Cette experience donne I'explication d'un phe- nomene decrit par M. Fontan, en parlanl des eaux siilfureuses d'Ax (Arriege). II s'agit d'un aspect bleuatre que prennent ces eaux en se decompo- sant au contact de I'air (Fontan, Recherches sur les eaux des Pyrenees, p. 49). E. Or mussif{?>yM\\Ye d'etain). Coloration bleue tres sensible. G. Ocre jaune (argile coloree par le peroxyde de fer hydrate). Coloration bleue prononcee. 346 Ml^MOlKE H. Chromate de plomh. Coloration bleue assez sensible. 6° Experience faite avec un corps noir finemeni hroye. Noir doft. Bleu assez sensible, ruais un pen terne. 7° Experiences failes avec des substances blanches ou incolores. A. Protochlorure de tnercitre. Coloration bleue peu prononcee. B. Bioxyde d'etain. Bleu ires peu sensible. C. Carbonate de plomh. Coloration bleue assez prononcee. NoTA. Beaucoup de precipites blancs presenttml iiiie ooloia- lion bleualre , mais gerieralement assez faible. Des substances organiques incolores peuvent meme presenter ce phenomene ; ainsi, par exemple, Voxamide, (\\x\ se dissout en petite quan- tite dans I'eau bouillanle, si on la laisse precipiiei par refroi- (lissement apres avoir filtre sa solution, presente une nuance bleualre assez sensible. DE M. DUPASQUIER. 347 CONCLUSION. Je borne la I'indication de nies experiences, quoique j'en aie fait un beaucoup plus grand nom- bre : je pense que celles que je viens de citer suf- fironl pour convaincre de la generalile du pheno- inene decrit, phenomene qui n'etait attribue qu'a I'air seul. Quant a la cause du developpement de la cou- ieur bleue, dans les experiences qui viennent d'etre indiquees, tient-elle a ce que les particules des corps dits opaques, tres divises, ne se laissent tra- verser que par les rayons bleus de la lumiere, ou a ce que ces raemes rayons, par I'efFet d'une refraction, glissent seuls entre les particules tenues en suspen- sion? C'est la une question qu'il appartient aux physiciens de resoudre. En etudiant ces interes- sants phenomenes, ils auront a rechercher aussi, si les observations que je viens de presenter ne peu- vent expliquer certaines colorations bleues que nous presente la nature : celle des glaciers, par exemple, qui pourrait elre due a leur etat de gra- nulation, et celle des lacs, qui pourrait peut-etre avoir pour cause des particules lieterogeues tres subtiles tenues en suspension dans une masse 348 MEMOIRE d'eau d'une grande epaisseur; etc., etc. Pour moi, j'ai seuleinent etudie ce phenomene de bleuisse- ment en chimiste, et n'ai voulu que deraontrer qu'une coloration indiquee conime caractere spe- cial de Tor, pouvait etre produite avec plus ou moins d'intensite, il est vrai, par tons les corps dits opaques; qu elle etait independante de la na- ture specifique de ces corps, et constituait, par consequent, un phenomene general. SUR L ACCOUCHEMENT DE THAMAR LE DOCTEUR F. IMBERT. L'histoire de Thamar , sa liaison incestueuse avec Juda, son accouchement, les enfants qui en resulterent fornient un episode interessant de la Genese. Tout cela a ete longuement et savaniment cominente; on a eludie ce passage sous le rapport religieux, sous le rapport de la morale, sous le rapport de l'histoire. 11 semble que sur la lettre il ne reste pas plus a dire que sur I'esprit. J'ai cru pourtant qu'on pouvait glaner encore dans ce champ si soigneusement moissonne. II est un point qui a echappe jusqu'ici aux comriientateurs : c'est la partie chirurgicale de cette relation. Les his- toriens de la medecine : Leclerc (1), Barchusen (2), (i) llisloire ile In nK'dcrnte, (a) llistorui incdicviD'. Tome I. 22 * b- 350 SUR l' ACCOUCHEMENT DE THAMAR. Schultz (1), Sprengel (2), Eloy (3), Dezeiraeris (4), Dujardin (5) ne Font pas mentionne. Les his- toriens speciaux : Beverovicius (6), Guillaume Ader (7), Mead (8) n'en ont rieii dit, 11 n'en est fait mention ni dans I'ouvrage de Ginzburger (9), ni dans celui de Simeon Lindiger (10), ni dans la dissertation de David de Carcassonne (11). Thomas Bartholin (12) et Sue (13), qui ont fait des travaux pleins d'erudition sur les accouchements des an- ciens ne disentrien de celui de Thamar. Cependant il est decrit dans I'Ancien Testament avec des de- tails tres circonstancies, et il m'a serable qu avec un peu d'attention on pouvait y retrouver I'etai des connaissances des Hebreux sur cette branche de la chirurgie, et reconstituer, du moins en par- (i) Compundiiiin hisloria medicinit!. (a) Uisloire piaijmulique de la tnidecine el Hisloire de la chirurrjk, pai- le metne. (3) rUcliounaiie historique de la mt'decinc, etc. (4) Diclionnaire historique de la mfdecinc. (5) Hisloire de la cliirurgie. (6) ldmamedicin(e velerum. (7) Enarrationes de mijiulis et tnnrbis in Evangelio. (8) Medica sacra. (9) Medicina ex ihalmudicis, (10) be ha'breorum velerum arte medica. (11) Essai historique sur la medecine des Hebreux. (12) Antiquitalum veteris puerpuerii Synopsis. — Voy. du m6me auteur : De Morbis biblicis. Gaspard Bertholin a publie uoe disserlatiou intilulee : Oe puerpuerio velerum exposilio. Ouvrage entrepris par sod pere, qui avnil perdu le sieii dans rinoeiidit; de sa l)il)liothe<|iif. [t3) Essais historiques, liltiraires et critiques snr les accouchemtnls SlIR LACCOUOUEMENT UE THAMAR. 351 tie, la science de I'accoucheur, telle qu'elle etait dans ces lemps recules. La Bible est a peu pres la seule source authentique ou nous puissions puiser. C'est aussi la, que nous puiserons tout ce que nous avons a dire sur ce su- jet. La premiere question qui se presente est done de determiner quelle foi meritent les livres saints en matiere d'accouchemenf. La Bible nest pas un ou- vrage de medecine, et ses auteurs n'etaient pas me- decins. Mais Moise, surtout, avait cet ensemble de connaissances qu'on ne retrouve plus aujour- d'hui ; il en est de la culture des sciences corame de la culture du sol. A une epoque ou la terre etait mal cultivee, oii on en exigeait pen, oii le revenu etait faible, il y avait de grands domaines, et peu d'hommes possedaient. Pour accroitre le produit, pour perfectionner I'agriculture, il a lallu diviser ces proprietes et augmenter le nombre des proprietaires. Ainsi, dans I'ordre intellectuel, tant que les differentes branches de nos connaissances ont ete peu etendues, le m^me homme a pu les posseder toutes. Mais quand elles se sont agran- dies, on a dii les partager; chacune a ete cultivee isolement et a suffi a I'activite d'un seul homme. Voila poiirquoi les ouvrages de Moise, d'Horaere, de Virgile sont des repertoires, oii Ton peut re- trouver a peu pres toutes les connaissances de leur 352 SUK LACCOIICUEMENT DE THABIAR. lemps. II y avail alorsdes tetes encyclo])ediques, il ne pent plus y en avoir de nos jours. D'apres cela, nous ne serons pas etonnes de trouver dans la Bible ce qu'on savait alors sur les accouchemenis. Moise etait medecin (1), comme i[ etait naturaliste , comnae il etait physicien , comnie il etait aslronome, conirae il etait poete. Mais aussi nous ne devons pas nous attendre a cetle precision, a cette exactitude qui sont le ca- ractere de la science de nos jours. Et d'abord, y avait-il chez les Hebreux des per- sonnes cliargees specialement de secourir les fem- mes pendant leurs couches ? Les peuples primi- tifs ont rarement recours a la medecine; la laxite de leurs tissus et I'inertie de leur systeme nerveux rendent le travail de I'enfantement facile, comme de nos jours la rigidite de la fibre el noire sensi- bilite exquise le rendent penible et douloureux. La nioUesse physique est en rapport avec la mollesse morale. Notre langue n'a qu'un mot pour expri- mer I'une et I'aufre, comnie la nature n'a qu'un moyen pour les produire. C'est chez ces peuples ([uil est vrai de dire que raccouchement est une fonction et non une maladic. Chez nos femmes ci- vilisees, ce serai l une amere derision, si ce n'etait pas une (acheuse erreur. (l) S. Cli'ilHiil irAlcv\;iii(liic, .S,)i)i«(iii,', lii). I>. SUR l'aCCOUCHF.MENT I)E thamar. 3r)3 Souvent done les femmes accouchaient seiiles. Quand le Pharaon reproche aux accoucheuses dc ne pas sacrifier les enfants males, comme il le leur a ordonne, elles repondent que les femmes des He- breux ne sontpas comme les Egyptiennes, qu'elles se delivrent comme les betes et sans les faire ap- peler(l). Ce fut ainsi qu'accoucha Jocabel, mere de Mo'ise. Sa delivrance fut si prompte que per- soniie n'en fut prevenu, et qu'elle put fiicilement soustraire son fils a loutes les recherches (2), car ce ne fut que Irois mois apres qu'elle se decida a I'exposer snr le Nil , dans ime corbeille do jonc (3). Souvent aussi les femmes s'aidaient mutuellc- ment. L'epouse de Phinees, fils d'Heli. grand pre- tre des Hebreux, etait entouree de femmes (muHe- res) lorsqu'elle mourut d'un avorlement cause par la nouvelle de la raort de son raari, de son beau- pere et de la perte de I'arclip (4). Mais 11 y avait des sages-femmes (ohstei rices). Rachel en avait unc dans le malheureux accouche- ment de Benjamin auquel elle snccomba (5). Tha- mar etait assistee par une accoucheuse dont je me (i) Exode, I, 19. (2) Flavins J()';i"nli. Aniiqiiil. lib. II, cap. V. (3j Exode, U, i. (4) Regum, lili. I, IV, iij. (5) GeiuUr, XXXV, i;. Tome i. 23' 354 SUR L'ACCOUCHEnEiNT DE TIIAMAR. propose de vous parler tout a I'heure (1). Enfin, dans lExodef on cite le nom de celles a qui le Pharaon donna I'ordre de faire perir tous les en- fan ts males, et qui eurent le courage de lui deso- beir. Eiles se nommaient Phua et Sephora (2). Les commentateursontfaitremarquer avec raisonqu'il n'est pas possible qu'il n'y eut que ces deux sa- ges-fenimes, qu'elles n'auraient pu suffire pour se- courir toutes les femmes grosses et pour faire perir tous les enfants males; qu'elles ne sont nomraees, dans VExode, que parce qu'elles etaient plus con- nues ou les representantesde leurs corporations (3). Josephe pretend a la verite qu'elles etaient Egyp- tiennes, mais il n'en conclut pas qu'il n'y avaitpas de sages-femmes chez les Israelites; au contraire, il dit que le roi s'adressa a elles, parce qu'il ne pou- vait s'en rapporler pour une telle mission a celles des Hebreux (U) . Si done il y avail des sages-femmes, il y avait un art des accouchements. Sans doute ce n'etait pas une science avec tous ses principes et toutes leurs deductions logiques. Mais il est impossible de ne pas admettre qu'il y avait quelques traditions, quelque enseignement pratique ; que la mere com- (i) Gcnise, HXXyill. (a) Exode, I, i5. (3) Voy. Valable. Conieliu^ n Inpirle, (4) Lib. II, c. 5. SUR l'aCCOUOHEMEDT 1)E thamar. 355 muniquait ce qu'elle savait a sa fille, etc.; surtout pendant et apresla captivite enEgypte, ou, comme on sail, les professions etaient hereditaires. Ce sout ces traditions, ces opinions revues, ces usages etablis que nous retrouvons dans les livres saints. Nous y trouvons des lois relatives aux ma- nages, des restrictions nombreuses apportees a I'union des sexes, et ces restrictions sont fondees sur des notions de physiologic que la science mo- derne n'a fait que confirmer. Nous y voyons la fe- condite du peuple juif, Thorreur qu'il avait pour la sterilite, et les remedes qu'il employait pour la combattre (1). Le moyen dont Jacob se sert pour changer la couleur des agneaux de son beau-pere serait peut-etre a examiner de nouveau, au lieu de le tourner en ridicule (2). Les cas rares y sont no- tes ; Sara devient grosse a quatre-vingt-dix ans (3), et ce fait n'est pas sans analogue dans I'histoire de I'art (4). Les soins qu'exige la femrae enceinte, ceux qui sont relatits aux suites des couches, a la purification, sont I'objet d'ordonnances formel- les (5J. On y voit que lorsque les douleurs deve- naient fortes, la femme s'asseyait sur une espece (i) Genise, XXX, 14. (2) Genise, XXX, 87 et suivanu. (3) Genise, XVn, 17. (4) Schurigius. Embryologie, png. 596. I)r h'IhHs jHirieulihns. (5) Uviliquc, XH. 356 SUR l'accoi'cheiwent DE THAMAR, tie siege (1), usage qui s'est conserve en Allemagne, probablement par les Juifs qui y sont nombreux. On pourrait aussi induire de quelques passages, que la femme en travail se placait sur les genoux do son mari ou d'une autre person ne. Ut pariat super genua mea, dit Rachel dans la Genese (2). Nati sunt in gefiibus Joseph (3), lit-on ailleurs a propos des enfants de ce patriarche. Les comraen- tateurs onl dit qu'il y avait la une figure. Vatable a traduit : Ut accipiam puerum in gremio meo. Tout cela est vrai, mais un sens figure suppose un sens lilteral; sans cela, il serait inintelligible. Que signifierait la formule, je vous embrasse, par la- quelle on termine une leltre a un ami, si I'usage n'etait pas de s'embrasser en signe d'amitie. Je dis de meine que ces mots : nati sunt in genibus Joseph n'auraient point de sens, si I'usage n'a- vait pas ete d'accoucher sur les genoux de quel- qu'un (4) . On a pretendu aussi que la femme dans ce mo- ment etait seulement repliee sur elle-merae, et res- tait accroupie, et on ajoute que cette position esten- core celle que prennent toutes les femmes en Orient . On cite a I'appui de cette opinion ce verset duqua- (i) Exode, I, i6. (■2) Gcnixe, XXX, 3. (3) Gindse, L, aS. (4) Heister dit que c'est aiiisi (|ue les femmes accoucheiil cliez les paysausde I'Allemagne" suR l'acooucuement de thamar. 357 trieme livre des Rois : incurvavit se et peperit (1) . Ce qui, a mon avis, veut dire seuleraent que la belle-fille d'Heli, terrassee par la faclieuse nouvelle qu'elle recevait, ne put plus se soutenir sur ses inernbres, s'afFaissa sur elle-meme et accoucha. Lorsque I'enfanl etait ne, on coupait le cordon, mais il n'est pas question de sa ligature. II est ineme probable qu'on ne le liait pas, car on ne pra- tiquait la circoncision que huit jours apres la nais- sance, vraisemblablement pour ne pas exciter des cris qui auraient pu determiner une hemorragie. On lavait tout le corps du nouveau-ne avec de I'eau salee, et on I'enveloppait dans des langes ("2), sa mere I'allaitait, ou il etait confie a une nour- rice. Quant aux connaissances relatives a la parturi- tion, a son mecanisme, aux soins qu'elle reclame, nous ies trouverons implicitement enoncees dans I'accouchement de Thamar. C'est ce que je me propose de vous demontrer dans ce travail. Citons d'abord le passage de la Genese : Itistatife autem partu, apparuerunt geminiin utero ; atque in ipsa effusione infanUurn, timis protitlit manum in qua ohstetrix lifjavit coccimtm, dicens : iste egre- dietiir prior. Illo vero retraliente maniirn, egres- (i) I, IV, ig. [2) Ezdchiel, XVI, 4. 358 sur. l'accoi'ohesient oe tbamar. ius est alter, dixitque mulier : quare divisa est propter te maceria ? Et oh hanc causam i^ocavit nomen ejus Phares. Postea eyressus est frater ejtcs in cujus nia?m erat cocciniim , quern appellavit Zara (1). « Et comme elle fiit sur le point d'accoucher, voici que deux jumeaux etaient dans son ventre. Et dans le temps qu'elle enfantait^ Tun d'eux donna la main, et la sage-femrae la prit et lia sur la main un fil d'ecarlate, en disant : celui-ci sorlira le pre- mier ; mais comme il eut retire sa main, voici que son frere sortit, et elle dit : Quelle oiiverture t'es- tu faite? L'ouverture soit sur toi, et on le nomma Phares; ensuite son frere sortit, ay ant sur sa main le fil d'ecarlate, et on le nomma Zara. » Cette narration commence par un point de dia- gnostic assez difficile. Des les premieres douleurs, Taccoucheuse reconnatt qu'il y a deux enfants dans I'uterus. On donne pour signe de ces grossesses doubles : le volume du ventre, sa forme bilobee. Le toucher abdominal pent faire reconnaitre deux foetus et leur situation. Les mouvements sont forts et tumultueux. lis etaient tels dans la grossesse de Rebecca que Ton put croire que les deux enfants se batlaient dans le sein de leur mere, et que Ton y vit le presage des guerres acharnees que se fe- (0 C.enHe, XXXVIII, i-, 2S, «;), .lo. suK l'accouohement de thamak. 359 raient les deux nations donl ils devaient etre la souche (1). Le ballottement est plus obscur que dans une grossesse simple. Malgre ces caracleres, Desormeaux s'y est trompe, et beaucoup d'autres praticiens avec lui. Cependant, ayec I'experience et de I'attention, on pent eviter cette erreur. C'est ce qui arriva pour Thamar. Peut-etre dira-t-on qu'il ny a pas eu la de diagnostic, que c'est I'eve- neraent qui a montre la presence de deux enfants. Le mot apparuerunt de la \ulgate ne signifie pas qu'ils furent reconnus , et la traduction litlerale dit : erant. Ecce gemini erant in utero ejus. Ces mots peuvent, en efFet, laisser quelques doutes sur ce point; mais la suite les explique etrendle sens parfaitement clair. La sage-femme avait si bieii reconnu qu'il y avait deux enfants que, voyant I'un d'eux presenter le bras, elle le saisit, y atta- cha un ruban rouge, et dit : voila I'aine. Ainsi le diagnostic etait bien etabli avant I'accoucliement, on savait qu'il y avait deux enfants avant qu'ils fussent sortis du sein de leur mere. C'est, du reste, ce que dit formellement la Genese : Instante autern partu, apparuerunt gemini in titero. Le second point note par I'auteur sacre, c'est la presentation. Elle est, en effet, remarquable : I'un des jumeaux presente un bras : in ipsa effusionc (i) Genise, XXV, aa, a^. 360 SUR LACCOlCHEME^iT UK TUAUAU. infantluin , una& prolulil rnanurn. Mais il arrive que I'aulre descend en mcme lemps, probablenienl par la lele ; le bras reiuonte un pen , et c'esl I'en- fanl qui a paru le second qui sort le premier: illo vero retrahenie maniim , egressus est alter. Mo'ise decrit ici les phenomenes naturels de raccouclie- ment. Tout s'opere par les seuls efibrts de la na- ture, la sage-femme ne fail rien , elle se borne a mettre un cordon rouge sur la main qui est sortie : in qua obstetrix ligavit coccinum. II y a beaucoup de science dans cette expecta- tion; en effet, la sortie d'un bras pent avoir lieu dans deux circonstances tout a fait difierentes : ou bien I'enfant est place en travers, le bras qui sort fait un angle droit avec le tronc; ou bien I'enfant presente la tele, le bras est releve, place sur ses cotes et descend avec elle. Dans le premier cas , raccoucheraent est impossible. Le foetus dans I'u- terus est replie sur lui-meme, de maniere a repre- senler un ovoide ; il ne pent en sortir qu'autanl qu'une des extremites de eel ovoide s'engage dans le canal pelvien. S'il s'y presente par son grand diamelre, tout retard est inutile ou dangereux ; il faut changer cette position vicieiise, il faut faire la version. Dans le second cas, la sortie du bras nc change rien a I'accouchement ; elle le retarde un pen chez les primipares, mais cette circonstancc SUR l' ACCOUCHEMENT DE TUAMAR. 3G1 ne rempeche pas de se terminer nalurellemenl. li est done bien important de distinguer ces deux elats, puisque dans I'un il n'y a rien a faire, tandis que dans I'autre il est indispensable de pratiquer une operation souvent difficile et dangereuse. La sage- femmene s'y trompapas, seulement ilparait qu'elle ne se douta pas que le bras et la teten'apparlenaienl pas au meme enfant; mais cela etait difficile et nc changeait rien a cc qu'elle avait a faire. En raison- nant d'apres les probabilites, elle devait croire qu'il n'en etait pas ainsi, car le plus souvent les deux enfants out une position inverse, c'est-a-dire que la tete de I'un correspond aux pieds de I'autre. C'est ce qui eut lieu dans I'accouchement de Rebecca, et c'est ce que la Bible exprime en disant que Jacob vint au monde tenant Esaii par le talon (1). Mais nous avons dit que Taccoucheuse avail place un cordon rouge sur la main qui s'etait pre- sentee. Dans quel but attacha-t-elle ce cordon ? 11 semble que la reponse a cette question est facile. Au premier coup-d'oeil, le texte ne laisse aucun doute a ce sujet ; elle attache le ruban et dit : voila celui qui sortira le premier : Ohstetrix ligavit coc- cmum dicens : iste eyredietur frlor. II s'agissail done simplement d'etablir I'ordre de la naissance et par consequent le droit de primogeniture. (i) Gmisc, XXVI, a5. 362 suK l'accoucuemeint de thaiuar. Ce droit elait en eftet bien reconnu chez les He- breux; I'bistoire de Jacob el d'Esaii en fait foi. II y avail beaucoup de privileges accordes aux aines. Les dignites de chefs, de pontifes leur elaient re- servees (1). Les jeunes gens que Mo'ise choisit pour oftrir des victirnes etaient tous les fils aines des principaux Israelites (2). Dans les successions, I'ai- ne prenait une part double, el il avail une autorite presque paternelle sur les autres enfants (3). II y avail de plus, dans la faniille d' Abraham, une be- nediction particuliere qu'on croyait apparlenir a I'aine. Dieu avail promis a Abraham que le Sauveur naitrail de lui par les descendants d'Isaac, el Ton elait persuade que c'etait a I'aine que eel honneur elait reserve. Yoila done des raisons bien fortes a I'appui de Tinlerpretation donnee a la maniere d'a- gir de la sage-femrae. Malgrecela, etait-il done necessaire de se hater ainsi ? Ne pouvail-elle pas attendre que I'enfant fut sorti pour le raarquer. Cetle precipitation I'expo- sait a se tromper, el c'est en effet ce qui arriva. Un accoucheur pourrait donner une autre expli- cation de cette ligature, et la voici : quand un bras se presente dansun accouchement, ou bien, corame (i) L'exeniple d'Aaron et de Moise est une exception qui n'empeclie pas la regie genvrale. Genise, 27, 49, 3. (2) Exode, XXIV, 5. (3) Dcuteronome, XXI, 17. suR l'accouchemeint de thamak. 363 je I'ai dit tout a I'heure, la tele descend avec lui, ou le foetus est place en travers. Dans le premier cas, raccouchement est naturel; dans le second, il faut pratiquer la version. Mais» dans I'un et I'aulre cas, on doit placer un lac sur le bras qui est sorti. Dans les presentations cephaliques, on se sert de ce lac pour tirer sur lui au moment de la douleur et aider au passage de la tete, rendu plus difficile par la presence du membre superieur. Dans les presentations de Tepaule, ce lac est bien plus ne- cessaire; car, apres la version, a mesure que le tronc descend, les bras se relevent sur les cotes de la tete. 11 faut aller les chercher, les faire sortir I'un apres I'autre, et ce n'est pas la partie la moins delicate, la moins douloureuse de I'operalion. Mais si on a pu appliquer un lac sur le poignet, il suffit de tirer sur lui pour faire descendre le bras, et on a I'avantage de faciliter la sortie du second, d'e- viter les accidents, car tres souvent les os delicals du foetus se brisent dans les efforts qu'on fait pour abaisser I'liumerus, d'abreger la duree de I'opera- tion, point important dans cette circonstance, car le cordon est comprime entre le corps de I'enfant et le bassin de la mere, et si les manoeuvres sc prolongent, I'enfant raeurt asphyxie. Ainsi, si un cas semblable a celui de Thaniar se presentait, il faudrait faire comme la sa^e-femmc, 304 suK l'accouchemeist de tuaiuah. appliquer uii lae, im ruban sur le poignet. 11 cun- viendrait meme que ce ruban fut rouge comme celui dont elle se servit, coccinum, pour que le sang qui s'ecoule ne paraisse pas sur lui et n'af- fecte pas la malade et les assistants. C'est une pre- caution quon a, ou plulot qu'on avaitdans I'ope- ration de la saignee, et cet usage merite d'etre con- serve. Telle est I'interpretation qu'on pent donner a la conduite de la sage-feiume. J'hesile a altribuer a une epoque si eloignee de nous des connaissanccs qu'on est accoutunie a regarder comrae le resultat des travaux et de I'experience des modernes. Mais la manicre de I'aire est la meme. Si les motifs sont difFerents, on m'accordera qu'il y a dans les fails une singuliere coincidence. On sail ce qui arriva. L'enfant qui avait pre- sente le bras ne sortit pas le premier, comme la sage-femme I'avait pense. Les phcnomenes de cette parturition sont parfaitement indiques; le bras qui avait paru remonte un pen, et le second enfant s'e- chappe. Illo vero retrahente manum, egressus est alter. La sage-lemme, piquee de s'etre trompee, interpelle ce preraier-ne, et lui dit : Quare divisa est propter le itiaceria? Ce passage a ete diverse- ment traduil et interprete. Paguin dit simpleraent : cur divisisii ' \ Citable ajoute pour paraphrase: Cur SUR L'ACCOtCHEMENT DE THAMAR. 365 niembranam qua operiebaris rupi-sti ? Hue est, cur, ruptis secundinis, prior egressus es ? et le.s tradiic- teurs frangais, suivant le sens du latin, ont dil : Quelle oiwerture t'es-tu faite (()? Quelle hreche as-tu faite (2) ? Pourquoi as-tu divise ainsl la cloi- son qui vous separait (3) ? Toutes ces interpreta- tions sont vagues ou fausses. La sage-femme ne pent pas dire a I'enfant : Pourqnoi as-tu roiiipu la poche des eaux ? puisque le bras de son frere elai! deja sorti, il fallait bien que la poche fdt rompuo. Et le contre-sens est bien plus frappant encore, quand Corneille Lapierre ajoute qu'il est reconnu en anatomic que les jumeaux du raeme sexe n'ont qu'une seule enveloppe. Cette opinion qu'on Irouvc en effet dans Fernel, dans Roderic a Castro, est unc erreurquelesprogresdel'anatomie ont dissipee.Lcs sexes n'ont aucun rapport avec le sac araniotiquo, et ce que ces auteurs regardaient comme la regie est devenu I'exception ; c'est-a-dire que quelque- fois on trouve deux enfants renfermes dans les memes membranes, mais que le plus souvent,dans les grossesses doubles, chaque foetus a son placenta et sa poche des eaux. C'est ce que savait la sage- femme de Thamar, et pour cela elle n'avait pas besoin de ces connaissances anatomiques qui no (i) Bible dc Cologne. (2) Bible de Baxle. (3) Sacy. — Carriires, 306 sun LAOCOUCUEniliNT UE TIIAMAR. sont ni de son sexc ni de son temps; il liii sufRsait d'avoir pratique , d'avoir vu d'autres accouche- ments doubles, ce qui nedevait pas etre rare; car quelques rabbins, pour expliquer la multiplication prodigieuse des Juifs, sont alles jusqu'a dire que les femraes faisaient ordinairement trois ou quatre enfanls(l).Elle avait pu remarquer aisement alors, qu'apres la sortie des eaux et du premier enfant , une nouvelle poche se rorapait et donnait issue a de nouvelles eaux. C'est ce que I'hebreu exprime fort bien en disant : Quare rupisti super te rupfu- ram ? expression que ne rend pas du tout la Vulgate, en traduisant : Quare divisa est propter te mace- ria? Cette repetition, ce rapprochement de ritpisti et de rupturam sont, selon moi, tres clairs. L'ac- coucheuse dit a I'enfant : pourquoi as-tu rompu , quand il y avait deja une rupture? Pourquoi as-tu ajoute une rupture a une rupture ? Pourquoi as-tu rompu les membranes pour sortir le premier, quand ton frere avait deja dechire les siennes ? et elle ajoute : pour cette raison tu t'appelleras Phares ; expression qui entraine I'idee de division, de de- chirement, et que nous retrouvons dans ce sens dans la fameuse inscription du festin de Baltha- zar : Manes, tessel, phares : ton empire sera sac- (i) Et quelquefois meme sept suivant Abeu-Ezra. — Hisioire lau'ver- sclle, tiaihiile ilc Tanglais,, Inin. II, png. iS(5. SUR l' ACCOUCHEMENT DE TUAIflAR. 367 cage el divise; expression, enfin, qui n'aurait plus de sens, si la sage-femme avail cru, comme les commenlateurs, que les deux enfanls elaienl ren- fermes dans les memes membranes , puisqu'elles elaienl rompues deja par le bras qui s'elait pre- senle. Son frere vint ensuile, portant au poignel le cor- don rouge qui y avail ele allache, il ful nomme Zara. Phares ful, comme on sail, un des ancelres du Christ, el c'esl pour cela, disenl les commen- taleurs, que Moise enlre dans des details aussi mi- nulieux sur sa naissance. Telles sonl les reflexions, Irop longues sans doule, que j'avais a vous soumellre sur I'accouchemenl de Thamar. Malgre ce que je viens de vous dire, mal- gre les connaissances-praliques que je vous ai fait remarquer dans la description que la Bible nous en donne, ne croyez pas que, par un travers Irop com- mun dans les travaux de ce genre, j'aille prodi- guer mon admiration aux anciens pour me dispen- ser de rendre justice aux modernes.Non, Messieurs, la science de Levret el de Baudelocque a laisse bien loin d'elle celle de Phua et de Sephora. Ce n'est pas sous la tente du nomade que I'homme du XIX* sie- cle pent trouver quelque chose a envier ou a ap- prendre. Sans doule, nous avons du etre elonne de rencontrer quelques notions raisonnees sur un art oG8 SLR l'aCCOUOUEMEiM UK TKAMAR. difficile, a vine epoqiie si rapprochee du berceau du genre humain ; raais notre elonnement m^rae est un hommage rendu a la superiorite de notre temps; c'est un temoignage de notre foi a la niarche in- ccssante de i'humanite et a Tinexorable loi du progrcs. MEMOIRE RELATIF AUX EFFETS DES EMANATIONS PHOSPHOUEES, SUP. LES OUVRIERS EMPLOYES DANS LES FABRtQUES 1)E PHOSPHORE ET LES ATELIERS Oil LON PRJ^PARE LES ALLUMETTES CHIMIQUES : TAR LE UOCTEUR ALPHONSK DUPASQUIER, Profcssnur rlc chimie a I'Ecolc dc Medecinc de Fjyon.nncion inedcciii de rnntoI-I>ien, etc. Qiioique la fabrication des allumettes chinii- ques et le grand developpemenl des fabriques de phosphore qui en a ete la conseqnence, ne remon- tent pas a inoins d'une dixaine d'annees, c'est seu- lement depnis cinq ou six niois, qu'on a commence a signaler des maladies observees chez les ouvriers, exposes a I'influence continuelle des emanations phosphorees. Lc docteur Heyfelder a parle d'abord d'un me- decin de Vienne, qui a soigne un bon nombre dc jeunes femmes atteintes de necrose des os raaxil- laircs, ct qui toutes etaicnt ouvrieres, dans des fa- briques d'allumeUcs phosphoriques. La maladie Tome I. 24* 370 miSmoiue coiniiieii(;ail par iiiie douleur de dents qui gagiiail proinpleiuciU loutela machoirceldonnaiilieuariii- flaniiuation des gencivos, et, par siiile, a la denuda- tion des OS niaxillaires. Quclques feiumes dum- forte constitution guerirent par I'exfoliation des os affectes. Cellcs qui etaient chetives, perirent de phthisie pulmonaire. Le docleur Heyfelder attribue ces efFets funestes a I'influence des vapeurs (Vacide phosphoriqtte. Depuis, le docteur Tlieophile Roussel, dans uii memoire adresse a TAcademie royale des sciences (seance du 16 fevrier 1846), a parle des emana- tions phosphorees, com me etant /« seule cause dHnsaluhrite inherente aux fabriques d'allumettes a friction. — L'examen des ouvriers exposes a Fac- tion de ces vapeurs demon tre, dit le docteur Rous sel, I'existence, non sculement d' a/l'ections plus on mains infenses des voles respiraloires, mais encore d' affections des tjencives et des os inaxillaires, se terminant par la necrose et quelquefois par la inorl des malades. — Cn certain nonibre de fails, ajoulo M. Roussel, portent a croire que Faction longtemps cuiitinuee des vapeurs phosphorees determine le developpement des luhercules chez les individus predisposes; ces vapeurs, du reste, paraissent agir uniquement comme corps irritant et nullemenl en verlu de proprietes specialcs. — l)E M. DUPASQUIER. 371 La docteur Gendrin a rapporle aussi I'histoire de plusieurs affections Ires graves des organes res- piratoires qu'il a eues a trailer chez des ouvriers exposes aux vapeurs phospliorees dans des fabri- ques d'allumettes chimiques: — la maladie,suivant M. Gendrin, etait une hronchite opiniatre, accom- pagnee de maigreur, de faihlesse generale, de dys- pnee, de dispepsie et quelquefois aussi de deiwie- merit. Ces symptomcs devenaient plus on raoins alarmants, et quand les malades persistaient dans I'exercice de leur profession, leur affection bron- cliique se convertissait en hrotichorrhee avec em- physeme et se terminait par la mori. — Du rapproclienient de ces faits, rapporles par des niedecins dont on ne pent mettre en doute ni la sincerite, ni le savoir, ni I'habilete d'observa- tion, il seniblerait resulter: que les vapeurs phos- phorees produise/it, generalement, des affections souvent graves et rnortelles, des organes piilmo- naires, et frequeinment aussi des maladies egale- tnent tres dangereuses des gencives et des os ma- xi// aires. Ces effcls si facheux atlribues a Taction des va- peurs phospliorees, dependent-ils, en effet, de I'in- fluence de ces emanations chez les ouvriers em- ployes a la preparation des allumettes chimiques? — C'est ce que rendentau nioins Ires doiiteux les 372 M^MOIRE fails qui vont etre rapporles dans cc ineiuoire. Si Ics graves affections observees dans les lal)ri- qiies d'alluraettes chiraiques de Vienne et de [*aris dependaient reellement dc I'influence dcs vapours phosphorees sur Torganisme des ouvriers, nul doute qu'elles ne se fussent produiles aussi dans les ateliers lyonnais, oii, depuis une dixaine d'annees, on fabrique ces prodiiits sur une Ires grandc cchelle. — Or, rien de semblable n'y a ete observe, ainsi que je vais I'etablir par des fails ir- recusables. Bien plus, il exisle aux portes memes de Lyon, sur la commune de la Guillotiere, une vaste fabrique de phosphore, la plus considerable et la plus importante peut-elre de cellcs qui sont elablies en France. Dans cet etablisscmenl, oil se repandent nuit et jour des torrents de vapeurs phosphorees, on n'a observe jusqu'a ce jour, cl de- puis huit annees environ qu'il a ete fonde, aucune maladie (jrare qui puisse etre attribueed Vinfltience de ces emanations. J'ai pris, a cet egard, les rensei- gnements les plus minutieux et les plus severes, comme on en jugera par les details suivants: . Di; .11, DUPASyUlLR. 373 ENQUfiTE FAITE DANS LA FABRIQUE DE GELATINE ET DE PUOSPUORE l&TABLIE AU TERRITOIRE DE BARRABAND, COMMUNE DE LA GUILLOTI^RE. Le 5 niai 18/i6, je me suis transporte a la fabri- que de MM. Coigiiet pere et fils, qui ont bien voulii me donner les renseigneraenls suivants en reponse aux norabreuses questions que je leur ai adressees relaliveraent a la sante des ouvriers employes dans leur etablissement, depuis qu'ils y ont intro- duit la fabrication du phosphore. La fabrication du phosphore dans cet etablisse- ment remonte a I'annee 4838. Depuis, la produc- tion de cette matiere n'a cesse de s'y accroitre pro- gressivement. Cette production n'est pas moindre actuellemcnt de trois mille kilogrammes par mois. EUe s'eleve done a la quantile enorme de trente-six mille kilo- grammes par annee. Parmi les operations nombreuses que necessite I'extraction du phosphore , il en est trois qui don- nent lieu a des emanations de nature plus ou moins irritantes : 1" le iraUerneni des os calcines et t'e- diiils en poiidre par Vacide .sulfiiriqiic; 2° la dis- '674 M^MOIUE lillaiion, on exlraclion dii phosphore ; 3" le mou- la(je du phosphore. i" Quand on traite par I'acide sult'ariquc les os calcines a blanc, reduils en poudre el meles a I'eau de manierc a former unc l)ouillie un pen liquide, la chaleur vive qui resulte de la reaction, fail de- gager des vapeurs assez irritantes pour I'apparcil respiraloire,etqui sonl formeesde vapeur d'eau en- irainant de I'acide sulfurique et melangced'acide car- bonique (1). Ces vapeurs deterniinent des I'originL- quelques secoussesde toux, niais quicessent avecl'in- lluence de ces emanations irrilanles. Les ouvriers, d'ailleurs, nc tardenlpas a s'y habituerein'en souf- frent nulleaient ensuile. Elles ne pourraienl elre reellement nuisibles qu'aux ouvriers atteinls prea- lablemenl de catarrhe aigu on chronique, de tu- bercules pulmon aires ou de quelque autre allection des organes de I'appareil respiratoire. 2° La distillation, c'est-a-dire , I'extraclion du phosphore proprement dite, du phosphate acide de chaux melange de charbon, est I'operation qui donne lieu an plus grand degagement de vapeurs phosphorees. Celte operation se pratique an nioyen de huil fourneaux en aclivite jour el nuit, et qui conlien- (0 Quand les os sonl im|)arfailemenl (alciiiis, il sc ilcgapi; aiissi di' I'aciiK' sull'liydiiqiu;. DE HI. nilPASQUIER. 375 ncut cent hull cornues, chacune de la capacite de oinquante a soixante litres. Chaque cornue produil environ quatre kilogrammes de phosphore. Des que le phosphore commence a passer dans le recipient, c'est-a-dire apres douze on quinze heu- res de chauff'agC;, et pendant lout le rcsle de la duree de I'operation, qui est de cinquante-cinq a soixante heures, il se degage continuellement des vapeurs blanchalres tres piquantes et d'une forte odeur phosphoree. Ces vapeurs torment comnie un nuage epais dans les ateliers on se pratique la distillation. Ces emanations sont primilivemeni composees d'acide carbonique, de phosphure d'hydrogene, de phosphore en vapeur et de vapeur d'eau; mais comme une partie de ces emanations s'enflamme au moment de leur arrivee au contact de I'air, il se forme un nouveau produit, de I'acide phosphori- que. Ce sont les vapeurs blanches de cet acide qui rendent surtout les emanations phosphorees visi- bles a I'oeil, et qui leur communiquent pariiculie- rement la propriete d'irriter assez fortement la mu- queuse bronchique. La premiere impression de ces vapeurs irritautcs est toujours assez penible pour I'appareil respira- toire, et Ion y resiste d'abord assez difficilemenf. Cependant les ouvricrs s'y habiluoni promptomeni 37 G MEMOIRE et vivenl eiisuite au milieu dc ces eniaualious sans enetre impressionnesen aucune maniere, et comine au milieu cle I'atmosphere la plus pure. 3" Le moulage se pratique dans un atelier spe- cial. — Cette operation consisle a purifier d'abord Ic phospliore des impuretes et particulierement de I'oxide qu'il contient toujours apres la distillation, en le faisant passer, en etat de fusion dans I'eau, au iravers d'une peau de chamois. Plusieurs ouvriers aspirent ensuite la matiere purifiee et fondue, dans des tubes de verre oii elle se solidifie par le contact de I'eau froide, et se moule en petits cylindres d'un centimetre environ de diamelre. Le local ou se pratique le moulage du phospliore est pen spacieux; le plancher est bas et presente, vers le centre, une ouverture pour faciliter le re- nouvellement de lair et porter au dehors les va- peurs phosphorees qui remplissent I'alelier. Malgre cette disposition, I'odeur de phosphore est extre- mement forte dans cette partie de I'etablissement. Les emanations phosphorees produites par la purification et le moulage ne sont point aussi irri- tantes pour la muqueuse bronchique que celle des ateliers ouse pratique la distillation, mais ellesn'en introduisent pas moins dans I'organisme des ou- vriers une notable quantitede phosphore, et si cette matiere, apres son absorption, soil par la peau, soit DE HI. DUPASOIJIER. 377 par la iiiuqueuse piilmonaire, etait susceptible do produire les eftets morbides qui ont ete signales dans les fabriques d'alluraettes de Paris el dans les fabriques allemandes. nul doute qu'ils n'y eussent ete observes, et d'une maniere bien plus prononcee encore, vu I'elroitesse, I'humidite constanle de I'a- lelier, vu surtout I'immense quantite de phosphore qui y passe journellement dans les mains des ou- vriers. Les vapeurs de cet atelier sont, en eflPet, de merae nature que celles qu'on respire dans les fa- briques d'aliumettes chimiques, mais seulement bien plus abondanles, et, par consequent, plus sus- ceptibles de produire des maladies qui n'auraient pour cause que I'influence immediate du phosphore sur I'organisme. Ces vapeurs qui se degagent, soit de I'eau ou Ton fond d'cnormes quantites de phosphore^ soil sur- tout de cette substance elle-meme, loutes les fois quelle se trouve an contact de I'air, ce qui arrive assez frequemraent dans la manipulation du mou- lage et de la raise en boites, se composent surtout d'acide hypo-phosphorique,probablemenl melange a de petiles quantites de phosphure d'hydrogene, provenant de I'eau ou se pratique la fusion. Nul doute aussi que le phosphore libre ne se trouve lui- meme a I'etat de vapeur, comme element de ces emanations phosphorees. Unfait qui m'a etc si- .'{78 ni^MoiRE t^nale par iiii fabricanl d'allumelles, senible du moins le demontrer : lorsque les ouvriers, qui ont passe toute la journec au milieu dcs va- pours de phosphore, se Irouvent Ic soir dans I'obscurile, les gaz qu'ils cxpulsent de Testomac par des eructalions deviennent lumineux, de telle sorle qu'ils paraissent rendre dcs flamnics par la bouche, et qu'ils se font un veritable jeu de cc pliononiene retnarquable, sans qu'ils resscntenl, du rcste, aucune incommodite,de I'elat d'inipregna- tion phosphoree oii se trouve alors leur organisuie. — Or, de sembla])les effets ne peuvent guere s'ex- pliquer que par I'absorplion du phospliore a I'etat de vapeur. — On sait que Magendie a reniarque un phcnoniene analogue, quand il injcctait de I'huile phosphoree dans les veines d'un chien : I'haleine de cet animal ne lardait pas a devenir lumineuse dans robscurile. Dans la fabrique de phosphore de la Guillotiere, dix-huit ouvriers sent conslamment employes, soil a I'ex traction de cette matiere par la distillation, soit a son moulage. Independamnient do cos ou- vriers, on en compte environ soixante et dix autres dans rclablissement, lesquels sont employes, soit a la preparation des matieres necessaires pour lex- traction du phospliore, soil a la fabrication de la DE M. I)UI'AS oi cleiui a la labriqiie de phosphore. Du- rant ce letups, il n'a cesse d otrc employe a la dis- ullnlion de ce produit. An comiiienccnt . les va- peurs le faisaient tousser, mais il s'v est prompte- meiit habitue. — Pendant quelquc temps , il a eproiive quelqiie malaise (c'etait quand on em- ployaii des acides sulfuriques arseniferes"* , mais cela n'a ])as eu de suite. Sa sante, au lieu d'etre al- teree par son travail, n'a fail que s'aifermir davan- tage. — Siir la demande faite audit Laurent, s'il est a sa connaissance que quelques ouvriers soieni touibes malades pour avoir iravaille a la prepara- tion du phosphore ; il repond negativement sans hesiier. 11 se rappelle seulement que le nomme Se- raphiu. que les vapeurs de phosphore faisaient tousser. a quitte la distillation pour elre emplove a un autre travail de la fabrique ; mais il n'elaii pas maiade au moment de ce ohangement d occu- pation. Fillozat, age de treniesis ans, d'une bonne cons- titution , travaille a la distillation du phosphore depuis Irois ans el demi. 11 a un pen tousse dans le commencement, nuiis il n'a pas ete maiade et n'a cesse de jouir d'une excellente sante. II n'a pas connu d'ouvriers devenus malades par I'aciion des vapeurs phosphorees. Perrin. ace de irente ans. dune consiitulion de- ui: M. DUPAsyiiiER. 383 licale, Iravaille depuis peu de temps a la disiilla- (ion. 11 a tousse au commencement, quand les va- pours pliosphorees dovenaient abondantes, mais la loux cessaii completemen( des qu'il qiiittai( I'ale- lier, 11 a conserve le meme appetit qu'en entrant a I'atelier de distillation. Aujourd'hui, il ne tousse plus. Bourrel (Francois), age de quaranle-neuf" ans, dun temperament bilieux, etait en bonne sante lorsqu'il est entre a Tatclier de distillation, en 18^0. Depuis il n'a cesse d'y travailler et n'a pas ete ma- lade un seul instant. 11 n'a connu aucun ouvrier atteint d'une maladie des os de la machoire. Un'en a pas vu que les vapours de phosphore aient rendu malade. 11 se rappelle seulenieiit que le nomme liadin est entre a rh6pital, ou il est reste environ deux mois. Comme Badin est absent, on fait venir plusieurs ouvriers pour avoir des renseignements sur son compto : il rosullo de ce qu'ils rapporJenl, quo Badin a travaille trois ans a la distillation, avant de tomber malade, que sa maladie a ete causee par un refroidissement, qu'enfin , il s'csi remis a la distillation en sortanl de I'hopital, ct n'a cesse d'y travailler jusqu'a ce jour, sans en eprouver la moin- dro fatigue. Lacroix, age de trente-six ans, dun tempera- 384 M^MOIRE menl sanguin, est entre depuis sept ans a la fa- brique, et Iravaille depuis six ans et demi a la dis- tillation du pliosphore. 11 se portait bicn lorsqu'il a etc admis dans I'etablissement, et n'a jamais ete malade, si ce n'est pendant quinze jours, a la suite d'un refroidissement. Depuis, il n'a cesse de se bien porter. Jacquemin, agede vingt-deux ans, dune consti- tution sanguine, vigoureuse. Depuis 1841, il tra- vaille dans I'etablissement. 11a d'abord ete employe a la fabrication de la gelatine. Depuis le mois de fevricr 1815, il n'a cesse de mouler du phosphore, et n'en a jamais eprouve le moindre inconvenient, si ce n'est qu'il s'est enrhume quelquefoiS;, par suite de I'obligation que lui impose son travail de plon- ger continuellement les bras dans I'eau froide. — II n'est pas a sa connaissance que des ouvriers tra- vaillant au phosphore aient ete atteints de maladie des machoires, ou de tout autre affection pouvant etre attribuee a I'influence des vapeurs phos- phorees. Valery Mouillerat, agede dix-huit ans, d'un tem- perament sanguin et d'unc forte constitution. Get ouvrier travaille au moulage depuis six mois. 11 n'a eprouve d'autre indisposition que des rhu- mcs causes par le contact de I'eau froide. — Va- lery Mouillerat n'a pas ronnu d'ouvrier qui soit DE M. DUPASQUIEK. 385 lombe malade pour avoir travaiile au phosphore. Gagne (Benoit), age de vingt-cinq ans, a moule till phosphore pendant deux ans, el n'en a eprouve aucune espece d'inconvenient. — Duranl ce lenips, il a ete atteint d'une nialadie syphililique, que les vapeurs de phosphore n'onl point aggravee. II n'a connu aucun ouvrier atteint de nialadie des os maxillaires ou de toute autre nialadie , pouvant etre attribuee aux vapeurs phosphorees; il se rap- pelle seulement qu'un norameHouget, atteint d'un ulcere venerien au voile du palais, eprouvait quel- que douleur par le contact irritant des vapeurs phosphorees. Malvet (Claude), age de cinqiiante-huit ans ; ii iravaille depuis six ans et demi au traitenient des OS calcines, par I'acide sulfurique. Pendant ce temps, il n'a pas ete malade et n'a eprouve que quelques rhumes causes par le froid. Les renseignements qui precedent ne peuvent laisser de doute sur I'innocuite bien reelle des va- peurs phosphorees. 11 resulte, en ellet, de lout ce que Tobservation a appris dans la fabrique de phosphore de la Guillotiere, que ces vapeurs n'onl donne lieu a quelques accidents que lorsqu'elles etaient arsenicales, par suite de I'emploi d'un acide Tome 1. 25^ 386 MEMOIRE sulfurique arsenil'ere, dans la preparation du phos- phate acide dechaux. Pour completer ces renseignements , j'ai pense qn'il serait utile de faire une enquete semblable a la precedente, dans les principales fabriques d'allu- mettes chimiques de Lyon et des environs. Voici quels ontete les resultats de ces nouvelles investi- gations relatives a Tinfluence des vapeurs phos- phorees : r M. Chinard, habitant le faubourg de Vaise, pres de la Gare, y a eleve, depuis liuit ans, une fa- brique d'alluniettes phosphoriques. — Pendant longtemps, il a employe quaranteou cinquante en- fants , qui travaillaient dans I'atelier meme oii se preparait la pale phosphoree;, oi'i Ton trempait les allumettes dans cette pate, et ou elles etaient mises en paquets apres leur dessiccation. Aucun de ces enfants, de meme qu'une dixaine d'hommes ou de femmes adultes, qui restaient toute la journee comme les enfants au milieu des vapeurs phos- phorees, n'a ete atteint de maladies de machoires, ni d'affection des organes pulmonaires pouvant etre attribuee a I'influence de ces vapeurs. — Quel- quefois cependant elles causaient un pen de toux, par les temps humides, oii elles formaient alors une sorte de brouillard au milieu de I'atelier. — Loin dc nuire aux ouvriers, ces vapeurs en ont 1)E M. DUPASQUIER. 387 gueri plusieurs qui elaient atteints de gales an- ciennes , de dartres , et d'autres maladies de la peau. Plusieurs oiivriers, Iravaillanl depuis longlenips dans la fabrique de M. Chinard , ont confirnie Texactitudc de ces renseignements. 2° MM. Bardet freres , fabricants d'allumettes chimiques, rue du Boeuf, a Lyon, connus par I'ex- cellence des produits de leur fabrique, n'ont vu, comme M. Chinard, aucun des ouvriers qu'ils ern- ploient, etre atteints de necrose des os maxillaires, ou de maladie grave de I'appareil respiraloire. lis affirment, de la maniere la plus positive, que les va- peurs phosphorees n'exercent aucune inlluence fa- cheuse sur les ouvriers employes a la preparation des allumettes chimiques. Depuis huit ans , les deux chefs del'etablissement preparent eux-memes la pate phosphoree , et n'ont jamais eprouve le moindre inconvenient de ce travail : aussi, ont-ils ete fort etonnes en apprenani, par les journanx, que la fabrication des allumelles chimiques don- nait lieu a des maladies graves, dans quelques fa- briques de ViennC;, en Autriche, et de Paris. 3° Enfin, M. Crolas, pharmacien, qui a eleve an faubourg St-Jusl, pres Lyon, une grande fabrique d'allumetles chimiques, a bien voulu me donner, par ecrit, les renseignements suivants qui confir- 'J88 MEMOIRE ment complelenjenl ceux que je viens dc i'aire coii- naitre. — Le 1*"^ mai 1836, j'ai cree mon atelier d'allu- racttes phosphoriques, dans lequel j'ai occupe pen- dant dix-huil luois, dc quarante a soixante ou- vriers, depuis I'age de douze ans jiisqu'a trente. — Depuis 1838, le nombre de mes ouvriers a succes- sivement diminue, raais j'en ai eu qui se sont cons- tamment occupes de celte fabrication pendant trois, quatre et nieme cinq ans, sans avoir ressenti la naoindre indisposition, Seulement, quand le temps etait bruraeux, les vapeurs pliospliorees ne pou- vant se degageret se dissiper aussi facilement que par un temps sec , quelques-uns prenaient une toux, qui passait ensuite quand le temps redeve- nait beau. — Je connais bon nombre d'ouvriers des Brotteaux, qui fabriquent des allumeltes phos- phoriques depuis sept ou huit ans. Ces gens sont dans une position qui ne leur permet pas d'avoir d'autre habitation que la chambre dans laquelle ils travaillent. Comme ils mangent et couchent dans leur atelier, ils vivent constammcnt au milieu des vapeurs phosphorees. Aucun deux, cependant, n'a ete atteint de necrose des os maxillaires. I)E M. DUPASQUIER. 389 CONCLUSION. Des fajts nombreux exposes dans ce menioire, il resulte : 1° Que les enianalions phosphorees n'exercent point sur les ouvriers les influences funestes qu'on leur a attribuees ; 2° Qu'elles ne donnenl lieu qu'a une irritation bronchique nullement grave, qui disparait bien- tot par riiabilude qu'acquiert la membrane mu- queuse pulmonaire du contact de ces vapeurs phosphorees. Par ces conclusions fbndees sur ce qui a ete observe dans les fabriques lyonnaises, je ne pretends pas cependant infirmer I'exactitude des faits gra- ves signales dans les fabriques alleniandes et dans celles des environs de Paris. Ces fajts, seulement doivent, d'apres ce qui precede, etre attribues a d'autres causes qu'a I'influence des vapeurs phos- phorees. Peut-ctrc sont-ils la consequence de I'em- ploi de I'acide arsenieux dans la con)posilion de la pale phosphoriquc. I'ai appris, en effet, de la uianiorc la plus cerlaine que, maigre la defense fiiite par le conseil de salubrile de [*aris de ne 390 M^MOIKE point employer d'arsenic dans la composition des allumettes chimiqiies, beaucoup de fabricants en introduisent encore une quantite considerable, qui s'eleve menie jusqu'au quart du poids total desma- tieres employees dans cette composition (i) . — Ce qui a ete observe dans la fabrique de phosphore de la Guillotiere, pendant que ce produit contenaii de I'arsenic, et la certitude que j'ai acquise d'ailleurs que les fabriques d'allumettes de Lyon ne faisaient jamais usage d'acide arsenieux, rendent au moins tres probable I'opinion que je viens d'emettre sur la cause des accidents produits a Paris et a Vienne, par la fabrication des allumettes chimiques. L'action slimulante, bien connue, qu'exerce le phosphore sur les organes genitaux, quand il est administre a I'interieur, m'avait fait penser que les ouvriers exposes aux vapeurs phosphorees, de- vaient e(re sujets plus ou moins a cette forte surexcitation , mais tons les renseignements que (i) Je tiens d'unjeune homnie qui a ele lecemmenl employe coinme (-oinmis dans une maison de droguerie de Paris, qu'on y vend des doses prrparees a I'avance pour la composition des allumelles ihimiques. Ces ilces soiil foiiiiees de parties, egales en poids, de pliospliore, de chlorate do pblasse, d'acide arsenieux en poiidre, el de gomrae aral)i([ue pulve- riaee. L'acide arsenieux entie done pour un ((uart dans cette composition. Depuis la redaction de ce memoirc, ce meme fait m'a ete confirnie par ua conimis-voyageur pour la droguerie : il m'a allirnie, de la nianicre la plus positive, que plusieurs droguisles de Paris vendent journellement de l'acide arsenieux aux laliricanN d'allunieltcs cliiniiques. DE M. DUPASQUIER. 391 j'ai pris a cet egard, m'ont conduit, a luon grand etonnement, je dois le dire, a un resullal coinple- tement negatif. Lyon, i<'f jiiin 1846. CONSIDERATIONS L'ETAT DE L'INDUSTRTE LES SOCIETES MODERNES, . ET SUR LA PART QUI LUI REVIEINT DANS LES PROGRES DE LA CIVILISATION ; J>AR M. PIGKON. Chaque epoque a eu ses panegyristes et ses de- iracteurs. Les jugements conlradictoires n'ont pas faildefaut a la notre, et si les esprils les plus pre- venus ou les plus severes ne peuvent se refuser a reconnailre que la civilisation moderne n'a point cesse de suivre unc marcbe ascendante, ils la re- garden t toulefois comme placee sous I'enipire de tendances fiinestes qui compromettenl son avenir et peuvent I'entrainer a sa mine, Serions-nous done en decadence et meriterions-nous les repro- ches qu'un poele latin, eternel et inimitable nao- dele de bon gout et d'eleganle raison , adressait a ses contemporains, en leur annoncant une pos- ter! te plus vicieuse encore (1) : effrayante prediction (r) Damnosa quid non iinniituiit dicst OEtas majorum, pejor avis tulit Nos ncquiorcs, mox daturos Progenicm vitiosiorem. Hob. Tome 1. 25i>i«- 394 DE l'etat de l'industrie deplorablenient justifiee par les bassesses, la ser- vilite, les vices qui remplacerenl chez les sujets des empereurs le courage^ le palriolisme el les vertus des citoyens romains. Et cependant les moeurs s'etaient polies. Les artsflorissaientcommeaux beaux jours de laGrece, des raffinements de toule espece avaient ele ima- gines pour augmenler les jouissances de la vie. Rome s'etait couverle d'edifices somptueux peu- ples par un monde de statues et dans lesquels la beaule de la forme le disputaif a la magnificence de la decoration. Memes progres s'etaient accom- plis dans les provinces et jusqu'aux extremites les plus reculees de I'enipire. Des villes puissantes avaient ete fondees dans les situations les plus pro- pres au developpement du commerce. Elles com- muniquaient entre elles par des voies d'un par- cours facile, d'une solidite admirable et se paraient a I'envi de monuments splendides, temples, cir- ques, theatres, thermes, aqueducs dont les restes echappes a Taction du temps et a la main plus destructive de Ibomme, temoignent dune remar- quable appropriation aux exercices de I'esprit et a la satisfaction des besoins du corps. Mais si la civilisation comprend le developpe- ment de Ihomme materiel, et s'il faut lui rappor- ter tons les progres qui rendent la vie plus com- DANS LES SOCl^T^S MODERNES. 395 mode et plus douce, elle est de plus essentielle- ment liee au developpement de la vie intime, el son plus bel apanage se compose des croyances el des idees qui tendent a relever la dignile de I'homme et du citoyen. C'elaii le cote faible de la vieille societe romaine, et c'esl par la quelle a peri . L'histoire est feconde en exemples qui monlrent a quelle grandeur peut s'elever la civilisation par le concours du developpement de ces elements di- vers. Ca ete la bonne fortune de la Grece pendant cette courle et eclatante periode ou le courage et le patriotisme de ses citoyens^ le talent et I'inspi- ration divine de ses poetes , de ses philosophes, de ses artistes se signalerent par des oeuvres si me- morables. Une gloire moindre , mais de meme nature appartienl aux republiques italiennes, qui jeterent un si brillant eclat au milieu des lenebres profondes du moyen-age, el si la civilisation a suivi de nos jours une marche triomphale, ce n'est pas seulement parce que I'homme prend une posses- sion de plus en plus complete du monde materiel el continue a se polir par I'etude des lettres et le culte des beaux-arts , c'esl encore parce que les garanties se forlifient pour la sauvegarde de la di- gnile humaine el que le droit lend de plus en plus a I'emporter sur la force brulale. 396 I»E l'^TAT DE LINDIISTRIE Ce serait une belle elude que celledes influences rcspeclives et reciproques qu'ont exercees dans les temps anciens et que sunt appeles a excrcer encore ces elements distincls de la civilisation. De graves esprits en ont fait le sujet de leurs medita- tions sans I'avoir a beaucoup pres epuise, niais la tache serait au dessus de nos forces, el nous nous bornerons a emetlre quelques considerations sur le role de I'element induslriel dans la civilisation moderne. L'industrie n'est autre chose que cette prise de possession du monde materiel, cette mise a profit des lois de la nature que nous signalions tout a I'heure. Aussi vieille que riiomnie dont elle a ete le fidele ministre, c'est elle qui I'a mis a I'abri des inlemperies des saisons et qui I'a tire de la vie sauvage; c'est elle qui, lui soumettant les forces exlerieures et I'armant de puissants mojens de defense et d'attaque , I'a rendu roi de la planete qu'il habile; c'est elle encore qui, apres lui avoir procure le necessaire, I'a fait jouir des douceurs du superflu, et qui I'a place dans des conditions de developpement inlellectuel et moral. Son histoire serait une enumeration de bienfaits dont elle a comble fhumanile et que les generations qui se nANS LES SOCIETES MOUERMES. 397 suivent se transmettenl comnie uii precieux depot; mais c'est surlout de nos jours que, se degageant, des langes de la routine et sappuyant sur les de- couvertes de la science, elle s'est signalee par de merveilleux progres. Ainsi la simple conversion de I'eau en vapeur a mis a la disposition de I'homme une puissance illimilee et qui s'adapte aisement a toutes les exigences du travail. D'in- nombrables machines ont centuple la production et tellement reduit les prix de vente, que le sim- ple ouvrier d'aujourd'hui vit dans une condition materielle plus douce que celle du seigneur du moyen-age. L'ecorce du globe a ete fouillee a de grandes profondeurs , el Ton a arrache des en- trailles de la terre les richesses que la nature y avail accumulees avant la creation derbomme. La vapeur a remonte le cours des fleuves rapides , et a sillonne la mer de navires qui se jouenl des vents conlraires et des fureurs de la tempele ; des voies d'un vitesse merveilleuse vonl etablir entre les capitales de I'Europe des communications plus rapides et plus multipliees qu'elles ne I'etaient jadis entre les villes d'un petit etal, et, le long de ces ligneS;, de simples fils de fer transporteront la parole aussi vite qu'est congue la pensee. J'omets ces ingenieiises applications de la cbimie pour la preparation de tant de substances utiles, 398 DE l'^tat de l'industrie ces perfeclionnements de toule sorlC;, que I'esprit inventif'des travailleurs realise chaque jour, el qui introduisent dans les ateliers des transformations incessanles et rapides. Ce son tdeveri tables conque- tes qui temoignent de la puissance de rhonime. EUes lui asservissent de plus en plus la maiiere, et font penelrer le bien-etrejusqu'aux classes les plus desheritees de la societe. Des esprits moroses leur ont, il est vrai, repro- che d'avoir maintes fois produit des froissements penibles et des perturbations profondes dans I'exis- tence des travailleurs. L'on a nierae vu des ouvriers^, sous I'erapire de prejuges funestes ou cedanl a de coupables insti- gations , se soulever et se ruer aveuglemenl contre des macbines qu'ils accusaient de se subslituer a leurs bras. L'imputation n'est pas denuee de tout fonde- nient, et, pour prendre un exemple souvent cite, I'invention de la charrue si celebree des anciens, et qu'ils consideraient comme d'origine divine, per- mel a deux laboureurs de cultiver avec aisance le champ que vingt bras robusles^ armes de la beche, seraient impuissants a raetlre en bon rapport. Tout nouveau mecanisme produit un efiet analogue ; quelquefois meme, par suite de I'invention d'une substance ou de la mise en activite de voies de DANS LES SOCIET^S itIODERNES. 399 communication plus parfailes, des populations en- tieres onl etc subitement privees du travail qui pourvoyait a leur existence. De la des souffrances , des miseres auxquelles I'intervention de I'etat et la charite publique n'ont pas toujours apporte de suffisants remedes; mais hatons-nous d'ajouter que ces maux n'ont jamais ete que momentanes. Ou la production a ete telle - ment stimulee par Tintervention de nouvelles for- ces, qu'elle a bientotrequis le meme, sinon un plus grand nombre de bras , oa bien le cliomage s'est prolonge , les travailleurs ont reflue vers des in- dustries nouvelles, et la situation est redevenue normale. Les annales de I'industrie offrent a cet egard des milliers d'exeraples. Ainsi, les copistes du moyen- age, que la decouverte de Timprimerie avait de- pouilles de leurs moyens d'existence, ont ete rem- places par un nombre incomparablement plus grand d'ouvriers imprimeurs : I'invention et le per- fectionnement des instruments d'agricullure ont rendu disponibles une multitude de bras que re- clamaient les besoins des arts industriels : I'emploi de la vapeur, comme force active, en mettant a la disposition de I'homme une puissance qu'il irans- porte ou il lui plait, qu'il augmente a son gre, lai a fraye la voie vers une multitude d'industries nou- 400 i>E l'i^tat i)E l'iisdustrie velles ; la force raecanique s'est presque parlout, il est %'rai, substiluee aux bras des manoeuvres, mais elle leur a ouvert de meilleures carrieres, el leur a procure des Iravaux dans iesquels ils peu- vent faire preuv^ d'intelligence et d'habilete. Plus encore que les raisonnements, les faits font done justice des accusations qu'ont portees contre les machines d'inintelligents delracteurs. Elles ont pu causer des soufFrances passageres, mais leur ef- fet permanent a toujours ete un accroissement de bien-etre pour toutes les classes de la societe. Elles sonl pour I'homme un aiixiliaire dont il se sert de plus en plus lous les jours et jamais cependant les ateliers n'ont employe plus de bras, jamais les ou- vriers n'ont trouve de plus frequentes occasions de lirer parti de leurs facultes physiques et de leur intelligence, jamais pris dans leur ensemble, ils ne se sont trouves dans de meilleures conditions de travail. Les recriminations injustes ne se sont pas bor- nees aux machines, I'analheme est encore tombe sur la concurrence et la liberie du travail. On les a accusees de jeler I'anarchie parmi les producteurs, de mettre les ouvriers a la discretion des maitres el des entrepreneurs. On s'est plu a les stigmatiser com me la cause des failliles el des fraudes coni- merciales qui sont le deshonneur de I'industrie, DANS LES SOCIETIES MODERNES. 401 el quelqiies esprits chagrins, laudator'es ternporis acti, se sont pris a regretter les corporations de metiers, les jurandes et les maitrises dans les- quelles se frouvait autrefois parquee I'industrie. Un grand mot s'est, en outre, trouve dans un grand norabre de bouches, et Ton a mis a I'ordre du jour la question de I'organisation du travail. Beaucoup de declamations, tres pen d'idees-pra- tiques, ainsi se resume celte campagne humani- taire qui ne tendait a rien, moins qu'a renonveler la face de hx societe. La concurrence et la liberie du travail n'ont, il est vrai , pas eu de peine a se defendre. 11 n'y avail qu'une voix en leur faveur, lorsque les phi- losophes et les legislateurs de I'assemblee consti- tuante les poserent comme regie de I'industrie, el les heureux resultals de cette grande reforme out pleinement repondu a I'attente publique. Sous ses auspices s'est etablie entre les produc- leurs, maitres et ouvriers, une active emulation et une rivalite d'interets qui ont suscite des perfec- tionnemenls de toute sorte, le joug de la rouline a ete secoue , et la production a cesse d'etre entravee par des reglements tyranniques; les profits ont ete renfermes dans dc justes bornes, et les consom- mateurs ont pu jouir de I'abondance el du bon marche. ToiiE 1. 26* 402 DE l'etAT DE L INDUSTRIE (Jii irailerail a lorl de fraude la venle d'une foule d'objets de qualite mediocre. La plupart de ces produils se livrenl a des prix miniraes qui ne peu- vent laisser de doule sur leur valeur reelle , et du defaiit de solidite^, du manque d'eclat, depend pre- cisement le bon marclie qui les met a la porlee de toute? les fortunes. La fraude consiste a tromper sciemmenl I'ache- teur, a deguiser la nature et I'origine des produils, a livrer pour bonnes des marchandises avariees. Ce sont de honteuses et coupables pratiques, mal- heureusement trop frequentes, et qui onl grave- ment coinproniis , sur les marches etrangers , les interets et I'honneur de la production franeaise. Mais dies ne sont pas plus propres au regime de la concurrence qu'a celui du travail limite. EUes constituent des debts qui tombent ou devraient tomlier sous Taction de la loi penale, et le sjsteme du libre travail a meme cela d'avantageux que, si- gnaie par ses rivaux, mis a I'index par les consom- mateurs, le producteur cupide et de mauvaise foi, ne tarde pas a etre fletri et delaisse. La pressc qui eleve le charlatan sur un piedestal^ Ten precipite elle-meme, aux hueesdu public qui s'etail d'abord laisse prendre pour dupe. Le regime de la concurrence n'est pas responsa- blc davantage de ces faiUites, desordres funestes DANS LES SOCIET^S MODERNES. 403 qui plongent les families dans la ruine on le des- honnenr. N'est-ce pas meme an sein de certaiues professions officielles, privilegiees, que se sont raa- nifestes les plus graves scandales de ce genre. Spe- culations hasardeuses, provoquees par un desir im- modere du gain, defaut de capacite, soif de plai- sirs que Ton veul niener de front avec les affaires ; telles sont les causes qui le plus souvent les pro- duisent, et il nest point d'organisation pratique qui ne laisse prise a leur action. Ainsi tonibenl encore les accusations portees contre le regime de la liberte du travail. II ouvre la carriere la plus vaste a I'activite humainc , il est le plus efficace stimulant du progres^, il presente aux consommateurs la plus grande somnie de ga- ranties reelles. Plus que lout autre il est favorable au travail el a la capacite, plus que tout autre il est I'ecueil de la paresse et de I'inapiilude. Loin de nous, tout en exallant les avantages de la concurrence et repoussant les injustes et ingrates attaques dont elle est I'objel, loin de nous la pen- see de contester en rien la puissance du principe d'association et les bienfails qu'il pent procurer a la communaute. C'est par I'association que se sont formees ces grandes usines, ou la repartition des frais generaux sur une masse de produits, a procure une notable economic sur le prix de revient, ou I'a- Zl04 DE l'jetat ue l'inuustrie bondance des ressources a pcrniis d'introduirc tous les perfectionnements coiinus, et de tenler d'uliles experiences, dont le succes etait dans I'origine in- cerlain. Seule^ rassocialion peut uliliser la masse de capilaux eparpilles dans nos socieles modernes; seule, elle peut aborder ces vasles enlreprises que I'Elat serait inhabile a diriger, ou qu'il esl de sa dignite d'abandonner a I'industrie privee. Mais si rassocialion est une arme puissanle, elle peut par cela nieme devcnir un instrument d'op- pression, et la sollicitudc publique doit incessam- ment veiller sur elle. Toutes les fois que la concur- rence pourra librement s'exercer, aucun abus se- rieux n'est a craindre, et I'association se njainden- dra dans les limites les plus favorables a I'economie de la production ; mais que la concurrence soit ecarlee, a I'instant surgira le monopole, et avec lui les funestes effets de I'invasion de la routine, de I'oppression des ouvriers, des benefices exorbitants preleves sur les consommateurs. De la, cette vigilance du legislateur pour garan- tir la concurrence , ces pcines dont les coalitions sont passibles et qui soiit aux mains du pouvoir une arme puissante, peut-etre trop longlemps sus- pendue sur la tete d'audacieux speculatcurs. 11 est cependant quelques rarcs entreprises qui ne component pas de concurrence directc. Tels sont DANS LES SOCI1&TES MODERNES. 405 I'eclairage d'une ville, I'exploitation d'nne ligne de chemin de fer, etc. ; iriais il arrive alors que, ponr conjurer les resultats du monopole et du pri- vilege ;, Ton a recours a des cahiers des charges , fixant les conditions du service et des tarifs qui ne peuvent etre depasses. Olez dans le cas de la plupart des industries la garantie de la concurrence, dans le cas de certai- nes industries exceptionnelles la garantie des ca- hiers des charges, et la masse des consommateurs sera inevitablemcnt sacrifice a quelques specula- leurs qui se gorgeront de richesses acquises a leurs depens. Et pour ne prendre qu'un exemple tire de I'industrie minerale, telle serait I'infaillible issue d'une reunion enlre les memes mains de toutes les mines de houille dune meme contree, si les pou- voirs publics laissaient se consommer de pareils actes. Aucun monopole ne serait comparable. Ces accaparementsde grains qui ontsouleve les popula- tions a diverses reprises, etaient du moins tempo- raireSj et la terre, bonne nourriciere, se chargeait souvent elle-merae, par I'abondance de la recolte suivante, de contredire les calculs de speculateurs ehontes. Qu'on imagine encore I'exploitation d'un chemin de ferlivre sans condition a une compa- gnie. II y aura parallelement ou une route on une voie navigable sur laquelle s'exercerait au besoin ^06 i)E l'i^tat i)e l'industrie la concurrence, et Ton aiirait loujours a la rigueur la ressource de la construction d'une autre lisfne destinee a desservir les mcmes inlerels, Dans le cas en question, rien de semblable. Point de chance de Irouver d'autres mines dans le voi- sinage. Ces grands